‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 46 sur 85 · IX. — La Querelle des Anciens et des Modernes · texte numérisé non relu

IX. — La Querelle des Anciens et des Modernes

1° Les Orici.nes de la querelle. — Trois vers d Horace :

LA NATIONALISATION DE LA LlTTEHATtllE '253

Agioteurs, — que la comédie de caractères se transforme en (( comédie de mœurs » ; et qu'est-ce que la (( comédie de mœurs w, sinon, dans un cadre tout contemporain lui-même, la satire des ridicules du jour ou des sottises du temps? Elle est précisément le miroir où l'auteur comique nous invite à nous reconnaître; et, nous, sous l'exagération convenue de la caricature, qu'aussi bien nous rapportons d'instinct aux nécessités de l'optique dramatique, ce que nous y cherchons, c'est notre ressemblance. Mais, d'une telle comédie, quelle qu'en soit d'autre part la valeur littéraire, l'agrément en est donc fait, comme celui des Caractères, de la fidélité de l'observation. On n'en attend plus l'auteur à débrouiller

yEtas parentiun, pcjor avis,tulit Nos ncquiores, mox daturos Progenlcni vitiosiorein ,•

— ol qu en dépit de Bodin [Cf. ci-dessus larlicle BodinJ ; — de Bucon et de son De augmentis; — de Descaries [Cf. Discours de la mrt/iode, VI j; — et de Pascal 'Fragment d'un Traité du vide]',

— ridée que ces trois vers expriment a été, jusqu'aux environs de 1680, celle de « toutes les tètes pensantes ». — La vraie querelle,— comme beaucoup de choses considérables qui sont sorties de commencements très humbles, — a sa triple origine : — l°dans les controverses relatives au « merveilleux chrétien » ; — qui ne pouvaient mantjuer d amener la question de la supériorité du christianisme sur le paj^anisme VA. Desmarets de Saint-Sorlin, Préfaces de C'iovis et de Marie-Magdeleine]; — • 2" dans le spectacle même des projçrès réalisés j)ar les sciences entre Descartes et Newton; — et .'i'^ dans 1 idée qu'eut Charles Perrault, pour mieux flatter Louis XIV, de lui sacrifier les Anciens en bloc. — La séance de l'Académie française du 27 janvier 1GS7 [Cf. Ui^ault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes . — Indignation des partisans des anciens : La Fontaine, Boileau , Racine.

— Fontenellc vient au secours de Perrault dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes, 1688. — La première édition des Caractères paraît presque en même temps île privilège est daté

25'4 MANUEL DE l'hISTOIHE DE LA LITTÉKATURE FRANÇAISE

une intrigue, ou à prouver une « thèse », mais à bien attraper ses modèles; ce qui le conduit lui-même à faire de l'actualité la maîtresse du choix de ses sujets, comme de la manière dont il les traite. Tel est bien le cas de Dancourt, qui n'a point de génie, dont le talent est mince, le comique peu profond, la plaisanterie souvent grossière, mais dont le théâtre abonde en détails de mœurs, en bouts de dialogues pris sur le fait, rendus au vif, et je n'ose pas dire en portraits, ce serait trop d'honneur, mais en silhouettes au moins de personnages qui s'habillent et qui parlent, qui marchent ou qui s'agitent, qui sentent et qui pensent h la mode de l'an 1700. Vienne maintenant un peintre plus habile, plus consciencieux

d'octobre 1687] ; — et Perrault prend la résolution d'écrire ses Parallèles, — dont le premier volume paraît en octobre de la même année. — Entrée de Fontenelle à l'Académie française, 1691; — et de La Bruyère, 1693. — Boileau répond aux Parallèles par ses Réflexions critiques sur Longin, 1694; — Perrault publie le dernier de ses Parallèles eu 1696; — c'est celui qui traite de la supériorité des Modernes en matière de sciences ; — et la querelle semble apaisée par la Lettre à M. Perrault, 1701,

2° Importance de la querelle ; — et du tort qu'on a eu de la réduire à une querelle de pédants. — Le livre estimable de Rigault sur ce sujet a besoin d'être complété par une leçon d'Auguste Comte [Cf. Cours de philosophie positive, t. III, 47« leçonj ; — et par l'opuscule de Pierre Leroux sur la Loi de continuité qui relie le wii^ au xviiic siècle. — En effet, ce qui est en cause dans la querelle, c'est :

A. Au point de vue pédagogique, — si les Anciens demeureront les instituteurs éternels de Ihumanité? — pour quelles raisons? — et en vertu de quel privilège? — Ronsard était tout grec encore; — et Malherbe purement latin; — il s'agit de savoir si le temps n'est pas venu d'être uniquement français? — C'est ce que La Bruyère a linement démêlé dans son Discours sur Théophraste; — en fondant l'empire de la tradition sur ce que les Anciens contiennent d'éternelle vérité; — comme étant plus près de la nature; — et comme ayant exprimé des idées dont nous reconnaissons encore la jus->

surtout, plus amoureux de son art, et qui fasse mieux, s'il le peut! Mais, en attendant, la comédie de Molière n'en est pas moins et dès lors menacée, ou déjà même entamée, comme la politique de Bossuet, comme l'esthétique de Boileau, et toutes les trois par le même patient, presque invisible, et subtil ennemi.

Cet ennemi que l'on pourrait appeler, si l'on le voulait, le mépris ou plutôt le dédain de la tradition, je préfère encore le nommer la fureur ou la rage de la nouveauté. Rien ne donne plus de piquant ou de « montant » aux œuvres littéraires qu'un air de nouveauté! ^lais le malheur est que la vérité, « pour avoir de la barbe au menton », comme disait Malebraiiche, ne cesse pas d'être

lesse après trois mille ans écoulés; — dans un si grand changement des mœurs, — des habitudes, — et de la manière même de concevoir la vie. — En second lieu :

B. Au point de vue philosophique; — il y va de la (|ueslion du progrès; — confusément, mais très certainement entrevue; — et dont on a tort de faire honneur à Turgot. — Passages précis des Parallèles : — [Cf. t. IV, p. 40 j le piogrès arithmétique. — [Cf. t. IV. p. 72J le progrès organique. — [Cf. t. IV, p. 119], l'évolution, ou le progrès par différenciation: — et (ju à cet égard c est bien Perrault qui a emporté les convictions; — (|ue Pascal et Descaries n avaient fait qu ébraider.

C. Au point de vue csthéti(/ue ou littcrairo; — il s agit de savoir si les Anciens ont atteint la perfection: — et posé des lois qu on ne saurait transgresser sans détriment pour larl; — ou. au contraire, si les genres littéraires ne doivent pas s'enrichir ou se transformer du fait seul du progrès du temj)s.

3" Quelques cons^iquences de la quehkli.i: . — VA\v a déplacé 1 âge dur de l'humanité; — porté ainsi un coup sensii)le ;i la tradition;

— et achevé le triomphe du cartésianisme. — Qiielles qu<' soient en eflet les divisions des cartésiens, ils s'entendent tous en ce point :

— que la raison autorise l'optimisuH» ; — ou que 1 optimisme est seul raisonnable [Cf. à cet égard l /'^ihif/ac de Spino/.a, les Entretiens de Malebranche, et la Thcodicée de Leibni/,1. — Une autre conséquence de la querelle a été tb- faire p.isscr la lilti'ralnre tout entière

256 MANUEL DE L'MISTOIRE DE LA LITTERATUnE FRANÇAISE

la vérité; et d'un autre coté n'est pas nouveau qui veut, quand il le veut, et parce qu'il le veut. Il nous faut également nous souvenir qu'en aucun temps la tradition n'est tout le passé, mais seulement et au contraire le peu qui en a survécu. La tradition, ce n'est pas Mévius ni Bavius, qui sont parfaitement morts, c'est Virgile et Horace, qui vivent. Et pourquoi vivent-ils? Boileau l'a dit en fort bons termes : « C'est qu'en réalité l'estime que l'on fait d'eux ne se règle point par le temps qu'il y a que leurs ouvrages durent, mais par le temps qu'il y a qu'on les admire », et c'est qu'à vrai dire : « L'antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite, mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour

sous l'empire de la mode, qui n'est que la recherche de la nouveauté, en fait d'idées comme d'habits ou d'usages; — et, à ce propos, de l'abondance des femmes de lettres à la fin du règne de Louis XIV : — M™" Deshoulières [Cf. Sainte-Beuve. Une ruelle poétique sous Louis XIV, dans ses Portraits de femmes]; — • M'»e de Yiliedieu, M"® Bernard, M'^c Durand, M"c de la Force, Mme d'Aulnoy, M'ic Lhcritier, M'^c de Miirat [Cf. l'abbé de la Porte, Histoire littéraire des femmes, et Gordon de Percel (Lenglet du Fresnoy), Bibliothèque des romans]. — Et, de toutes ces conséquences, une autre conséquence résulte à son tour, qui est la désorganisation de l'éloquence de la chaire; — et de la tragédie;

— la parodie du lyrisme; — la transformation de la comédie et du roman.

X. — Jean-Baptiste Massillon [Hyères, 1663; f 1742, Clermont-FerrandJ.

1° Les Sources. — D'Alembert, Eloge de Massillon, dans ses Éloges académiques; — Maury, Essai sur l'éloquence de la chaire;

— abbé Bayle, Massillon, Paris, 1867; — abbé Blampignon, Massillon, Paris, 1879, et l'Épiscopat de Massillon, 1884; — F. Brunetière, l Éloquence de Massillon, Paris, 1881; — abbé Allais, Massillon, Toulouse, 1883; — M. Cohendy, Correspondances, Mandements, etc., de Massillon, Clermont, 1883.

2° L'Éloquence de Massillon. — Du caractère « profane » de»

ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on les doit admirer ». (Cf. Réflexions critiques su?- Longin, réflexion VII.) C'est le langage même du bon sens. Mais, en l'an 1700, Boileau n'est plus de ceux qu'on écoute, si même il n'est de ceux dont on se moque; et l'on ne se soucie plus, comme en son temps, de faire mieux, mais défaire « autrement » que ceux qui nous ont précédés. Le mot est de Massillon, à qui l'on demandait, fort impertinemment, s'il se flattait de surpasser, en montant après eux dans la chaire chrétienne, les Bossuet et les Bourdaloue. « Je prêcherai autrement)), répondit-il à l'indiscret. Et — c'est une justice à lui rendre — il a tenu parole, il a prêché autrement, mais moins bien ; et de cette rage

Sermons de Massillon; — et des défauts, mais aussi des qualités, qu'il faut entendre par ce mot. — Nul n'a su dire moins de choses en plus de paroles; — ni les dire d'ailleurs plus harmonieusement ; — et nul n'a plus abusé de tous les moyens de rhétorique; — mais nul aussi n'a su mieux s'en servir; — pour animer des vérités abstraites; — pour donner à son discours un air d' « élégance » ou de distinction continue; — et pour mettre enfin sa religion à la portée dun auditoire de belles dames et de courtisans.

La même rhétorique se retrouve dans les plans des Sermons de Massillon. — Il compose par le dehors; — et il faut entendre par là qu'il dessine le plan de son sermon avant de bien savoir ce qu'il y mettra. — De la part d'ingénuité que ce genre de composition suppose; — et de la part aussi d'artifice. [(]f. les Sermons sur la Mort du pécheur et la Mort du juste ou sur Y Enfant prodigue.] — Comparaison à ce propos des procédés de Massillon et des moyens de Bourdaloue. — De 1 imporlance des dt'lails dans les sermons de Massillon. — Affectation de préciosité.

Comment cctt»? préciosité réagit jusque sur la doctrine; — et jette Massillon dans l'excès du rigorisme; — ou dans celui tle la complaisance. — Les mots l'entraînent au delà de sa pens('>e ; — comme quand il déclare que « l'ambition est le trait le plus marqué d une âme vile »; — ou comme quand il exagère les forces de la nature pour le bien. — C'est ce que l'on veut dire (juand on lui i-eprochc de n'avoir été qu'un rhéteur; — et il faut seulement ajouter que ce

de nouvcTiité, dont il est un éloquent exemple, la suite est aussitôt ce qu'on pouvait prévoir : la décadence ou l'abaissement de tous les genres nobles ou élevés.

Quelques-uns de ces genres se sont-ils peut-être comme épuisés d'eux-mêmes, pour avoir trop produit, trop de chefs-d'œuvre en trop peu de temps? C'est la raison dont se paiera Voltaire; et nous ne nierons pas qu'elle enferme une part de vérité. Les genres se fatiguent, ils s'épuisent, ils meurent, comme les espèces dans la nature, et, comme elles, quand les conditions nécessaires h leur développement viennent h faire défaut autour d'eux. Le génie même s'essaierait alors vainement à les ranimer. Mais bien plus sûrement encore meurent-ils quand ils se méconnaissent;

rhéteur est l'un des plus agréables qu'il y ait; — ce qui explique le succès de sa prédication; — l'admiration qu'affecteront pour lui les Encyclopédistes; — et le charme réel qu'on éprouve à le lire.

30 Les Œuvres. — Les OEuvres de Massillon comprennent deux Avents fondus en un seul, et formant ensemble dix sermons, — un Grand Carême, en quarante et un sermons; — son Petit Carême , dix sermons; et en outre — huit sermons sur les Mystères; — dix Panégyriques; — six Oraisons funèbres, dont celles de Louis XIV et du Dauphin; — quatre Sermons de vêture, et enfin, — un certain nombre de Conférences, Mandements, Discours synodaux, etc.

Si Ton met à part les Oraisons funèbres, les douze sermons qui forment le Petit Carême ont seuls une date absolument certaine; ils sont de 1718, et ont été prêches dans la chapelle des Tuileries, pour et devant Louis XV encore enfant.

La première édition authentique de Massillon est celle qu'en a donnée son neveu, le père J. Massillon, de l'Oratoire, en 1745, et en l'absence des manuscrits, c'est celle que tous les éditeurs ont dû suivre. [Cf. Sacy, Variétés littéraires et morales.]

XL — La Tragédie française de 1680 à 1715.

1" Les Sources. — Les frères Parfaicl, Histoire du théâtre français, t. XII à XX; — Léris, Dictionnaire des théâtres ; — Petitot, Répertoire du théâtre français, t. I et II ; — d'Alembert, Éloges de Campistron et de Crébillon; — Villemain, Littérature française au

et c*est ainsi qu'au moment où nous arrivons, le lyrisme

— dont nous avons vu qu'il s'était déjà peu connu dans Malherbe — achève de se méconnaître tout à fait dans les Odes et dans les Cantates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce Jean-Baptiste est le modèle ou le type du faux homme de talent. Je ne parle que pour mémoire de la comédie de Regnard, — les Mènechines, les Folies amoureuses y le Légataire universel, — dont la moindre erreur est de se croire nouvelle en retournant^ après cinquante ans, aux lazzi et aux imbroglios de la comédie italienne. Accordons-lui toutefois d'être spirituellement écrite ! C'est ce qu'on ne saurait dire de la tragédie du vieux Crébillon,

— Atî'ée et Tlnjeste, Rhadamiste et Zénohie^ ses chefs-

xviii<' siècle', — A. Yitu, Crél)illon, notice en lêle de son édition des OEuvres, 1885.

2"^ La Succession de Racine. — Jonction de la troupe de l'hôtel de Bourgogne avec celle de Molière [août 1680], — et fondation de la Comédie-Française. — Première soirée de la Comédie-Française : Phèdreetles Carrosses d'Orléans. — J. G. Campistron [l65G,-j- 1723],

— et si ses pièces, comme l'a dit Voltaire, « sont mieux intriguées que celles de Racine »? — Il veut dire sans doute qu elles sont plus romanesques. — Arminius, 168'i, et Andronic, IG85. — Le premier Règlement de la Comédie-Française, avril-octobre 1685 [Cf. Histoire du Thi'tUre français, t. XII]. — Le grand succès de Pradon : Uégulus, 1688, — Installation des « Comédiens du Roy » dans leur hôtel de la rue dos Fossés-Saint-Germain [actuellement rue de l'Ancienne-Conn-die] ; — et leur première représentation, du 18 avril 168*.) : Phèdre et le Médecin malgré lui. — Le firutus de M"*' Bernard [en r()llal)()ralion avec FontencUe], 1690. — La première tragi'die de Lagrang('-(]hanc('l : Adherhal, 16'.)'i; — et la première de Longc[)i('rre : Médée, I61)'i. — La dernière tragi'die de Thomas Corneill»*, Itradamante, 1695. — Antoine <!<• la Fosse [1653,7 1708]; — et le succès de son Manlius CapHolinus, 1698; — dont Villemain j)arl<» encoi'e comme d'une espèce de clu'f-d'œuvre.

— Mais sans rien dire du regain de nouveauté (jn'i'nlre 1790 et 1820 un Manlius a pu tirer de la faveur «les circonstances; — et du génie de Talma ; — ce «pi'il y a <le mieux <lans Manlius ai)parlicnt

d*œuvre 1 Mais si la tragédie n'avait réussi à se constituer qu'en expulsant de sa définition l'usage du romanesque, il y rentre avec le noir poète, et même il y « coule à pleins bords ».

Un Auvernal fumeux, tout mêlé de Lignage Se vend chez Grébillon pour vin de l'Ermitage.

Et l'éloquence de la chaire, à son tour, qui ne sait ce qu'elle devient dans les Sermons de Massillon? « Une volupté, dit un de ses contemporains, dont il semble que les sens même participent » ; et s'il dit vrai, comme je le crois, de quels termes, je le demande, plus flatteurs, mais plus profanes, pourrait-on se servir pour caracté-

à Saint-Rëal, pour sa Conjuration des Espagnols contre Venise \ — ou à Thomas Otway, le poète anglais, pour sa Venice preserved; — elle reste seulement à l'auteur de notre Manlius. — Les premières tragédies de Grébillon : Idoménéc, 1705; — et à ce propos de l'influence de Télémaque sur la conception que l'on va désormais se faire de l'antiquité; — Atrée et Thyeste, 1707.

3o Le Théâtre de Grébillon. — Prosper Jolyot de Grébillon (1674, -|- 1762); — ses origines et sa première jeunesse; — son défaut d'éducation première et de culture d'esprit; — le mot de Boileau sur Grébillon : « Les Scudéri et les Pradon, dont nous nous sommes tant moqués dans ma jeunesse, étaient des aigles auprès de ces gens-là. » — Un mot de Montesquieu en sens contraire; — et que veut-il dire quand il dit que Grébillon « le faisait entrer dans les transports des bacchantes »? — Les grands succès de Grébillon : Atrée, 1707;— Electre, 1708; — Rhadamiste, 1711.— Gomment le romanesque se réintroduit dans la tragédie par l'intermédiaire des « chefs-d'œuvre » de Grébillon. — Le choix des sujets; — et qu'eu les choisissant ordinairement « atroces », Grébillon est encore plus soucieux de les choisir « extraordinaires » [Gf. le sujet A' Atrée, celui de Rhadamiste, ou encore celui de Pyrrhus]. — La nature de l'intrigue dans le théâtre de Grébillon ; — et de deux signes auxquels on reconnaît ce qu'elle a de romanesque, — d'artificiel et d'arbitraire : — l'action part d'une méprise pour se nouer par un quiproquo et se dénouer par une reconnaissance. — La peinture des

riser le mérite d'un madrigal, d'une élégie d'amour, ou d'une odelette anacréontique?

Sous l'influence de toutes ces causes, la langue, elle aussi, change de caractère. A la grande phrase, un peu longue parfois, mais si belle en son ampleur, h la phrase complexe et vraiment « organique » de Pascal et de Bossuet, de Racine et de Malebranche, à cette phrase périodique dont les détours imitaient si bien le mouvement même et les replis de la pensée, succède maintenant une phrase plus légère, plus rapide, court-vêtue, plus allante, pour ainsi parler, et la période, après un temps d'alourdissement, se désarticule ou se brise. « L'on écrit régulièrement depuis vingt années, — disait déjà La Bruyère en

caractères dans le théâtre du Crcbillon ; — et, que n'y étant pas plus consciencieuse que la peinture des passions n'y est fidèle, — ses tragédies manquent de tout intérêt général ou humain. — De quelques autres traits du théâtre de Crébillon; — et de l'affectation déclamatoire qu'il prend pour de l'éloquence. — Les tragédies de Crébillon ne sont que des « mélodrames » en vers.

4® Les Prkcurskurs de Voltaire; — et les tendances nouvelles de la tragédie. — Abondance des tragédies « chrétiennes » : la Gahinie de l'abbé Brucys, 1699; — le iSa«/ de l'abbé Nadal, 1705; — et, coup sur coup : — Ilérode, 1709, — Joseph, 1710, — Ahsalon, 1712 — Jonathas, \1\\. — La première représentation de VAthalie de Racine, 1716. — Les sujets mythologiques, — et qu'ils procèdent de l'influence croissante de 1 Opéra : le Mcléagre de Lagrange-Chancel, 1699; — le Thésée de La Fosse, 1700; — Corésus et Callirhoë, 1703; — Polydore, et Idoménée, 1 705 ; — la mort d' Ulysse, 1 707 ; — les Tyndarides, et Jtrée et Thycste, 1707; — Electre, 1708; — Ino et Mélicerte, 1713 ; — et comment ce genre de pièces achève de désorganiser la conception de la tragédie; — qu'elles éloignent à mesure de l'observation de la réalité; — pour n'en faire (ju'un divertissement inutile et sans portée. — Si cette erreur est compensée par les intentions politiques qui se glissent dans (Hiehjues tragédies, — et qui font pressentir l'approche de Voltaire ;' — Mais c'est vainement qu'on essaie (h« rajeunir le genre ; — et rien ne saurait prévaloir contre le sentiment qui s'accrédite; — qu'on ne va plus au théâtre

1688, — l'on est esclave de la construction, l'on a enrichi le langage de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française. » Il veut dire que l'on a posé les règles d'un style bien plus impersonnel encore que régulier. Chaque mot aura désormais sa place marquée dans le discours, et il faudra qu'il l'occupe : défense de placer désormais le sujet après le verbe, ou l'attribut avant le sujet! 11 ajoute plus loin : « L'on a mis dans le discours tout l'ordre et la netteté dont il était capable : cela conduit insensiblement à y mettre de V esprit. » C'est ce qu'il a fait lui-même, et c'est ce que son exemple encourage les autres à faire. Il eût encore mieux parlé, s'il eût dit qu'on y met plus de brillant ou de

pour y ôtre ému; — mais diverti ou amusé; — et que le premier charme de la fiction consiste justement dans son air d'irréalité. — Les sujets ne sont plus désormais que prétextes à combinaisons ou à vers ingénieux; — et les auteurs n'y croient, comme les spectateurs, — que dans la mesure qu'il faut pour agréablement passer une heure ou deux.

5* Les Œuvres. — De toutes les pièces qu'on vient d'énumérer, il n'y en a pas six dont on ait gardé la mémoire ; — ni seulement une que l'on osât encore jouer; — et il n'y a pas un auteur à qui l'histoire de la littérature doive plus qu'une mention.

On peut cependant consulter dans le Répertoire du Théâtre français : VAndronic de Campistron ; — le Manlius de La Fosse; — VAmasis de Lagrange-Chancel; — et pour Crébillon, l'édition de la Collection des classiques Lefèvre; ou l'édition Vitu, citée plus haut, Paris, 1885.

XII. — Jean-Baptiste Rousseau [Paris, 1671; f 1741, La Genette, près Bruxelles].

1<* Les Sources. — Seguy, Notice, en tête de l'édition de 1743;

— Voltaire, Vie de Jean-Baptiste Rousseau, 1748; — Cizeron Rival, Remarque sur les oeuvres de Jean-Baptiste Rousseau, 1760;

— La Harpe, Cours de littérature, partie II, ch. 9; — Amar, Notice en tète de l'édition de 1820; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1829, t. I.

clinquant que d'esprit. « Il me semble avec vous, cher Sacy, écrit M"*® de Lambert à un de ses amis, quen citant du latin je franchis les bornes de la pudeur, et que je {fous fais part de mes débauches secrètes. » Encore au moins la comprend-on ! Mais que croyez-vous que veuille dire Massillon, quand il reproche aux grands de ce monde « de transporter dans le champ du Seigneur ce qui occupe inutilement de la place dans le leur »? Il veut leur faire houle de donner à l'Kglise les fils ou les fdles qu'ils ne peuvent doter. M*'° de Launay, plus savante, et plus claire, écrit dans ses Mémoires : « Il me donnait la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer, et dans les commencements de

2o Le Pokte; — et d'abord de l'inulilité de parler de l'Iionime, — qui fut un triste personnage; — mais dont les œuvres et la vie n'ont presque pas de rapport ensemble; — et cette observation suffit par contre-coup î\ juger le lyrique. — I^e « lyrisme » de Rousseau est le lyrisme impersonnel; — qui est le contraire même du lyrisme; — et rien n'est plus difficile à expliquer que sa réputation. — Ses débuts malheureux au théâtre. — Ses paraphrases des Psaumes; — ses Odes et ses Cantates; — ses Allégories. — Comment il essaie «le suppléer au sentiment personnel absent, — par les mouvements dc'sordonnés ou les contorsions dont lauteur de Wirt poétif/ue avait semblé faire» le caractère essentiel de l'ode; — par rcmphas<> ou la déclamation du langage; — et par l'entassement des allusions mythologicjues [(^f. VOdc an comte du Luc :

Tel que le vi»Mix pasteur du Ifitiipcau de >'fp(uiie, et la Cantate de Circé :

Sa voix rodcuitahlc Trouhlfi les enfers, Vn hiMiit formidable Gronde dons les airs].

Rapports étroits de celle fausse conception du lyiisme avec la fortune du genre de l'opéra; — et comment s expli(jue par là le

notre connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place. Je vis alors qu'il la traversait par le milieu : cCoh je jugeai que son amour était diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré. » Si diverses qu'elles soient, toutes ces manières de parler se ressemblent, au fond; et ne sont-ce pas celles dont s'était tant moqué Molière? Mais elles trahissent le désir de plaire, et c'est un dernier caractère de la transformation de la langue : plus logique et plus simple en sa construction, plus facile h suivre en son tour et plus spirituelle, elle devient en même temps plus « sociale », ou si l'on veut plus mondaine.

Je me suis demandé quelquefois s'il ne conviendrait

vague et la gcuéralilc des abstractions de Rousseau. — En quoi et comment cette forme du lyrisme n'eu est que la caricature inconsciente ; — si le principe en est de feindre des mouvements que l'on n'éprouve pas; — et de revêtir ceux qu'on éprouve d'une prétendue noblesse; — qui ne consiste que dans les termes; — et n'a rien de commun avec celle des idées ou du sentiment.

30 Les Œuvres. — Les Œuvres de Rousseau se composent : — 1" de son Théâtre, comprenant une petite pièce en prose, le Café, représentée eu 1694 ; — deux opéras, Jason, 1696, et Vénus et Adonis, 1697; — et cinq comédies en vers, dont on n'en a d'ailleurs joué que deux : le Flatteur, 1696, et le Capricieux, 1700; — 2" de ses Poésies lyriques, comprenant quatre livres d'Odes, dont le premier contient ses paraphrases des Psaumes; deux livres d'Allégories, et une vingtaine de Cantates; — 3® de ses autres Poésies, formant deux livres d' Epîtres, quatre livres d'Épigrammes, dont le dernier n'est rempli que d'obcénités grossières; et un livre de Poésies diverses; — 4" de ses Lettres, parmi lesquelles on trouve à glaner quelques renseignements littéraires.

Il convient d'ajouter que, de 1710 à 1820, peu d'auteurs ont été plus réimprimés que Jean-Baptiste Rousseau.

Page 1