C. Charles Rivière-Dufresny [Paris, 1648; f 1724, Paris
Débuts tardifs de Dufresny. — Le valet de chambre de Louis XIV; — l'amateur de jardins et le dilettante; — sa collaboration avec Regnard ; — ses débuts au Théâtre italien : l'Opéra de campagne, 1692; — les Adieux des officiers, 1693; — son début au Théâtre français : le Négligent, 1692; — le Chevalier joueur, 1697, — et si Regnard en a pris l'idée à Dufresny? — C'est ce que permet de croire le caractère même de Dufresny; — qui fut un « homme à idées », — et auquel il semble bien que Montesquieu ait pris plus tard l'idée de ses Lettres persanes; — qu'une autre idée de Dufresny a été de se soustraire à la domination de Molière [Cf. le prologue du Négligent] ; — et dans quelle mesure il y a réussi? — Sa Malade sans maladie, 1699; — et son Esprit de contradiction, 1700. — Que Dufresny s'y peint un peu lui-même. — Ses grandes pièces : la Joueuse, \ 709 ; — la Coquette de village, 1715 ; — la Réconciliation normande, 1719. — Nouveauté cherchée de l'intrigue; — du dialogue ; — et même de la facture du vers dans le théâtre de
querite. En revanche, et depuis que Marguerite et Rabelais sont morts, combien avons-nous eu de conteurs? ou combien, depuis Amyot, de véritables « historiens » ? Ne nommons pas ici M™*^ de Sévigné, dont on ne sait rien, à la date où nous sommes, puisque ses premières Lettres ne verront le jour qu'en 1726. Bossuet lui-même, Bossuet surtout, n'est qu'un orateur dans l'iiistoire, — in historia orator\ — et à moins qu'on ne fasse de la Psyché de La Fontaine plus de cas que nous n'en saurions faire, La Fontaine n'a conté qu'en vers. Si donc Le Sage est assurément en français un des maîtres de l'art de conter, n'avons-nous pas le droit de croire qu'il doit bien quelque chose de sa supériorité dans cet art \\ ces habitudes nouvelles contre lesquelles cependant il proteste? Il eût
Dufresny. — Si l'on ne peut pas dire qu il y a déjà quelque chose en lui de Marivaux?
3° Les Œuvres. — Indépendammeut de son lliéàlro, nous avons de Regnard des récils de voyages : en Flandre, en Laponie, en Pologne, en Allemagne; — une sorte de roman, la Provençale, qui est le récit de ses aventures « en Alger >; ; — et quelques poésies diverses, parmi lesquelles il convient de signalci- sa Satire contre les maris, et le Tombeau de M. Despréau.r.
La meilleure ou la plus belle édition de ses O/ùares est celle de 1790, Paris, chez la V^" Duchcsne.
On n'a de Dancourt que son tiu'àlre, donl il n'existe aucune édition « critique », ni même compltle.
La racillcuro édition de Dufresny, (|ui n'est pas bien bonne, est l'édition de 1747, dont les trois premiers volumes renferment son Théâtre, et le dernier quelques morceatix en prose, parmi lescpiels on peut citer \cs Amusements sérieux et coniiffues ; — un Parallèle de Bahelais et d'Homère; — et tme dou/.aine de \ou\'elles historitfues, donl on dirait les scénarios d'autant de vaudevilles ou de comédies.
XIV. — Alain-René Le Sage (Sar/.eau (Morbihan), 1668; •j* 17'»7, Boulogne-sur-Mcrj.
1" Les Sources. — Gordon de Percel (Lenglet-Diifresnoy), /iihliothcque des romans; — La Harpe, Cours de littérature, III'' partie,
moins bien conté quelque vingt ans auptiravant ; et ce qui tendrait à le prouver, c'est de voir comme autour et au-dessous de lui les conteurs deviennent de jour en jour plus nombreux, depuis l'auteur des Mémoires de Rochefort et de d'Artagnaiiy que nous avons déjà nommé, jusqu'à l'auteur de Fleur d'épine et des Quatre Facar^ dins. Et si l'on cherche la raison de ce progrès du style narratif, où la trouvera-t-on, que dans l'intérêt nouveau qu'on prend aux choses voisines et contemporaines? Il n'est pas facile, et il serait assez ridicule de raconter « oratoircment » les aventures de Gil Blas. Le moyen de mettre en belles périodes éloquentes la médecine du docteur Sangrado?
En même temps, et pour la même raison, — quoi
Livre premier, chapitre V, section 4; chapitre VII, section 2; et Livre second, chapitre III; — Malitourne, Éloge de Le Sage, et Patin, Éloge de Le Sage, en tôte de l'cdilion de 1810-1823; — Audiffret, Notice sur Le Sage, en tête de l'édition de 1822, Paris;
— Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II; ai Jugements sur Gil Blas et Le Sage, en tète de la Table des Causeries du lundi; — F. Brunetièrc, Etudes critiques, t. III ; — Léo Claretie, Le Sage romancier, Paris, 1890; — Linlilhac, Ze Sage; dans la collection des Grands Ecrivains français, 1893.
François de Neufchàteau, Examen de la question de savoir si Le Sage est l'auteur de Gil Bla^, 1818, et en tête de l'édition Lcfèvre, Paris, 1820; — Llorcnle, Observations critiques sur le roman de Gil Blas, Paris, 1822; — Franceson, Essai sur la question de l'originalité de Gil Blas, Berlin, 1857; — Veckenstedt, die Geschichte des Gil Blas Frage, Berlin, 1879.
2o L'HoM.MK ET l'Ecbivain. — Sa jeunesse obscure; — ses difficultés de famille; — et ses débuts littéraires : Lettres galantes d'Aristénète, 1695. — Ses relations avec l'abbé de Lionne. — Il publie son Théâtre espagnol, 1700; — et une traduction du Don Quichotte d'Avollaneda. — Ses débuts au Théâtre français, 1707,
— et son Turcaret, 1709. — Comment et en quoi Turcaret concentre et résume ce qu'il y a de nouveauté dans le théâtre de Dancourt; — quoique sans s'écarter de la tradition de Molière. —
qu'on en dise avec et sur l'autorité de Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de V Académie française^ — le vocabulaire s'enrichit considérablement. Quelques vieux mots se perdent, et l'effigie s'en démonétise : ils n'ont plus cours, et on les voit d'eux-mêmes se retirer de la circulation. Mais d'autres mots, bien plus nombreux, les remplacent. « Nous avons ajouté beaucoup de mots », écrit en 1718 le rédacteur de la Préface de la seconde édition du Dictionnaire de l'Académie; et en un autre endroit, il fait cette observation, qui n'intéresse pas uniquement la langue : « L'Académie n'a pas cru devoir exclure certains mots, à qui la bizarrerie de l'usage, ou peut-être celle de nos mœurs... a donné cours depuis quelques années... Il semble qu'il y ait en effet entre
Pourquoi Turcaret n'a jamais réussi; — et si Le Sage avait le génie dramaliquo? — Les « traitans » essaient de faire interdire Turcaret; — intervention du Dauphin, fils de Louis XIY; — Le Sage se brouille avec les comédiens; — et se jette par dépit dans le tliéàtre de la Foire, — 11 consacre désormais aux forains tous les loisirs que le roman lui laisse. — La collaboration de Le Sage, dOrneval et Fuzelier; — et de linlérêt documentaire du théâtre de la Foire. — Le Dialtle ttnitviix, 1707; —et Cil nias, 1715, 172'*, 17:i5.
A. Les ('•Irmt'uts antérieurs dans le roman de Le Sage. — Le développement de la nouvelle entre IGSOet 1700; — et le passage du style oratoire au style narratif; — l'abondance des Mémoires; — et la forme du récit personnel. — C>e (pie Le Sage doit à La lîruyère; — et qu'en un certain sens le Diahle boiteux n'c^st (pi'une série de portraits ou de cararlères [Cf. la Virillr (^otjuette, le Vieux t-alant, l' Allemand, — le Français, — le Maitre d'école, etc.]. — (lomme dans la comédie de Daiicourt, c Csl à la « peinture d<'s conflilions » (jue le romancier demande maintenant lintc'ièl; — et à ce titre Gil nias lui-même n'est (pi'une comédie. — Les allusions contemporaincH dans le roman de Le Sage; — <'t s'il est plus sincèr(\ (|uand il s'en défend, «pie 1 auteur des Caractères? — Limitation de l'espagnol dans les romans de Le Sage; — et, à celte occasion, du roman picaresque {Cf. Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, et Eug. de Navarrele, dans la ('olleclion des fUassitiues espagnols
272 MANUEL DE l'hISTOIOE DE LA LITTERATIIIE FRANÇAISE
les mots d*une langue, une espèce d'égalité comme entre les citoyens d'une république; ils jouissent des mêmes privilèges et sont gouvernés par les mêmes lois; et comme le général d'armée et le magistrat ne sont pas plus citoyens que le simple soldat, ou le plus vil artisan... de même les mots de Justice et de Valeur ne sont pas plus des mots français, ni plus français, quoiqu'ils représentent les premières de toutes les vertus, que ceux qui sont destinés à représenter les choses les plus abjectes et les plus méprisables. » Veut-on connaître quelques-uns de ces mots? La Préface elle-même nous fiignale les mois de Falbala^ Fichuy Battant l'œil, Ratafia, Sabler \ et on le voit tout de suite, ce sont des termes populaires ou des termes concrets, tirés de l'usage de la
^Ribadeneira). — Nombreux emprunts de Le Sage; — et puérilité des reproches qu'on lui en a faits (Cf. Llorente, loc. cit.; Baret Littérature espagnole; F. Brunetière, Histoire et Littérature, t. III cl Léo Claretie, op. cit.].
B. L'originalité du roman de Le Sage; — el que, naturellement, pour en juger, il faut retrancher de son Gil Blas les histoires sup plémentaires qui interrompent le récit principal (Cf. les Amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédés). — Ce qu'il a imité du roman picaresque, Le Sage l'a « humanisé » ; — et que, pour comprendre la valeur de ce mot, il suffit de comparer son Gil Blas avec sa traduction d'Estevanille Gonzalez, 1734. — De la confession des mauvais drôles du roman picaresque, il a fait un tableau de la vie humaine; — et d'une succession d'aventures indifférentes une satire des conditions de son temps. — En d'autres termes encore, il a « réduit à l'universel » ce qu'il y avait de trop singulier dans ses modèles ; — et donné ainsi une portée morale à des anecdotes quelconques.
C. L'importance du roman de Le Sage; — et qu'elle est d'avoir •constitué le roman réaliste comme genre littéraire. — Après La Bruyère, et avec des procédés analogues, il a fait passer, de la scène dans le livre, la satire des mœurs; — et ainsi il a ouvert une voie véritablement nouvelle. — Sa bonne fortune a été d'établir la distinction fondamentale du théâtre et du roman. — Le héros de
vie commune. D'autres encore sont termes de toilette, par exemple, ou termes de sciences, — de mécanique, de physique, d'histoire naturelle. Ils introduisent avec eux 4a préoccupation des choses qu'ils désignent. On tire de ces choses des comparaisons, puis des figures, des métaphores nouvelles. On incorpore à la littérature tout un vaste domaine qui n'était pas encore le sien. Il vient aussi des mots de Hollande, où les Joiirnaii.v en forgent pour exprimer des idées qui n'avaient pas de nom en France; il en vient d'Angleterre, qui ne sont pas précisément anglais, mais français et « réfugiés », si Von peut ainsi dire. La plasticité de l'esprit français absorbe, s'assimile tous ces éléments disparates, les conforme à ses exigences, les réduit aux règles de sa grammaire. Et finalement
roman est toujours la victime ou la créature des circonstances; — et il s'y abandonne; — mais le héros de théâtre prétend en demeurer le maître. — L'imitation de la vie commune dans le roman de Le Sage; — et que ni le déguisement espagnol; — ni l'intention constamment satirique n'en sauraient masquer l'exactitude. — Comparaison de l'histoire « (Ictivc » de (îil Bios avec 1 histoire vraie de Dubois ou d'Alberoni. — Du caractère des événements dans le roman de Le Sage ; — et (juils n'ont rien de « romanesque », — en tant que le mot est synonyme d'arbitraire ou d'extraordinaire. — L'erreur (jue l'on commet parfois à ce sujet ne provient que de mal coiuiaître les nueurs privi'-es du temj>s de Louis XIV et de la Régence. — Abondance de traits réalistes (hins le roman de Le Sage; — et comment, ainsi ([ue dans la satire de Hoih'an. — l'excès en est conslamment tempc-ré par son é-dncalion lilléraire. — D'une parole étrange de Nisard sur Le Sage consifh'ré comme moraliste; — et qu'il n'y a rien de commun. (|ue l'abns des citations latines, entre Le Sage et Uollin.
Les dernières oMivres et h's (h'rnières ann('(>s de Le Sage. — Sa traduction de (îuznutn d'Alfdracliv, I7.'»2. — Ses romans exotiques: les Aventures du chevalier de licauchcsne, M'.Vl ; — et son bachelier de SalanifiUf/ue, 17.'{6. — Il continue en même temps de travailler pour le théâtre de la Foire; — et, au théâtre comme dans le roman, de satiriscr ses grands ennemis, qui sont : — les comédiens eux-
qu'en arrive-t-il? 11 en arrive, et il le faut dire, que si Ton a jadis écrit ou parlé un français plus noble, plus grave, plus sérieux, on n'en a jamais parlé de plus «joli » qu'entre 1685 et 1715 ou à peu près, ni de plus transparent, qui fût un calque plus fidèle de l'idée, ni qui fût aussi plus concret. Lisez plutôt Fontenellc et Le Sage, M™® de Lambert et M'^° de Launay, Regnard et Massillon. Cela ne manque en vérité que de composition, de profondeur et d'harmonie, qui sont de grandes choses, — mais non pas en tout temps ni partout nécessaires, puisque le manque même allait en contribuer h la fortune européenne de notre littérature.
C'est qu'aussi bien, et comme h mesure que l'étreinte royale se desserrait en quelque sorte, la « société » se
mêmes; — les gens d'argent; — et les précieux. — Ses jugements littéraires [Cf. dans Gil Blas les conversations de Gil Blas avec Fabrice; dans le Bachelier de Salamanque les plaisanteries sur M™° de Lambert et sur l'académie de Petapa; et Honncher : Die litterarische Satire Le Sage's, Leipsig, 1886]. — Ce romancier réaliste est presque le dernier des « classiques ». — Sa longue vieillesse, — Ses dernières publications : la Valise trouvée, 1740,
— et le Mélange amusant, 1743. — Son influence en France et à l'étranger.
3° Les Œuvres. — Elles se composent, ainsi qu'on l'a vu : — 1** de son Théâtre; — 2^ de ses traductions de l'espagnol, drames, comédies, ou romans picaresques ; — 3" de ses romans originaux qui sont : le Diable boiteux, Gil Blas, les Aventures du chevalier de Beauchesne; le Bachelier de Salamanque-, — 4» de son Théâtre de la Foire, en collaboration avec d'Orneval et Fuselier [quatre volumes]; — et 5o d'un certain nombre de travaux «de librairie », parmi lesquels on cite sa revision des Mille et un Jours de l'orientaliste Pctis de la Croix.
L'édition « définitive » de Gil Blas, en quatre volumes, est celle de 1747.
Les rééditions modernes sont innombrables.
Deux bonnes éditions des OEuvres sont l'édition de 1810-1823^
— et l'édition Renouard, 1820, Paris.
ressaisissait elle-même, et loin du maître, loin de la cour, à la ville, comme on disait alors, les salons, et dans les salons les l'emmes reprenaient leur empire. On les avait un peu écartées de la littérature et de l'art, entre 1660 et 1690. On les avait réduites à un rôle un peu efFacé. Mais maintenant que le vieux roi ne se soucie plus d'elles, en attendant que le régent les traite comme on sait qu'il fera, leur naturelle influence renaît, et pour préluder aux « grandes nuits de Sceaux », voici briller chez M™" de Lambert les beaux jours, qu'on croyait évanouis, de l'hôtel de Rambouillet. Et puisque d'un côté les hautes spéculations les effarouchent, que les grandes passions leur font plutôt peur, on s'ingénie à les leur présenter sous une forme qui les amuse; mais elles, à