‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 70 sur 85 · I. — Honoré de Balzac [Tours, 1799; \ 1850, Paris · texte numérisé non relu

I. — Honoré de Balzac [Tours, 1799; \ 1850, Paris

1" Les Sources'. — Balzac, sa Correspondance [1819-1850], formant le tome XXIV de l'édition des OEuvres complètes, Paris, 1876; — et Lettres à l'étrangère [M'"c Hanska, depuis M™» de Balzac], dans la lievue de Paris, 1894, 1895, 1896.

Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II, 1836; et Causeries du Lundi, t. II, 1850; — P. de Molènes, ses articles dans la lievue des Deux Mondes, mars, avril, novembre 1842 et juin 1843; — Lerminier, dans la Revue des Deux Mondes, avril 1847; —

1. Cf. YJIistoire des Œuvres de Balzac^ par M. le vicomle do Spœlberch de Lovcnjoul, 3« édiliou. Paris, 1888, Calmann Lévy.

sentation abrégée de la vie commune. Le romancier n'est vraiment qu'un témoin dont la déposition doit rivaliser de précision et de certitude avec celle de l'historien. Nous attendons de lui qu'il nous apprenne, littéralement, à voir. Ce que le mouvement même de la vie nous dérobe, nous ne lisons ses romans que pour l'y découvrir. Et c'est ce nous exprimerons en disant : point de roman, sans une valeur historique ou « documentaire », précise et déterminée, particulière et locale, d'une part; mais, d'autre part, point de roman non plus, sans une valeur ou une signification psychologique générale et durable.

On les trouve toutes les deux dans le roman de Balzac.

M™® de Surville [sœur de Balzac], Balzac, sa vie et ses œuvres, Paris, 1858, et en tète du volume de la Correspondance.

Eugène Poitou, M. de Balzac, ses œuvres et son influence, dans la Revue des Deux Mondes, décembre 1856; — Tainc, Nouveaux essais de critique et d'histoire (l'article est de 1858) ; — Th. Gautier, Honoré de Balzac, Paris, 1859; — Edmond AYerdet, Portrait intime de Balzac, Paris, 1859; — Cliampfleury, Grandes figures d'hier et d'aujourd'hui, Paris, 1861; — Lamartine, Balzac, dans son Cours de littérature, 186'», et en un volume, Paris, 1866; — Emile Zola, le Roman expérimental, 1880; et les Romanciers naturalistes, 1881; — Emile Faguel, Dix-neuvième siècle, 1887; — Marcel Barrière, lOKuvre d'Honoré de lialzac, Paris, 1890; — Julien Lemer, Balzac, sa vie et son œuvre, Paris, 1891; — Paul Fiat, Essais sur Balzac, 189.'{; et Nouveaux essais, Paris, 1895; — Edmond Biré, //. de Balzac, Paris, 1897.

Anatole Ccriheer et Jules Christophe, Répertoire de la Comédie humaine, Paris, 1887.

2» Lk Romancikr.

A. Sa jeunesse et ses débuts. — Son origine; — et qu'on poju*rait aisément retrouver en lui du Tourangeau; — si d ailleurs on ne savait que sa mère était Parisienne, — et son père Languedocien. — Son éducation au collège d<' Vendôme \CA'. Louis f.amhert]. — Ses années de stage chez l'avoué et ciiez le notaire; — • et de quelle manière il en a profité; — non seulement en y apprenant cette « procédure » qui devait tenir tant de place dans quel-

les Chouans, déjà, l'un de ses premiers romans, mais surtout Une ténébreuse affaire, Un ménage de garçon. César Birotteau, la Cousine Bette sont quelques-unes des plus vivantes images qu'il y ait de l'époque révolutionnaire, de l'Empire, de la Restauration, du gouvernement de juillet. Mais on même temps quelles peintures du vice invétéré que le baron Hulot ! de la vanité bourgeoise que le parfumeur Birotteau ! de l'orgueil et de la brutalité militaires que Philippe Bridau! de la platitude administrative que le sénateur MaïÇn de Gondrevilleî Ajoutez que l'amour ne tient pas plus ici de place qu'il n'en occupe effectivement dans la vie, — je ne dis pas la femme, je dis l'amour, — et en revanche la haine, la vanité,

ques-uns de ses romans; — mais en y acquérant l'intelligence des « affaires » ; — et du rôle qu'elles jouent dans la vie contemporaine. — Sa tragédie de Croimvell, 1820 [non imprimée], — et ses premiers romans [sous le pseudonyme d'Horace de Saint-Aubin],

— dont il est inutile de retenir les titres, puisqu'il les a désavoués. — Ses entreprises industrielles : de librairie, d'imprimerie, de fonderie de caractères; — et que rien n'est curieux, dans son désir de gagner de l'argent, comme de le voir ainsi toujours tourner autour des a industries du livre ». — Que si d'ailleurs il n'a réussi ni comme « fondeur », ni comme « imprimeur », — cette expérience d'un autre genre. — venant s'ajouter à celle qu'il avait acquise chez le notaire et chez l'avoué, — n'est pas entrée pour une petite part dans la composition de son talent. — Les Chouans, 1827-1829;

— la Physiologie du mariage, 1829-1830; — la Maison du chat qui pelote, le Bal de Sceaux, la Vendetta, 1830. — Son activité fiévreuse et sa production désordonnée [Cf. Ch. de Lovenjoul, Histoire des OEuvres, 3» édition, pp. 315-328]. — La Peau de chagrin y 1831; — la Muse du département^ — le Curé de Tours, Louis ÏMmhert, 1832; le Médecin de campagne; Eugénie Grandet, 1833.

— Il conçoit la première idée de sa Comédie humaine ; — et il en détermine les principales divisions. — La Recherche de l'absolu, 1834; — l'article de Sainte-Beuve dans la lievue des Deux Mondes [Cf. ci-dessous]; — et la brouille de Balzac et de Sainte-Beuve. — Embarras d'argent et procès financiers. — Fréquentations aristocratiques.— Le Père Goriot, 1835; — le Contrat de mariage, 1835;

l'ambition, l'avarice, toutes les passions humaines y jouent leur personnage. Et quelles descriptions, je veux dire quels inventaires étonnants d'exactitude et de minutie; quelles « résurrections » des temps et des lieux; quelles évocations même des modes qui ne furent que celles d'une année ou de quelques mois peut-être, et que l'art laborieux mais puissant du maître a immortalisées pour toujours! Eugénie Grandet, Ursule Mirouel, le Curé de Village, le Cousin Pons, a-t-on fait mieux? le fera-t-on? je ne le sais, mais il n'y a rien de sem])lal)le. Servons-nous ici du seul mot qui convienne. Aussi bien l'application que nous en ferons h Balzac en déterminera-t-elle le vrai sens et le défendra-t-elle de tant de fausses interprétations cpi'on en

— le Lys dans la vallée, 1835; — Nouveaux procès et nouveaux projets. — La vieille fille, 1836; — les Illusions perdues, l'"*^ partie, 1837; — • les l'employés, 1837; — César Birotteau, 1837. — L'affaire des mines de Sardai^no [Cf. la Correspondance , mars, juin 1838]. — L'installation aux Jardies. — r,e Curé de village, 1839;

— Représentation et interdiction du drame de Vautrin, 18i0. — Fondation de la Revue parisienne. — Pierrette, 18'i0: — Une Ténébreuse affaire, 18'il; — La liabouilleuse \^Un ménage de garçon^, 18'«1; — Ursule Mirouet, 18'il. — Représentation et cluUe des Ressources de Quinola, 18'r2. — \j Avant-Propos de la Comédie humaine, 18'»2.

B. Pe l'art de /ialzac: — et «lahord, si Ral/.ac est en jjjénéral aussi « mauvais écrivain » qu Ou l'a prt'leiulu ; — sur la Toi de quelques métaphores outrées ou incolirrenles ; — de quelques tours de phrases alamhiqués; — et du mélange ou du houillonnemeut dans «a prose de l'arj^ot de tous les nn'tifrs ? — Qu à tout le moins, quand on a reconnu la vérité de ces reproches; — et, à tous ces défauts, quand on a joint encore une ujanirre «le poser ses sujets,

— qui ressemble à du charlatanisme; — ou une perpi'tuelle affectation de profondeur, — qui se traduit par des maximes dont l'enflure ne renferme souvent que du vide; — on est bien obligé <!«? lui Tcconnaître une « puissance dévocation » unicpie; — et le don, comme il disait lui-même, d'avoir fait avec les personnages de sa comédie : « concurrence à l'état civil ». — Une (picstion s'tlèvc làdessus, que Ion a déjà rencontrée [C(. 1 article .Molii:hi;J ; — à

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a trop souvent données. L'attitude de Balzac en présence de ses personnages ou du sujet de ses tableaux est celle du naturaliste en présence de l'animal ou de la plante qu'il étudie, patiente et attentive, « soumise h son objet », libre de tout parti pris personnel. Ce ne sont point ses impressions qu'il nous donne; c'est la réalité qu'il tache à ressaisir, et la réalité tout entière; l'ampleur de son dessein l'indique; et dans sa Comédie humaine^ mettant à s'oublier lui-même autant de gloire que les romantiques à nous fatiguer d'eux, son ambition n'a été que de nous offrir, de l'histoire de son temps, le miroir le plus fidèle, et à peine un peu grossissant.

Que fallait-il, après cela, pour que le romantisme

savoir si cette manière d'écrire, inégale, confuse et môléc comme la vie môme, — ne serait pas une condition de la représentation de la vie? — Les taches du style de Balzac sont de la même nature,

— eu égard à la dlfléreuce de l'éducation et des temps, — que celles du style de Saint-Simon, dans ses Mémoires-, — ou de Shakespeare peut-être; — et on hésite; — mais on est tenté de croire que c'est pour cela qu'on a pu l'appeler, — après Saint-Simon et Shakespeare, — « le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine ». — Il s'agit d'examiner la valeur de ces « documents ».

lo Ce sont, en premier lieu, des documents historiques; — et, à ce propos, de l'admiration de Balzac pour Walter Scott [Cf. V Avant-Propos de la Comédie humaine; et la lettre du 20 janvier 1838, à Madame Ilanska]. — C'est que les romans de l'auteur de Quentin Durward et à'hanhoé sont effectivement de vivantes résurrections du passé [Cf. Aug. Thierry, son article sur le roman àlvanhoé]. — Pareillement les romans de Balzac. — Aucun historien n'a donné des guerres civiles du temps de la Révolution française une plus saisissante image que l'auteur des Chouans; — il n'y a rien de plus « impérial », — on veut dire qui soit une plus vive peinture delà France du premier l'empire, — (\n Une ténébreuse affaire [Cf. Ernest Daudet, la Police et les Chouans sous l Empire] ;

— si les soudards de la Restauration se montrent quelque part à nous, c'est dans un Un ménage de garçon; — et pour voir revivre à nos yeux les bourgeois censitaires du temps de Louis-Philippe,

achevât de mourir? Que ses chefs ou ses maîtres l'eussent eux-mêmes abandonné? C'était fait; et, sans parler de Lamartine, Victor Hugo venait de se jeter dans la politique, n'écrivait plus de drames, gardait pour lui ses Contemplations. Yignv, retiré dans sa « tour d'ivoire », publiait la Mort du Loup, la Maison du Berger, la Bouteille à la mer, autant de pièces dont on peut dire, — en attendant le moment de les mieux caractériser, — qu'il ne saurait rien y avoir de moins romantique. Musset achevait d'user dans la débauche une vie dont l'erreur avait été de vouloir se conformer au caractère de sa poésie : l'enfant terrible du parti en était devenu la plus lamentable victime! Déjà même, de tous les cotés, on applaudissait, sans scu-

nous n'avons qu'à rouvrir César liirotieau ou la Cousine Bette. — Il convient d'ajouter que les moyens dont il a use, sont encore ceux de ^Valter Scott; — « états des lieux », inventaires, descriptions précises, minutieuses et pittoresques des mobiliers et des costumes ;

— « localisation » des mœurs provinciales et des milieux parisiens;

— « généalogie », physiologie, psycliologic détaillée de ses moindres personnages; — « rattachement », par brèves indications, de leur histoire particulière à l'histoire générale de leur temps; — et généralement tout ce qui mancjue, à cet égard, — dans Volupté; dans Valentine ou dans Iniliana ; — dans Adolphe. — C'est le premier mérite de Balzac, et déjà un mérite unicjue. — Il a été non seulement le « peintre », mais « l'historien » des mœurs de son temps; — dont il a non seulement saisi la physionomie, — mais fixé la succession ou le mouvement même. — ICt, tandis que VValtor Scott a besoin, pour nous donner la sensation de la diversité des temps, — d'en être bii-mème séparé par d'assez longs intervalles, — Balzac nous a rendu les traits distinctifs des trois ou quatre générations d'hommes <|ue l'on peut fré(juenter dans le cours d'une seule vie.

2"^ C'est dire qu'en second lieu les doruinents de Balzac sont des documents réalistes; — s'il a en edet inlroduil dans le roman des détails qu'on en écartait avant lui coninu; peu inté-ressants ou vulgaires; — et notamment tous ceux (|ui se rapportent à la question d'argent [Cf. Eugénie (irandel; César Itirotteau; les Illusions perdues; la Cousine Ifettc]. — On peut dire efTectivement qu'il a

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lemcnt en vérifier le titre, aux plaisanteries, — si lourdes -cependant! — qu'un économiste faisait d'eux tous, et surtout du plus grand d'eux tous, dans son Jérôme Paturot à la recherche crime position sociale, 1843. S'il est vrai •d'ailleurs qu'un genre ou une doctrine littéraire ne sauraient disparaître qu'une autre doctrine ou un autre genre lie les aient remplacés, on vient de voir avec Balzac le roman s'enrichir de tout ce que perdait le drame, le réalisme de tout ce qu'abandonnait le romantisme. Mais il fallait encore quelque chose de plus, et pour changer la retraite en une débandade ou en une déroute, il fallait qu'on eût vu l'individualisme romantique aux prises avec son contraire, que nous voudrions pouvoir ici nommer le

fait de l'argent l'âme de ses intrigues ; — au lieu et place de l'amour, qui n'y occupe plus qu'une place secondnire [Cf. le Contrat de Mariage; la Recherche de l'Absolu; les Paysans; le Cousin Pons]; •et quelquefois presque aucune place. — Comme d'ailleurs il n'est pas d'embarras d'argent qu'il n'ait lui-même connus; — la rcalit«5 <le son expérience personnelle s'est ajoutée à ce qui s'insinue d'inévitable réalisme au théâtre et dans le roman par l'intermédiaire de la question d'argent; — et il est le romancier de la question d'argent, comme Musset est le poète de l'amour. — C'est qu'il a compris les exigences qu'imposait au roman la seule intention d'y traiter la ^juestion d'argent; — et non seulement l'espèce d'activité, d'intelligence, d'esprit nécessaire à l'acquisition de la fortune; — ce que Scribe, au contraire, n'a jamais compris; — mais de plus il a vu qu'il lui fallait mettre en scène toute une sorte d'hommes oubliés jusqu'alors par les romanciers : — des banquiers et des notaires, des huissiers et des avoués, des usuriers et des prêteurs à la petite semaine; — c'est-à-dire toute une population dont la peinture ou la représentation ne peut être que réalité; — puisqu'elle ne vit elle-même que de la plus concrète et, dans nos civilisations modernes, de la plus universelle des réalités. — Mais, à leur tour, et à la suite des hommes d'affaires, sont entrées dans le roman toutes les « conditions » ; — l'infinie diversité des professions et des métiers; — qu'il a fallu caractériser par les traits qui sont effectivement les leurs; — par les déformations intellectuelles, psychologiques, ou morales qui en sont la conséquence ;

socialisme, si le mot n'avait malheureusement pris depuis lors tant de sens fâcheux et dangereux !

Tandis qu'en efVet les romantiques descendaient en eux-mêmes,

Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur,

n'y trouvaient plus rien, et ne réussissaient donc à en ramener qu'eux-mêmes, eux toujours, et eux seuls; tout un grand mouvement se produisait en dehors d'eux, auquel non seulement ils ne prenaient point de part, mais

— militaires et magistrats, artistes et gens de lettres, fonctionnaires et commerçants, diplomates et hommes politiques, médecins ci rentiers; — dont il a fallu connaître, décrire, exj^liqucr les occupations; — et, pour les décrire, user des termes qui sont ceux de leur vocabulaire ou do leur argot; — n'y ayant pas deux mots pour désigner un « protêt » — ni de périphrase littéraire pour nommer une pâte épilatoire. — Et, après cela, quand il a eu conçu l'idée de relier tous ses romans ensemble; — et d'en faire, non pas une succession d'épisodes continués l'un par l'autre; — mais un tableau de la société de son temps; — s'il avait oublié quelque trait, il a fallu qu'il s'en aperçût; — et c'est alors (jue le caractère réaliste lui en est à lui-même apparu nettement; — comme aussi ce qu'on en pourrait appeler le caractère scientillque.

3* Car, en troisième lieu, ses documents sont bien des documents scientifiques: — et ce n'est point du tout affectation de sa part; — quand il invoque les noms de (ieoffroy Saint-llilairo ou de (^uvier,

— mais expression de sa reconnaissance; — si l'on peut dire en efTct que util n'a contribu»'- plus que lui à faire de lluKloire des mœurs une «lépendanre ou une province» de l'hisloire naturelle !Cf. \A\ant-Propos de la Comédie humaine]. — Comme les naturalistes, il a procédé par »bs monographies [Cf. Étude de femme; la Femme de Trente ans; Autre Etude de femme; l Usurier dobscck];

— dans lesquelles à peine sest-il soucié de faire « (1(« la liltératurc ou de l'art •> ; — mais de montrer « lanimal n tel qu'il lavait observé.

— Personne autant que lui n'a donm'" <l attention à la reconslilu-

dont ils ignoraient jusqu'à l'existence, bien loin d'en pouvoir pénétrer la nature et mesurer la portée. Leur préoccupation de leur personne leur dérobait la vue des progrès de la science ; et, il faut bien le dire, jamais poètes au monde, pas même Racine ou Boileau, ne s'étaient montrés moins curieux, plus insouciants de tout ce qui n'était pas leur art, — de mécanique ou d'astronomie, de physique ou de chimie, d'histoire naturelle ou de physiologie, d'histoire et de philosophie, — que les Lamartine, les Hugo, les Musset, les Dumas, les Gautier. Dira-t-on que c'était leur droit? Et il est bien certain que, de même que « l'on va très commodément de Paris en Auvergne sans avoir besoin d'un quart de cercle », ainsi l'indifférence

tion des milieux [Cf. la Recherche de l'absolu; le Père Goriot-, le Cousin Pons]; — qu'il s'est même laissé plus d'une fois entraîner à pousser plus loin qu'il n'était nécessaire; — et à traiter pour elle-même. — Sa grande ambition a été de décrire et de classer des « Espèces sociales » ; — considérées comme analogues aux « Espèces zoologiques »; — et, comme celles-ci, pouvant se changer les unes aux autres; — ce qui est, ainsi qu'on l'a fait justement observer [Cf. Paul Fiat, Essais sur Balzac], — l'idée même de \ Evolution. — C'est pourquoi ou a eu tort de parler de l'immoralité de ses romans; — qui ne sont, en général, et à l'exception de ceux où reparaît le romantique [Cf. Un grand homme de province à Paris, ou la Dernière incarnation de Vautrin], — immoraux que comme l'expérience ou la vie même. — On peut dire seulement qu'ayant mis son tempérament dans son œuvre; — il n'a pas évité le danger de tout réalisme; — qui est, en considérant l'homme comme il ferait l'animal, — d'oublier que l'homme n'est l'homme que dans la mesure où il se distingue de l'animal ; — et que, si l'iiistoire naturelle n'a pas de fonction sociale, — au contraire l'art et la littérature en ont une.

Par tous ces moyens, — il a constitué le roman comme « genre littéraire » ; — en fondant ensemble pour la première fois le roman historique [à la manière de Waller Scott, ou avant lui de Prévost]; — le roman de mœurs [à la manière de Crébillon le fils, de Fielding et de Marivaux] ; — le roman de caractères [à la manière de Le Sage] ; — et le roman social ou philosophique [à la manière de

entière des Musset ou des Hugo à tout ce qui n'était pas leurs amours ou leurs vers ne saurait rien enlever de la beauté de leurs iSuils ou de leurs Orientales. Même, il faut les admirer d'avoir, comme Hugo, si bien « décrit » la Grèce ou l'Orient, sans les avoir jamais vus. Seulement, et à mesure que, dans toutes les directions à la fois, les découvertes d'un Geoffroy Saint-Hilaire ou d'un autre Dumas, d'un Ampère ou d'un Fresnel, d'un Cauchy, d'un Fourier, étendaient presque à l'infini le champ de la certitude « objective », il ne se pouvait pas que la confiance que les romantiques avaient mise dans une certitude purement « subjective » ne diminuât d'autant; et avec elle, par conséquent, l'autorité du ^loi. Puisque la réalité n'est pas toujours conforme à l'idée que nous nous en

George Sand ou de Rousseau:. — Si d ailleurs il a pu les fondre, c'est qu'il a trouvé la formule où tendaient toutes ces variétés; — laquelle est de réaliser une « image de la vie contemporaine » ; — où les milieux et les individus soient exprimés dans leurs réactions réciproques; — et à ce titre on peut dire que le roman de Bal/ac est une création analogue à celle de la comédie de Molière.

— Les derniers romans de Balzac : Modeste Mignon, 18'i'i; — les Paysans, 18'»5; — le Cousin Pons, 18'i6; — la Cousine Bette, 1847;

— le Député d'Arcis [inachevé], 18 17; — et que trois au moins d'entre eux sont au nombre des meilleurs de Balzac.

G. L'influence de Balzac. — Toutes ces raisons expliquent la profondeur de son influence; — et en elfel, depuis soixante ans que sa réputation a comniencé de percer, — on n'a pas écrit, en France ou ailleurs, «le romans (jui ne semblent procéder du romande Balzac; — et même tout roman, ou toute espèce de roman qui n'eu procédait point, s'est trouvé par cela même et par cela seul déclasse. — Psychologiques ou intimes , il y a du Lys dans la vallée dan» tous les romans de rr g«Mir<': — il y a quelcpie chose A Eugénie (irandet ou de la Cousine liette dans tous les romans qui se donnent comme une étude de caractère; — et c'est à la Dernière incarnation de Vautrin que remonte la généalogie de tous nos romans policiers; — à moins qu'ils ne dérivent A Une ténébreuse a/faire. — Lu revanche, depuis Balzac, le roman d'aventures a cessé d être un genre littéraire; — et le roman sentimental est devenu une espèce tout à fait inférieure; — le premier en raison de

faisons; puisque cela se démontre; puisque même l'un des caractères habituels de la vérité scientifique est de contredire au témoignage de nos sens, l'individu n'est donc pas la « mesure de toutes choses » ; la sincérité de nos impressions ne nous en garantit pas la justesse; et nous n'en sommes que le théâtre, mais le juge en est en dehors et au-dessus de nous!

Telle est l'idée qui commence à s'insinuer dans les esprits, en attendant qu'elle s'en rende maîtresse. A la lumière de la science, on aperçoit la raison de la résistance que l'on opposait aux prétentions du romantisme. Le poète n'a pas le droit de s'écrier qu' « il a son cœur

l'arbitraire de ses combinaisons; — le second, parce qu'il est toujours une « confession » du romancier; — et tous les deux parce qu'ils ne sont que des représentations mutilées ou illusoires de la vie. — Mais il y a mieux encore ; — et toute une génération d'hommes qui avait appris à lire dans les romans de Balzac, — y a comme appris à vivre; — et pour user de l'expression d'un illustre naturaliste [Louis Agassiz], — ses personnages sont devenus des « types prophétiques » ; — depuis ses « Gaudissart » jusqu'à ses « Rastignac » et ses « Ruberapré ». — Nous les coudoyons encore dans la vie quotidienne; — ils se sont modelés sur les héros de Balzac; — et c'est ainsi que, bien plus qu'il ne le croyait lui-même, « il a fait concurrence à l'état civil » ; — ce qui est sans doute le suj)rènie éloge que l'on puisse donner à un artiste créateur.

30 Les Œuvres. — Les OEuvres de Balzac se composent essentiellement de ses romans, dont il a lui-même arrêté la division devenue classique :

Scènes de la vie privée ; — Scènes de la vie de province ; — Scènes de la vie parisienne ; — Scènes de la vie militaire ; — Scènes de la vie de campagne; — Scènes de la vie politique; — Études philosophiques; — et Etudes analytiques, dont la réunion forme sa Comédie humaine.

Il y faut ajouter son Théâtre, comprenant Vautrin, 1840; — les Ressources de Quinola, 1842; — Paméla Giraud, 1843; — la Marâtre, 1848;— et le Faiseur ou Mercadet [1838, 1840], remanié par M. d'Ennery et représenté pour la première fois en 1851 ;

Les Contes drolatiques, 1832, 1833, 1837;

humain », à lui, ou du moins nous avons le droit, nous, de lui dire qu'il se trompe ! Et sur quoi nous fonderonsnous, à notre tour, pour le lui dire? Evidemment, ce ne sera pas sur notre connaissance de nous-mêmes, — on ne sortirait pas du cercle, — mais ce sera sur une observation plus diverse, plus étendue, plus générale; ce sera sur une observation dégagée, s'il se peut, de tout ce que nous trouvons de « personnel » ou d'u individuel » en nous; et voici que, par une rencontre où l'on serait un peu naïf de ne voir qu'un effet du hasard, les règles de cette observation s'établissent au moment précis qu'on en sent le besoin pour les opposer au dérèglement systématique du romantisme.

Ses Œuvres diverses, dont la collection est tout à fait incomplète; et sa Correspondance.

Il existe deux bonnes éditions des Œuvres de Balzac, la première en 20 volumes, Paris, 1855, Houssiaux ; — et la seconde en 2\ volumes, Paris, 1885, 1888, Calmann Lévy.

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