‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 11 sur 89 · VI. — La Farce de Pathelin · texte numérisé non relu

VI. — La Farce de Pathelin

1« Les Sources. — Petit de Julleville, La Comédie et les Mœurs au moyen âge^ Paris, 1887 ; — Littré, Histoire de la langue française^ Paris; — Lenient, La Satire en France au moyen dge\ — Ernest Renan, la Farce de Pathelin^ dans ses Fssais de critique et de morale.

2° Moralités, Farces et Soties. — Que l'examen des Moralités confirme les observations précédentes sur la « littérature allégorique », directement et indirectement : — directement, si les moralités ne sont qu'une forme de cette littérature : — par la

Comment donc se fait-il que ce mouvement se soit brusquement interrompu? et même, s'est-il interrompu? Car nous connaissons assez mal cette longue période qui s'est étendue de l'avènement des premiers Valois jusqu'à l'époque de la pleine Renaissance.

La langue se trouble, s'épaissit, s'alourdit, se complique sans se raffiner, devient à la fois plus obscure, plus pédantesque et plus plate. « Une ordonnance de saint Louis, a-t-on dit, et une ordonnance de Louis XIV sont toutes deux du français, » ce qui revient sans doute à dire qu'une ordonnance de Jean le Bon ou une ordonnance de Charles VII n'en sont qu'à peine ou n'en sont point. [A. de Montaiglon, dans \e Recueil des Poètes fran^

nature des personnages qui en sont les héros : Mal-Avisé, Bien- Avisé, Rébellion, Maie fin, etc. ; — par l'intention de « moraliser » dont leur seul nom témoigne; — et par ce qu'elles contiennent de satire enveloppée. — Les mêmes observations sont indirectement confirmées : — par la supériorité des Farces sur les Moralités ; — et par la nature de cette supériorité, — qui consiste essentiellement en ce que les personnages n'y sont point des allégories, — mais des personnages réels.

De la Farce de Maître Pathelin; — et s'il y faut voir les « origines » de la comédie classique. — et dans son auteur un c précurseur de Molière ». — De l'abus qu'il y a dans cette perpétuelle recherche des « origines » ; — et qu'il ne suffit pas de quelques scènes d'un bon comique pour qu'on prononce le nom de Molière. La Farce de Pathelin n'est après tout qu'un fabliau dialogué; — dont la donnée n'a rien de très spirituel, ni de très profond ; — quoique d'ailleurs la farce soit très bonne. — Qu'il faut maintenir la distinction des genres; — et, à ce propos, d'une excellente page de Renan sur la bassesse de sentiments dont témoigne la Farce de Maître Pathelin.

Quelques mots sur les Soties ; — qui appartiennent à la période

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çaisy de Crépet.] Les anciens genres sont épuisés et, de leurs débris, les nouveaux ne se dégagent point encore. La veine épique est désormais tarie : plus de Chansons de geste ni de Romans. On ne compose plus de Fabliaux y et même les grands Mystères n*apparaissent que tout à fait à la fin de la période. [Cf. V. Le Clerc, Histoire litté" raire de la France, t. XXIV.] La chronique, en revanche, a tout envahi. On chronique en vers, et on chronique en prose. Chroniqueur Eustache Deschamps, et chroniqueur Georges Chastelain. La très sage Christine de Pisan, et Froissart lui-même , ne sont encore que des chroniqueurs. La préoccupation du présent les absorbe tous tout entiers ; et aussi -bien le conçoit-on si Ton songe en quel temps ils vivent.

En effet, ce n'est pas l'heure de rêver la conquête mystique du Graal, lorsque l'Anglais est maître des trois quarts

encore presque inexplorée de la littérature du moyen âge. — Qu'il semble cependant qu'elles soient, à une Farce comme Pathelin, ce que les dernières branches du Renard sont aux premières ;

— ou l'inspiration de Jean de Meung à celle de G. de Lorris :

— c'est encore l'allégorie qui réagit elle-même contre ellemême, — en essayant de le sauver de la froideur par la grossièreté.

29 L'Œuvre. — La principale édition de la Farce de Maître Pathelin est celle de F. Génin, Paris, 1854.

VIL — François Villon [Paris, 1431....].

1<^ Les Sources. — A. Campaux, François Villon^ sa vie et ses œuvres, Paris, 1859; — A. Loognon, Étude biographique sur François Villon, Paris, 1877; — Aug. Vitu, Le Jargon du xv® sièclei Paris, 1884; — Lucien Schone, Le Jargon et Johelin de François Villon, Paris, 1888 ; — A. Bijvanck, Essai critique sur les œuvres de François Villon^ Leyde, 1883; — Œuvres de François Villon, publiées par M. Aug. Longnon, Paris, 1892.

2<* Le Poète ; — et qu'en saluant en lui le seul ou le « premier » de nos « vieux romanciers ))j Boileau ne s*est pas trompé. —

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de la France, et on n'a pas le cœur a a gaber » parmi le tumulte des armes. Ajoutez la «peste noire », la « jacquerie », la folie du roi Charles VI, les sanglantes querelles des Armagnacs et des Bourguignons. Parmi toutes ces horreurs et dans l'universelle détresse, pour chanter « les dames » ou le retour du printemps :

L'année a quitté son manteau De vent, de froidure et de pluie,

il y faut toute l'insouciance ou toute la légèreté de Charles d'Orléans. Et quand enfin, dans les dernières années du règne de Charles VII, ou sous Louis XI, la paix et la tranquillité renaissent, une ou deux exceptions n'empêchent pas je ne sais quelle lourdeur flamande ou bourguignonne de tout envahir, dans la littérature comme dans l'art, — voyez plutôt à Dijon le tombeau des ducs de Bourgogne,

L'écolier parisien du xv^ siècle ; — ses aventures ; — et comment elles ont failli le conduire au gibet ; — il était peut-être à la veille d'être pendu quand il a composé sa Ballade des Pendus et ses deux Testaments) — quoique d'ailleurs dans la littérature de son temps le Testament soit une forme consacrée. -^ S'il a fait partie d'une bande de voleurs, — et qu'en tout cas il était « es prisons » de la Charité-sur-Loire lors de l'avènement de Louis XL — Il en sortit à cette occasion, et, de ce moment, on perd sa trace. — Mais on en sait assez pour affirmer que la grande supériorité de son œuvre tient à ce qu'il a « vécu » sa poésie.

Qu'il a en effet toutes les qualités d'un grand poète et d'un poète lyrique; — et même celles d'un homme d'esprit; — quoique son esprit soit généralement de bien mauvais ton ; — • et qu'on plaisante comme lui dans les bouges [Cf. la ballade de la Belle Heaumière et celle de la Grosse Margot]. — Mais il est touchant dans l'expression de son repentir [Cf. le Grand Testament ^ 169-224], — dont la sincérité nous est prouvée par la Ballade qu'il fit à la requête de sa mère. — Il a eu d'autre part le don de voir et de susciter aux yeux l'image des a choses vues » [Cf. la Ballade des Contredits de Franc Gontier] ; — un vif sentiment du c macabre > [Cf. Grand

— et de tout écraser de son poids, que n'allège pas, qu'alourdirait plutôt l'étalage de la richesse. [Cf. Ernest Renan, Histoire littéraire de la France, t. XXIV].

Sans doute, il y a Villon, François Villon, « né de Paris emprès Pontoise », vrai gibier de potence, mais vrai poète aussi, grand poète même, oserait-on dire ; et quelques-unes de ses Ballades ne sont assurément pas pour démentir ce que ce nom de poète, quand il est mérité, signifie de grâce et de force de style, de sincérité d'émotion, d'originalité de sentiment et d'idées. Qu'y a-t-il de plus « macabre » que la Ballade des pendus? de plus haut en couleur que la Ballade de la grosse Margot? d^une « enluminure » plus naïve que la Ballade que fit Villon à la requête de sa mère? et — puisqu'on ne peut enfin le nommer sans la rappeler — qu'y a-t-il de plus humain dans sa mélancolie que la Ballade des Dames du temps

Testament, 305-329 et 1728-1778]; — infiniment de grâce et de délicatesse, quand il l'a voulu [Cf. la Ballade des dames du temps jadis] ; — une âpre éloquence de satirique ; — telle même que chez aucun de nos poètes on ne saisit mieux la parenté du lyrisme et de la satire; — assez de virtuosité pour que personne en son temps ni depuis ne l'ait surpassé ou égalé dans la ballade; — et puis, et enfin, de son œuvre entière sort un accent de détresse profonde qui nous remue nous-mêmes jusqu'aux entrailles.

Ajoutez que ce que Boileau croyait qu'il eût c débrouillé » lo mérite appartient au moins à Villon de l'avoir c résumé >. — L'idéal de Villon est assurément très éloigné de celui de la € poésie courtoise > ; — mais, s'il existe une poésie de l'aventure et de la vie de bohème, c'est la sienne; — et il ne l'a pas inventée. -^ Là forme sous laquelle l'idée de la mort a hanté les imaginations du Moyen-âge n'a pas eu non plus de plus éloquent inter*prète [Cf. les Vers de la Mort du moine Hélinand, dans V Histoire littéraire de la France, t. XIII]; — et si la poésie courtoise ellemême, tout eu se trompant de route; — n'avait pas moins tendu à libérer de toute contrainte l'expression de la personnalité du poète ; — c'est encore ce qu'a réalisé Villon.

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jadis? Mais ce n'est pas Villon qu'on a suivi. Ceux qiii ont fait école, ce sont les « grands rhétoricqueurs » : Jean Meschinot, Jean Molinet, Guillaume Crétin, — le Raminagrobis de Rabelais, — Jean Marot, Lemaire de Belges. Déjà prosaïque aux mains d'Alain Chartier, la poésie, entre les leurs, est devenue prétentieusement didactique. L'ont-ils eux-mêmes senti; et « ne pouvant la faire belle », est-ce pour cela qu'ils l'ont faite « artificieuse » en la surchargeant de complications infinies et de déplorables ornements? C'est vraiment la reine de village dont Pascal parlera quelque part, la « jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes, qui s'admire, mais qui fait rire ». Aussi n'est-il rien demeuré de leur œuvre, et on ne peut seulement pas dire que l'âge postérieur en ait utilisé les restes. Mais ils n'en ont pas moins en leur temps comme étouffé la réputation de

30 L'ŒuvRB. — Les œuvres authentiques de Villon se réduisent à ses deux Testaments et à cinq Ballades, dont la meilleure édition, citée plus haut, est celle de M. Longnon.

Il n'est l'auteur ni des Repues franches, ni du Franc archer de Bagnolet qu'on s'obstine à reproduire dans presque toutes les éditions de son œuvre; — et des Onze Ballades en jobeltn ou en argot qu'on lui attribue, il y en a quatre au moins qui ne sont certainement pas de lui; — mais toutes ces pièces ont le grand intérêt» puisqu'on les lui a attribuées, de prouver par là même le caractère représentatif de son œuvre ; — et que les contemporains l'ont aussitôt reconnu.

YIII. — Le9 Mystères.

1* Les Sources. — Onésime Leroy, Etudes sur les mystères, Paris, 1837; — Charles Magnin, les Origines du théâtre moderne, Paris, 1846, 1847, 1858, Journal des Savants; — Édelcstand du Méril, les Origines latines du théâtre moderne, Paris, 1849; — Goussemaker, Drames liturgiques, Rennes, 1860 1 — Léon Gautier, les Origines du théâtre moderne, dans le journal le Monde, 1873; et les Tropes) Paris, 1887; — Marins Sepet^ le Drame

YilioQ, et plus de cinquante ans s'écouleront avant que les Lunettes des princes ou la Complainte sur le trépas de Messire Guillaume de Byssipat le cèdent dans Testime des poètes au Petit et au Grand Testament,

Où la stérilité de Tépoque n'est pas moins attristante que dans les rapsodies des « grands rhétoricqueurs », c'est dans la fausse abondance des Mystères, si toutefois les Mystères appartiennent à l'histoire de la littérature, et que le texte en ait plus de valeur que celui d'un moderne livret d'opéra. De même eu effet que, dans un opéra, ce qui est essentiel à la déBnition du genre c'est la musique d'abord, et ensuite les décors, les costumes, le ballet, mais le texte n'en est proprement que l'occasion ; ainsi, dans nos grands A/ystè/'es, l'élément principal, capital et caractéristique, c'est le spectacle ou la représentation, ou mieux encore c'est l'exhibition. Clercs

chrétien au moyen âge^ Paris, 1877; — et les Prophètes du Christ, 1878; — Petit de Julie ville, les Mystères, Paris, 1880;

— A. d'Ancona, Origini del teatro in Italia, Florence, 1872; — \V. Creizenach, Geschichte des neueren Dramas, Halle, 1893.

2° Le Développement des Mystèues.

A. L'origine des Mystères; — et, à ce propos, de l'analogie des origines du théâtre français du moyen âge avec celles du théâtre grec ; — mais que, s'il convient de la signaler, il ne faut pas l'exagérer. — Des TropeSj ou interpolations des textes liturgiques, et dans quelle intention l'Eglise les a permis : — elle a voulu sans doute solenniser certains offices ou certaines fêtes; — intéresser les fidèles d'une manière plus active à la célébration du culte ;

— les retenir, se les attacher, et les instruire en c les amusant ». [Cf. jusque de nos jours les « pompes » et a processions »]. — Constitution graduelle du drame liturgique; — par l'introduction de la langue vulgaire dans les textes consacrés ; — par la figuration matérielle et costumée du « mystère » du jour ; [Cf. les drames de l'Époux et des Prophètes du Christ] ; — par l'intervention des acteurs laïques. — La Représentation d'Adam, et le fragment de la Résurrection. — Déplacement du lieu de la scène. — Pourquoi

OU laïques, les auteurs de nos Mystères, que l'on en appellerait plus exactement les fournisseurs, ne se proposent seulement plus de nous conter le « drame de la Passion », ni d'apprendre k la foule des vérités nouvelles, ou de lui présenter sous une forme nouvelle des vérités anciennes, mais leur dessein ou plutôt leur fonction, tout ce qu'ils sont et ce qu'on leur demande, n'est que de tracer une espèce de scénario qui serve aux bourgeois de Tours ou d'Orléans de prétexte a monter sur les planches, vêtus d'oripeaux éclatants, — et a se procurer ainsi le même genre de plaisir que leur donne de nos jours une « cavalcade » soi-disant historique. Que d'ailleurs, à ce titre même, et en raison de ce qu'ils contiennent de réalité vivante, d'actualité contemporaine de Louis XI ou de Charles VII, les Mystères nous soient de précieux documents pour l'histoire des mœurs, on n'en disconvient

le développement du drame liturgique s'est-il interrompu pendant près de deux siècles? — Impossibilité de répondre à la question;

— et si cette impossibilité ne jette pas quelque doute sur la prétendue « continuité » de l'évolution dramatique au moyen âge. — Qu'en tout cas les deux pièces qui nous restent du xni° siècle [le Jeu de saint Nicolas^ de Jean Bodel,et le Miracle de Théophile^ de Rutebeuf] ne rétablissent pas la continuité ; — non plus que les Miracles de Notre-Dame ; — lesquels n'ont avec les Mystères qu'un rapport éloigné.

B. Les Miracles, — Les Miracles sont une aventure de la vie commune, dénouée par l'intervention de la Vierge ou d'un saint; — dont le dénouement même, et surtout « l'intrigue », n'ont rien d'obligatoire ; — les personnages n'en ont rien de forcément plus ou moins historique; — c'est à peine si l'on peut dire qu'ils visent à l'édification, et moins encore à l'enseignement; — ils sont d'ailleurs souvent hostiles au clergé; — et on ne voit pas que l'Église les ait pris sous sa protection. — La principale relation qu'ils aient avec les Mystères est donc d'avoir entretenu le goût du théâtre;

— et, si l'on le veut, de l'avoir développé par l'intermédiaire des confréries ^ puys ou chambres de rhétorique. — Que, par opposition

pas. Mais, une « ordonnance royale » ou un a arrêt de Parlement » ne sont-ils pas aussi des « documents »? et qui jamais a eu Tidée d'y voir de la « littérature » ?

Le seul nom de cette période, avec celui de Villon, qui surnage, et qui vive, c'est celui de Philippe de Commynes. On aurait tort, comme on l'a fait, de comparer Commynes à son contemporain Machiavel. Les Décades ou le Prince du grand Italien sont écrits d'un autre style; ils sont d'une autre valeur et d'une autre portée que les Mémoires de l'adroit serviteur du Téméraire et de Louis XI. Mais il a bien aussi son mérite! Commynes a peu de préjugés, ce qui est toujours une excellente condition pour écrire l'histoire; il a de l'expérience; et surtout il a vécu dans la familiarité de l'un des modèles les plus originaux que jamais peintre ait rencontrés. C'est dommage, après cela, qu'il ne soit rien sorti de lui, non plus que de Villon^

à ces caractères, les Mystères, eux, sont vraiment la mise en scène des « mystères » de la religion ; — ce qui nous dispense d'épiloguer sur la signification et l'étymologie de leur nom. — Aus&i leur véritable caractère est-il bien là, non ailleurs; — et les scènes épisodiques dont ils sont remplis ne Font pas altéré ; — ce que prouve d'ailleurs la seule classification qu'on en puisse donner.

C. Les Cycles dramatiques. — Il y en a trois, qui sont : 1* le Cjrcle de V Ancien Testament \ — 2» le Cycle du Nouveau Testament;

— et, 30 le Cycle des saints, — Que, dans le premier de ces trois Cycles aucune des données de la Bible n'est traitée pour elle-même, — comme dans VEsther ou dans VAthalie de Racine, par exemple ; ^ mais uniquement dans son rapport avec la venue du Christ, — dont la vie remplit uniquement le second. — Par là s'expliquent, et seulement par là : — le choix des épisodes [Job, Tobie, Daniel, Judith, Esther] ; — la grossièreté de quelques-uns d'entre eux, destinés à rehausser d'autant la figure du Christ; — et la part enfin que le clergé pendant longtemps a prise à la représentation des Mystères.

— Du Cycle des saints, et de son caractère généralement local; — qui n'en est pas pour cela plus laïque. — Les Mystères sont des « leçons de choses »» une manière d'enseigner aux foules les vérités

et qu'au contraire, bien éloigné d'être le commencement de quelque chose, en lui et avec lui finissent nos chroniqueurs. Son talent n'est qu'un accident, comme celui de Villon ; et non seulement ce n'est pas de lui que procéderont nos historiens classiques , mais c'est à peine si l'on peut voir en lui le précurseur de ces auteurs de Mémoires qui vont bientôt devenir si nombreux dans l'histoire de notre littérature.

Ainsi, de quelque côté que nous tournions les yeux, et en négligeant deux ou trois autres exceptions, puisqu'il faut bien qu'il y en ait toujours, nous ne voyons que symptômes de décadence, et il semble que, dans tous les genres, au moment climatérique de son développement, la littérature du Moyen-âge, en France du moins, se soit comme nouée. Ce qui équivaut à dire que toutes les qualités qui sont celles de l'enfance, elle les a eues ; et, pour

essentielles de la religion; — et un moyen, comme on l'a dit, de se les attacher. -=- Qu'il n'y a que deux Mystères qui fassent exception : le Mystère du siège d'Orléans et le Mystère de Troie; — mais que l'état d'esprit qui a inspiré le premier n'a rien d'incompatible avec le caractère essentiel des Mystères sacres ; — et que le second n'a sans doute jamais été représenté.

D. La valeur des Mystères^ — et qu'en général, au point de vue littéraire, ils sont la médiocrité même ; — ce qui s'explique aisément si le théâtre vit de son fonds, comme un art indépendant ; — et que l'histoire n'en coïncide qu'accidentellement avec celle de la littérature. — Mais les Mystères ne sont même pas du théâtre : ils ne sont que du « spectacle », — et leurs auteurs ne les ont traités que comme tel. — Que cette opinion est prouvée par les conditions mêmes de la représentation des Mystères. — Et cela ne veut pas dire qu'ils ne contiennent parfois des c aventures » intéressantes, comme quelques Mystères du Cycle des saints; — des scènes où se retrouve quelque chose de la grandeur du modèle, comme les Mystères du Cycle de l'Ancien Testament; — et des c épisodes » curieux, d'un caractère plus ou moins réaliste, comme les Mystères du Cycle du Nouveau Testament; — mais cela veut dire qu'ils n'ont

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cette raison, nous pouvons encore aujourdliui nous complaire à y rafraîchir, comme on ferait à une source plus pure, nos imaginations échauffées. Mais des qualités de Tenfance elle est passée tout aussitôt aux in6rmités de la décrépitude, et rien ou presque rien n'a rempli l'entredeux. Jamais peut-être, depuis les temps lointains d'Homère et de l'épopée grecque, matière épique n'avait été plus abondante, et plus riche, et plus neuve que celle des Chansons de Geste ou des Romans rfe la Table-Ronde. Nous en vivons encore nous-mêmes! Mais, d'un poème à l'autre, pendant quatre cents ans, des premières Chansons de geste aux dernières versions en prose de la BibliO'^ thèque bleue ^ cette matière épique a flotté comme à l'état difiPus, sans qu'aucun de nos vieux trouvères, ni l'auteur de Roland^ ni celui d'Aliscans, réussit à lui imposer une forme qui la fixât, comme on dit, sous l'aspect de l'éter-

aucune valeur littéraire; — que Ton n'a pas à regretter leur déca* dence ni leur mort, — et qu'il n'a rien passé d'eux, même dans le théâtre c chrétien > de l'époque classique.

3» Les Œuvres. — Le Mystère du Vieux Testament y en 49 000 vers, dont la première édition est ou doit être des environs de l'an 1500 ; — Le Mystère de la Passion, d'Arnoul Gréban, public par MM. Gaston Paris et Gaston Raynaud, Paris, 1878; — Les Actes des Apôtres, de Simon et Arnoul Gréban, en 62 000 vers; — Les Mystères de sainte Barbe , saint Denis , saint Laurent, saint Louis, etc. ; — Le Mystère du siège d'Orléans, publié par MM. Guessard et Certain, dans la collection des Documents inédits sur l'his' toire de France, Paris, 1862.

On trouvera d'ailleurs d'excellentes analyses de tous les Mys' tères qui nous sont parvenus, manuscrits ou imprimés, dans le second volume de M. Petit de Jullcville sur les Mystères. .

IX. — Philippe de Commynes [Château de Commynes, 1447; + 1511, château d'Argenton].

1° Les Sources. — Lenglet du Fresnoy, dans son édition des Mémoires, 1747; — W^^ Dupont, Notice, en tête de son édition des

nité. Le drame ne s'est pas rendu compte qu'avant tout, dans sa nature ou dans son essence, il était action^ et pour ne s'en être pas rendu compte, on l'a vu devenir de pro^ cession^ exposition d'abord, d'exposition spectacle, et finalement de spectacle étalage forain. Et la poésie lyrique, empêchée dans son essor par les circonstances, n'a pas eu plus tôt ouvert ses ailes qu'elle a dû les replier, et en emprisonnant dans des poèmes d'une impersonnalité convenue la liberté de son inspiration, se rabattre aux lieux communs de la poésie « courtoise ». C'est ce que l'on exprime d'une manière générale, en disant que le mouvement de la Renaissance n'a rien interrompu, bien loin de rien avoir détruit. Si la littérature du Moyen-age n'était pas morte, elle agonisait depuis deux cents ans ou davantage quand l'esprit de la Renaissance commença de souffler sur le monde. Et il est possible, après cela, il est

Mémoires f Paris, 1840; — Kervyn de Lettenhove, Lettres et négociations de Philippe de CommyneSf Bruxelles, 1867, 1874; — Chantelauze, Notice, en tête de son édition des Mémoires^ Paris, 1880; — Fierville, Documents inédits sur Philippe de Communes, Paris, 1881.

2° L'Homme et l'Écrivain. — Le favori du Téméraire et le conseiller de Louis XL — Ses nombreuses missions et son rôle politique. — Sa disgrâce, 1486. — Il reparaît à la cour, 1492. — Sa retraite, 1498. — Ses tentatives pour rentrer en grâce auprès de Louis XII; — Ses dernières années, 1505-1510; — Et sa mort.

Originalité de Commynes. — Il est lui-même, ce qui le distingue des chroniqueurs ses contemporains; — lesquels ne sont guère, en français ou en latin, que l'expression de leur temps; — et la voix de l'opinion plutôt que celle de leur pensée. — Son expérience des affaires. — Qualités de ses Mémoires; — ils sont d'un politique; — et aussi d'un psychologue [Cf. Mémoires, IV, 6; et YII, 9]. — On peut même dire qu'ils sont par endroits d'un philosophe [Cf. II, 6, par exemple, et V, 18]. — Mais ils ne sont pas d'un peintre [Cf. Froissart] ; — ni d'un historien moraliste ; — c'est-àdire capable de tirer des faits une signification qui les dépasse;

même probable qu'à défaut de l'esprit de la Renaissance, un autre et nouvel esprit se fût emparé, pour le vivifier, de ce reste d'existence. Mais c'est ce qui n'est point arrivé; et, en attendant, la Renaissance allait nous donner trois choses qui nous avaient jusqu'alors manqué : un modèle d'art, en nous proposant les grands exemples de l'antiquité; l'ambition d'en reproduire, d'en imiter les formes; et, pour remplir ces formes elles-mêmes, si je puis ainsi parler, de nouveaux moyens, une manière nouvelle d'observer la nature et l'homme.

— C'est ce qui le distingue de son contemporain Machiavel, entre autres traits ; — et sans rien dire de son ignorance du latin ou de de la tradition classique. — Ses qualités d'écrivain; — et ce qu'elles retiennent de l'esprit du moyen âge.

3° L'Œuvre, — Ses c négociations > mises à part, l'œuvre de Commynes se réduit à ses Mémoires, qu'il n'a pas eu le temps d'achever et qui s'arrêtent en 1498.

La première édition en a paru en 1524 sous le titre de Chronique de Louis XI\ et en 1528, pour la dernière partie, sous le titre de Chronique de Charles VIII.

Les meilleures éditions modernes sont celles de M'^® Dupont, Paris, 1840; — et l'édition Chantelauze, Paris, 1881.

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