IV. — Michel Eyquem, seigneur de Montaigne [Château
de Montaigne, près Bergerac, 1533, -j- 1592, au même lieu].
1® Les Sources. — Les Essais eux-mêmes, et avant tout; — Docteur Payen, Documents inédits sur Montaigne, 1847-1855-1857-1862, et Notice sur La Boétie^ 1853; — Feuillet de Couches, Causeries d'un curieux, t. III, Paris, 1862; — A. Grûn, La vie publique de Montaigne, Paris, 1855; — Th. Malvezin, Michel de Montaigne, Bordeaux, 1875; — Paul Bonnefon, Montaigne, Vhomme et Vœuvre, Paris, 1893; — Paul Stapfer, Montaigne, dans la collection des Grands Ecrivains, Paris, 1895, et La famille de Montaigne^ Paris, 1896; — Villemain, Éloge de Montaigne, 1812; — J.-V. Le Clerc. Discours sur la vie et les ouvrages de Montaigne, en tête de son édition des Œuvres-, — Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, livre III, chap. II et m; — Vinet, Moralistes français du XVI^ et du XVII^ siècle, Paris, 1859. — Gust. Allais, Les Essais de Mon-
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Humani generîs mores tibi nosse voient! , Sufficît una domus...
Le vers est de Juvénal, et sans cloute Montaigne est encore assez nourri de latin^ son livre est encore assez d'un « humaniste, » ou même un peu d'un pédant, pour qu'on le soupçonne d'avoir emprunté l'aphorisme au satirique latin. Ce grand liseur est un grand pillard, et il n'a pas toujours indiqué tous ses larcins, en vérité comme s'il eût craint que son livre n'y fondît tout entier. Précaution bien inutile, mais crainte encore presque plus vaine! Quand les Essais ne seraient qu'un recueil, et, si je l'ose dire, une enfilade, un chapelet de citations, ils n'en seraient pas moins tout ce qu'ils sont dans l'histoire de notre littérature : le premier livre oix un homme ait
taigncy Paris, 1887; — D. Motheau, Notice sur Montaigne t en tète de l'édition des Œuvres, Paris, 1886; — Eug. Voizard, Étude sur la langue de Montaigne, Paris, 1885.
2*^ La Vie de Montaigne. — L'origine des Eyquem et les prétentions nobiliaires de Montaigne. — Ses études au collège de Guyenne.
— Il est nommé conseiller à la Cour des Aides de Périgueux en 1557; — et conseiller au Parlement de Bordeaux en 1561, — Sa liaison avec Estienne de la Boétie ; — et à ce propos du Contrun, ou Discours sur la servitude volontaire, qui n'est qu'une déclamation de rhétorique pure. — Mort de La Boétie, 1563. — Mariage de Montaigne , 1565 . — Mort de son père, 1568 . — Montaigne publie en 1569 sa traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebon. — De Raymond Sebon et de sa Théologie naturelle ; — et de ne pas le confondre avec un autre Espagnol, Raymond Martin, l'auteur du Pugio Fidei. — En 1570, Montaigne quitte la robe et prend l'épée; — mais il ne la tire point du fourreau. — Il fait paraître en 1580 la première édition de ses Essais. — Voyages de Montaigne [22 juin 1580-30 novembre 1581],
— Il est nommé maire de Bordeaux en 1581 . — La peste de Bordeaux, et que Montaigne y fait preuve de peu d'héroïsme. — Il quitte la mairie en 1585 et publie la vraie seconde édition des Essais en 1588. -- Relations avec Henri IV. — Ses dernières années. — Il meurt
formé le projet de se peindre, et, se considérant luimême comme un exemplaire de l'humanité moyenne, le projet d'enrichir des découvertes qu'il faisait en lui l'histoire naturelle de l'humanité. « Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi, je n'ai affaire qu'à moi, je me considère, je me contrôle, je me goûte... Les autres vont toujours ailleurs...
Nemo in se tentât descendere ;
moi, je me roule en moi-même ». Et par la comparaison que je fais des autres et de moi, pourrait-il ajouter, je ne me connais pas seulement moi-même, je connais aussi les autres, je me fais quelque image de cette générale et commune humanité dont je suis avec eux ou dont ils sont comme moi.
le 13 septembre 1592, laissant à sa femme, et à sa fille d'adoption, la demoiselle le Jars de Gournay, le soin de donner l'édition définitive des Essais, qui est celle de 1595.
3^ Composition et caractère du livre des « Essais ».
A. La composition du livre. — Une phrase de Prévost-Paradol [Cf. Moralistes français] sur les citations de Montaigne et l'impossibilité de les détacher du contexte. — Mais il a oublié que l'édition de 1595 contenait plus de « six cents v additions au texte de 1588; — et, d'une manière générale, que le caractère des Essais se définit précisément par leur composition successive. — L'idée n'en doit pas remonter au delà de 1572 [Cf. livre I, chap. xx]. — L'édition de 1580 ; — et pourquoi de bons juges y voient le portrait le plus ressemblant de Montaigne ; — elle contient moins de citations et, par suite, l'apparence en est moins pédantesque; — les raisonnements, étant interrompus par moins de digressions, y sont plus faciles à suivre ; — et l'allure en a quelque chose de plus vif.
— Comparaison du chapitre de V Institution des enfants dans la première et la seconde éditions. — Comment le texte de Montaigne s'enrichit, et souvent s'encombre de la diversité de ses lectures ;
— que Montaigne retranche rarement, qu'il corrige toujours ; — et qu'il ajoute beaucoup. — Comparaison de V Apologie de Raymond de Sehonde dans les éditions de 1580 et de 1588; — Absence
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Avertis de son dessein, représentons-nous maintenant l'auteur des Essais, conversant dans sa librairie, c'est-kdire dans sa bibliothèque, avec ses auteurs favoris. Il vient de lire ses Tusculanes, et une phrase ou un mot de Cicéron l'ont frappé ; il se souvient à ce propos d'avoir lu quelque chose de semblable dans les Lettres à Lucilius^ de Sénèque; il s'y reporte; et le voilà contrôlant Cicéron par Sénèque, et tous les deux par sa propre expérience qui tantôt confirme la leur et qui tantôt la contredit. Ou bien, et inversement, ayant d'abord observé sur lui-même les effets de la douleur ou de la passion, voici qu'en feuilletant son Plutarque ou son Tacite, il s'y reconnaît; et ce qu'il vient d'apercevoir et de noter en lui, il s'étonne et il est heureux de voir que Cicéron, par exemple, ou Agricola l'ont éprouvé comme lui. C'est ainsi que son
entière de plan et de composition. — Les scrupules du styliste. — Dans quelle mesure il convient d'adopter les additions de l'édition de 1595.
B. L'inspiration du livre, — Le chapitre : Que philosopher c'est apprendre à mourir ; — et que la grande préoccupation de la vie de Montaigne a été de se soustraire à l'horreur de la mort. — De là procèdent : sa curiosité de lui-même ; — de la diversité des coutumes et des mœurs; — de l'histoire. — De là aussi son épicurisme, que l'on a pu quelquefois appeler son christianisme; — parce qu'en effet le christianisme n'est qu'une préparation à la mort ; — mais en réalité Montaigne n'a rien eirdu chrétien. — Comment la préoccupation de la mort explique la profondeur et la richesse humaine de sa philosophie ; — un mot de Schopenhauer [Cf. Le monde comme volonté, III, chap. xli], — C'est par là que Montaigne se distingue de Rabelais. — Sa curiosité a quelque chose d'aigu, et en un certain sens de presque pessimiste. — C'est aussi ce qui fait justement la valeur singulière des Essais : — ils sont une confession; — l'effort d'un homme pour faire de la connaissance de soi-même la base de la connaissance de l'espèce; — et une tentative pour tirer de cette connaissance une règle de conduite. — Que les Essais sont un livre triste.
C. Le style de Montaigne. — Comment cette tristesse est déguisée
livre, d'édition en édition, s'augmente, s'enrichit, se diversifie des trouvailles de son expérience ou des « rencontres » de ses lectures; ainsi, que ses pilleries nous le peignent lui-même au naturel; ainsi enfin qu'a mesure que dans ses lectures il apporte plus de critique, et que son expérience devient plus étendue, à mesure aussi s'aperçoit-il, et nous nous apercevons avec lui, que son Moi est toujours le sien, — mais c'est le mien aussi et le
vôtre.
C'est pourquoi, tandis quea les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque spéciale et étrangère », lui, le premier, se communique par son être universel, (( comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, poète ou jurisconsulte ». Qui l'en empêcherait? « N'attache-t-on pas aussi bien toute la philosophie à une vie
par le charme du style. — Que voulait dire Montesquieu quand il appelait Montaigne « l'un des quatre grands poètes »? — Le style de Montaigne est une « création perpétuelle » ; — il n'y a pas plus de métaphores, ni de plus naturelles, ni de plus nouvelles, dans Shakespeare même ; — et, à ce propos, de la métaphore comme principe et moyen de la « fructification des langues ». — Universalité du vocabulaire de Montaigne. — Le jugement de Sainte-Beuve sur le style de Montaigne [Cf. Port-Royal, II, p. 443, 450, édition de 1878]. — Que c'est ce style aussi qui répare ce que l'étalage de soi-même aurait sans lui d'impertinent dans les Essais. — Détails étranges de Montaigne sur lui-même. — Mais, dans sa manière même de les rendre, il trouve moyen d'exprimer ce qu'ils ont d'humain autant ou plus que ce qu'ils ont d'individuel et de singulier.
4<> Influence et portée du livre des Essais. — Que « tout homme porte en soi la forme de l'humaine condition » ; — et comparaison à cet égard des Essais de Montaigne et des Confessions de Rousseau ; — les rapports sont à l'extérieur, mais la différence au fond. — Montaigne a fondé la littérature française sur l'observation psychologique et morale. — Son influence h l'étranger : — sur Bacon [Cf. ses Essais de politique et de moraley 1597] ; — et sur Shakespeare [Cf. PhilarèteChasles, Etudes sur Shakespeare, Paris,
populaire et privée qu'à une vie de plus riche étoffe?» Est-il besoin d'être Aristide pour avoir connu l'ingratitude des hommes? Alexandre ou César pour avoir éprouvé l'inconstance de la fortune? Et là-dessus d'ajouter: «Si le monde se plaint que je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi ». Nous nous ignorons nous-mêmes; et nous cachons notre ignorance ou nous la déguisons sous les moqueries que nous faisons de ceux qui étudient en eux l'histoire même de l'humanité !
Insisterai-je davantage, et ne voit-on pas la conséquence? Au lieu de se traîner, comme ils avaient fait jusqu'alors, sur les traces des anciens, et de « piiidariser » ou de « pétrarquiser », nos écrivains savent désormais qu'ils peuvent trouver en eux de quoi
8. d.]. — Nombreux emprunts de Shakespeare à Montaigne [Id, ibidJ\. — Qu'à cet égard Montaigne renoue la tradition de l'influence européenne de la littérature française. — Ce qu'il y a dans les Essais qui devait déplaire a une autre génération. — Témoignages de Balzac [XVIII'^ entretien] ; — de Pascal [Pensées] ; — de Bossuet [2® sermon pour la Toussaint] ; — de Malebranche. [Recherche de la Vérité^ II, 3* p. ch. v].
5" Les CEuvres. — Si l'on néglige sa traduction de la Théologie naturelle de Raymond Sebon, 1569 ; — et le Journal de ses Voyages^ qui n'a été publié qu'en 1774 seulement ; — les OEuvres de Montaigne se réduisent à ses Essais^ dont il suffira de noter ici les principales éditions.
Les Essais, 1™, 2® et 3« éditions, 1580, 1582 et 1587 [reproduites, la première dans le texte même, et les deux autres dans les variantes de l'édition de MM. R. Dezeimeris et Barkhausen, Bordeaux, 1874, Féret]; — Les Essais, 4« édition, 1 vol., in-4, 1588, Abel l'Angelier [reproduite dans l'édition Motheau-Jouaust, 7 vol. in-18; Paris, 1872, 1875, Jouaust]; — Les Essais, 5© édition, 1 vol. in-fo, 1595, Abel l'Angelier et Michel Sonnius [reproduite dans l'édition Courbet et Royer, 4 vol. in-8; Paris, 1872-1877, A. Lemerre].
On peut citer encore l'édition de P. Coste (celui qui rougissait quand on parlait devant lui de Montaigne), 3 vol. in-4; Lon-
remplir et comme nourrir ces formes dont ils n'avaient guère imité jusque-là que les contours. Ils descendront en eux. Que si peut-être ils n'y découvrent pas les mêmes raisons de se complaire en soi que cet épicurien, ils en rapporteront toujours quelque chose. C'est le trésor commun de l'humanité qui s'en augmentera. Et comme l'homme enfin , en tout temps, à tout âge, en tous lieux, est ce qu'il y a de plus intéressant, de plus instructif et de plus utile à connaître pour l'homme, l'œuvre littéraire nous apparaît désormais fondée sur V Observation psychologique et morale,
A une condition cependant, qui est qu'une règle plus haute que celle de la nature devienne la guide et comme la loi de cette observation de nous-mêmes. Nous étu-
dres, 1724, à laquelle s'ajoute, dans le même format, le volume des Voyages-, — l'édition de Naigeon, 4 vol. in-8, Paris, 1802, Didot,
— et l'édition J.-V. Leclerc, 5 vol. in-8, Paris, 1826, Lefèvre. — C'est cette édition qui est devenue la « vulgate » du texte de Montaigne.