V. — Jean Racine [La Ferté-Milon, 1639; f 1699, Paris
1° Les Sources. — La Correspondance de Racine, notamment avec Boileau, dans la plupart des éditions des CEuvres; — Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père, 1747; — Sainte-Beuve, dans son Port-Royal, livre VI, chap. 10 et 11 ; — Paul Mesnard, Notice biographique, en tête de son édition des (JEuvres.
Saint-Évremond, Dissertation sur l'Alexandre, 1670; — Longepierre, Parallèle de Corneille et de Racine, dans Baillet, Jugements des savants, édition de 1722, t. V, n° 1553 [Le morceau est
qu'il sait bien « qu'en France on ne considère que ce qui plaît », que « c'est la grande règle et même la seule » pour ainsi dire, il s'est donc bien gardé d'y manquer! Mais il a soin de dire ailleurs : « Ces badineries, — il parle de ses Fables et non de ses Contes^ on pourrait s'y tromper, , — ces badineries donc ne sont telles qu'en apparence, et
dans le fond elles portent un sens très solide. Et comme par la définition du point, de la ligne, de la surface et
de 1686]; — La Bruyère, dans ses Caractères^ 1688; — Fontenelle. Parallèle de Corneille et de Racine^ 1693; — abbé Granet, Recueil de plusieurs dissertations sur les tragédies de Corneille et de Racine j 1740 [contenant entre autres la Dissertation de Saint- Evremond, et le Parallèle de Longepierre] ; — les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, 1734-1749, t. IX, X, XI, XII; — Stendhal, Racine et Shakespeare, 1823 et 1825; — A. Yinet, les Poètes français du siècle de Louis XIV, cours de 1844-1845 ; Paris, 1861 ; — Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1830; et Nouveaux lundis, t. III, 1862, et t. X, 1866; — Taine, Essais de critique et d'histoire, 1858; — F. Deltour, les Ennemis de. Racine au xvii® siècle, Paris, 1859; — P. Robert, la Poétique de Racine, Paris, 1890; — F. Brunetière, Histoire et littérature, t. II; Études critiques, t. I; et les Époques du théâtre français, 1893; — J. Lemaître, Impressions de théâtre, 1886-1896.
Marty-Laveaux, Lexique de la langue de Racine, Paris, 1873, au tome VIII de l'édition Mesnard.
2° Les Débuts de Racine. — Sa famille. — Si l'on se douterait qu'il est le compatriote de La Fontaine ? — et à ce propos de la théorie des « milieux ». — Son éducation à Port- Royal; — et que seul ou presque seul des grands écrivains de son temps il y a bien appris le grec; — et que cela se voit dans son œuvre, où il faut noter d'abord qu'il n'entrera pas moins d'esprit et de « virtuosité » que de génie. — Son goût précoce pour les romans ; — ses premières poésies : — la Promenade de Port-Royal, — et à cette occasion, du sentiment de la nature au xvii® siècle. — La Nymphe de la Seine, 1660; — le séjour de Racine à Uzès; — les Stances à Parthénice, 1661-1662 [Cf. la pièce de Voiture :
Je me meurs tous les jours en adorant Sylvie...
par d'autres principes très familiers, nous parvenons à des connaissances qui mesurent enfin le ciel et la terre, de même aussi, par les raisonnements et les conséquences que Ton peut tirer de ces Fables ^ on se forme le jugement et les mœurs et on se rend capable des grandes choses. » Ai-je besoin de montrer qu'à son tour si Molière n'a jamais formé le dessein de « corriger » les mœurs ou de les « épurer », son Tartuffe^ son Misanthrope^ ses
édit. Ubicinî, n» 9] ; — VOde sur la convalescence du roi et la Renommée aux Muses. — Qu'aucune de ces pièces ne semblait présager un poète dramatique; — et qu'en d'autres temps Racine peut-être n'eût été qu'un élégiaque; — ou un romancier. — Compatriote, ami de jeunesse, et allié de La Fontaine [par M**® Héricart, femme de La Fontaine], il eût même versé comme lui dans la préciosité, si ce n'avaient été l'amour des comédiens; — les réunions du Mouton blanc ; — la soif d'une réputation que le théâtre donnait plus bruyante alors qu'aucun genre littéraire; — les facilités que lui offrit l'amitié de Molière ; — et une ardeur intérieure de passion ou de génie qui ne pouvait se contenter de sentir modérément [Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal].
Les deux premières tragédies de Racine : la Thébaïde^ 1664, — et Alexandre^ 1665; — elles lui suscitent de nombreux ennemis; — autant qu'autrefois le Cid à Corneille, et Corneille lui-même au premier rang. — Les ennemis de Racine sont aussi ceux de Boileau et de Molière. — Racine a beau passer du théâtre de Molière à rhôtel de Bourgogne, et Corneille de l'hôtel de Bourgogne au théâtre de Molière, les situations demeurent les mêmes. — Brouille de Racine avec les maîtres de Port-Royal; — et qu'en écrivant sa Lettre à l'auteur des Visionnaires ^ 1666, il semble prendre publiquement contre eux le parti de Tartuffe [Cf., dans la seconde lettre, le passage sur Tartuffe, qui laisserait peu de place au doute, si la lettre avait été imprimée]. — Comment la lutte s'établit entre deux écoles ou deux systèmes dramatiques [Cf. d'Aubignac, la Pratique du théâtre, 1657]; — et comment la coïncidence du succès d'Andromaque, 1667, avec l'échec d'Attila rend l'opposition plus vive encore. — Britannicus, 1670, et les critiques de Robinet, de Boursault, de Saint-Évremond [Cf. sa lettre à M. de Lionne]. — Madame, duchesse d'Orléans, exaspère la rivalité des deux poètes en les mettant aux prises sur le sujet de Bérénice', — et, à cette
Femmes savantes sont là pour nous répondre qu'à tout le moins il a bien prétendu les « modifier » ou les « façonner »? C'est comme si Ton disait qu'aucun grand écrivain de ce temps n'a séparé l'idée de l'art de l'idée d'une certaine fonction ou destination sociale. Bien loin d'affecter, comme avant eux les précieuses ou les grands écrivains de l'âge précédent, le mépris du vulgaire, et de répéter avec eux :
occasion, de la cruauté de son étourderie; — et combien cette frivole et perfide Henriette est heureuse d'être protégée par son Oraison funèbre. — La Préface de Bérénice, 1670; — et comment ou y saisit enfin l'opposition radicale des deux Poétiques.
3° La Poétique de Racine.
A. La théorie de l'invention. — Corneille avait écrit dans la Préface de son Héraclius [édit. Marty-Laveaux, V, 147] : « Je ne craindrai pas d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable » ; — et Racine lui répond : « Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie » [édit. Mesnard, II, 367] . — Conséquences de ce principe. — 1° Les actions rares, extraordinaires et « complexes » de Corneille remplacées par des actions simples, « chargées de peu de matière », et d'expérience quotidienne [Cf. le Cid, Horace, Rodogune^ Héraclius d'une part, et de l'autre, Andromaquey Britannicus, Bérénice ^ Bajazet]. — Peu d'hommes se sont trouvés dans la situation d'Horace ou de Rodogune, — mais beaucoup de femmes ont connu celle d'Hcrmione ou celle de Bérénice, invitus invitant. — Une comparaison plus décisive encore est celle d'Andromaque avec Pertharite, qui sont le même sujet; — ou de Bajazet avec Floridon [Cf. Segrais, les Divertissements de la princesse Aurélie]. — 2® L'imitation de la réalité vivante se substitue aux combinaisons du romanesque. — Du mot de Fontenelle sur les caractères des personnages de Racine, a qui ne sont vrais, dit-il, que parce qu'ils sont communs » ; — et qu'en voulant critiquer Racine on ne saurait mieux le louer. — Les héros de Racine nous ressemblent; — son invention est plus hardie que celle de Corneille de tout ce que ses sujets ont de plus ordinaire ; — de plus voisin de nous ; — de plus semblable à ce qui se passe autour de nous tous les jours. — D'une erreur de Taine à ce sujet [Cf. Essais de critique et d'histoire] — et que, de Corneille et de Racine, c'est bien Corneille
Rien ne me plaît, hors ce qui peut déplaire Au jugement du rude populaire ;
ils ont essayé, comme l'explique admirablement La Fontaine, d'élever ce « populaire » jusqu'à eux; ils ont écrit pour « tout le monde; » et dans quelque sens enfin que l'on prenne l'expression, — car elle a plusieurs sens, — jamais plus que la Jeur aucune doctrine
qui est le « précieux ». — 3° La matière môme de l'invention se déplace. — Il ne s'agit plus d'ajouter à la réalité, de l'embellir, de lui « donner le grand goût » ; — mais, de la mieux voir et de la mieux rendre. — Prédilection singulière de Racine pour les sujets déjà traités [Cf. les Epoques du théâtre français] ; — et comment il y trouve moyen d'inventer. — Que Molière et que La Fontaine ont entendu l'invention de la même manière ; — et c'est de quoi leur en veut Fontenelle quand, comme il le dit de Racine, il les trouve « bas à force d'être naturels ».
B. De la psychologie et de l'art de Bacine; — et avant tout qu'ils ne font qu'un; — comme le « système dramatique » de Corneille et la « qualité de son imagination ». — La peinture des caractères, objet principal de Racine [Cf. Molière, dans la Critique de l'Ecole des femmes y et Boileau, dans VÉpître à Seignelay], — Importance nouvelle donnée dans la tragédie aux passions de l'amour; — comme étant les plus « communes » ou les plus générales de toutes; — comme étant les plus a naturelles », et peutêtre les plus tragiques [Cf. le mot d'Aristote sur Euripide, qu'il appelait Tpa^cxcoTaTOç] ; — comme étant celles enfin qui sur un fond d'identité manifestent le mieux la diversité des caractères. — Il y a en effet moins de manières d'être « avare » qu'il n'y en a d'être « amoureux » ; — l'amour d'Hermione diffère de celui de Bérénice, et l'amour d'Iphigénie de celui de Phèdre; — mais l'amour de Néron ne diffère pas moins de celui de Titus, et l'amour d'Achille de celui de Xipharès. — Erreur de Voltaire à ce sujet [Cf. son Temple du goût], — Comment de cette diversité de la peinture des caractères se dégage un système dramatique nouveau, — fondé, comme l'a très bien vu Saint-Évremond [Cf. sa Dissertation sur /'Alexandre], sur la subordination des situations aux caractères. — Comparaison à cet égard de Rodogune et de Bérénice. — Comment toutes ces choses se tiennent, — et se ramènent
ne différa davantage de ce que nous avons depuis lors appelé le paradoxe de Tart pour Tart.
On a soulevé là-dessus la question de savoir si « les caractères de grandeur qui distinguent le plus singulièrement le xvii® siècle ne tiendraient pas à la marche générale de la civilisation européenne plutôt qu'à Tinfluence et aux destinées de la France? » Et, en effet, la question valait la peine d'être posée. Si d'ailleurs on y répondait,
au principe de la vraisemblance. — Observations à ce sujet; — et qu'il y a des écoles entières qui ont fondé l'art sur « l'altération des rapports réels des choses ».
C. Le style de Racine \ — et 1° qu'il est également sous la loi du principe de la vraisemblance, — pour son degré de naturel, — et à ce propos d'une observation de Sainte-Beuve : « Le style de Racine, a-t-il dit, et sauf l'élégance toujours observée du contour, côtoie volontiers la prose ». — Justesse et fécondité de la remarque. — Il n'y a pas en effet de prose plus simple; — on pourrait presque dire plus nue que celle de Racine [Cf. son Abrégé de l'histoire de Port'Royaï] ; — et c'est cette prose elle-même qui, dans son théâtre, se colore, se nuance, s'anime, s'échauffe et s'enflamme de la passion de ses personnages. — 2° Que cette simplicité du style de Racine en fait un instrument d'analyse psychologique incomparable; — et, par suite, de la complexité des sentiments qu'il exprime avec « les mots de tout le monde » :
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler [Bkit.]. Prends soin d'elle, ma haine a besoin de sa vie [Baj.].
Que cette manière d'écrire est précisément l'inverse de celle des précieux; — qui disent des choses fort simples d'une manière très compliquée. — 3o Que d'ailleurs cette simplicité ne nuit ni à l'élégance, ni surtout à la hardiesse; — et que Racine est l'un des écrivains les plus audacieux qu'il y ait; — ses alliances de mots; — ses « raccourcis » d'idées [Cf. P. Mesnard, Etude sur le style de Racine]. — Autres qualités du style de Racine; — harmonie, mouvement, couleur, plasticité [Cf. Epoques du théâtre français] ; — et que le soin qu'il met à les dissimuler nous ramène encore en finissant au principe de la vraisemblance.
4° La seconde Vte ixe Racine. — Dégoûts que lui procurent son
â06 MANUEL DE L^lIISTOlRE DE LÀ LltTÉtlAttJBE FllANÇAIâÊ
comme l'auteur même de la question [Cournot, Considérations sur la marche des idées dans les temps modernes, t. I, Paris, 1872], que « le privilège de la France de Louis XIV consiste à s'être trouvée placée dans des circonstances où son mouvement propre était dans le sens du mouvement général de l'Europe... de manière à la rendre Vinteiprète ou le {>éhicule des idées communes », on aurait jeté sans doute une vive lumière sur
Mithridate, 1673; — son Iphigénie, 1675; — et enfin sa Phèdre, 1677 [Cf. Deltour, les Ennemis de Bacine, et Amédée Renée, les Nièces de Mazarin]. — Les deux Phèdre. — Si la hardiesse môme des tragédies de Racine n'a pas été l'une des causes de l'acharnement de SCS ennemis contre lui? — On refusait de reconnaître la vérité des peintures qu'il traçait de l'amour; — et, parce qu'elles étaient trop « vraies », on les trouvait « excessives ». — Une citation de Subligny : « Je trouverais M. Racine fort dangereux, s'il avait fait cette odieuse criminelle (Phèdre) aussi aimable et autant à plaindre qu'il en avait envie ». — Que l'on n'a pas assez appuyé sur ce caractère de la tragédie de Racine; — mais qu'il l'a bien reconnu lui-même; — qu'en sollicitant pour sa Phèdre l'approbation du grand Arnauld, c'est une « absolution » qu'il lui a demandée; — et que, l'ayant obtenue, il ne s'en est pas contenté.
— La déposition de la Voisin dans l'affaire des Poisons [Cf. Ravaisson, Archives de la Bastille]. — Le motif le plus intérieur de la conversion de Racine a été l'horreur de ses propres fictions ;
— et c'est pour cela qu'à partir du jour où il a eu quitté le théâtre, il ne s'est même plus soucié des rééditions de ses propres pièces ; — et qu'il s'est renfermé dans ses fonctions d'historiographe et ses devoirs de père de famille.
Mais que, dans cette retraite, bien loin de s'affaiblir, son génie se soit fortifié en s'épurant, c'est ce que suffisent à prouver son Esther, 1689; —et son Aihalie, 1691. — Dans quelles conditions ces deux pièces ont été composées. — Qu'il est remarquable qu'en choisissant le sujet d'Esther, Racine soit revenu à un sujet traité cinq ou six fois avant lui sur la scène française. — Succès à'Esther à Saint-Gyr, — et à cette occasion, mauvaise humeur des ennemis de Racine. — Les variations de M™^ de Sévigné [Cf. les Lettres de 1690]. — Jugement dédaigneux de M™^ de La Fayette, dans ses Mémoires. — Athalie, 1691. — Redoublement des critiques, — et
un temps de Thistoire de notre littérature, et particulièrement on en aurait assez bien expliqué la rapidité de propagation. Mais il resterait à montrer comment ou pourquoi la France s'est trouvée investie de cette « prérogative » ; et, sans entreprendre ici celte recherche un peu longue, n'est-il pas permis de penser que le caractère de notre littérature, celui de la civilisation française du temps de Louis XIV, et l'influence enfin de Louis XIV
nouveaux dégoûts de Racine. — Faut-il voir dans Athalie, avec Boileau et avec Voltaire, « le plus bel ouvrage » de Racine? — Les dernières années de Racine. — Racine historiographe et Racine courtisan. — Sou intervention dans la querelle des anciens et des modernes. — Son détachement de ses propres œuvres [Cf. la lettre à Boileau, datée du 4 avril 1696]. « Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu sensible au bien et au mal qu'on peut dire de mes tragédies, et de ne me mettre en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour. » — Il se rapproche de Port-Royal ; — et c'est sans doute pour cette raison qu'il encourt la disgrâce du roi [Cf. Louis Racine, Mémoires sur la vie de son père]. — Sa mort, le 21 avril 1699.
5® Les Œuvres. — On peut bien dire des œuvres de Racine que, si l'on met à part les Poésies de la jeunesse, et quelques Epigrammes; — toutes ou presque toutes extrêmement mordantes et malicieuses ; — elles se réduisent aux onze tragédies que nous avons de lui, et à sa comédie des Plaideurs.
Les principales éditions en sont : — l'édition de 1697, Paris, chez Barbin, qu'il n'est pas certain du tout que Racine ait revue lui-même; — l'édition de 1743, Amsterdam, chez J. L. Bernard, avec les remarques de l'abbé d'Olivet; — l'édition de 1807, en 7 volumes in-8®, avec le commentaire de Laharpe, Paris, chez Agasse; — l'édition de 1808, en 7 volumes également, avec le commentaire de Geoffroy, Paris, chez Lcnormand ; — la série des éditions d'Aimé Martin, 1820, 1822, 1825, 1844, chez Lefèvre; — et l'édition P. Mesnard, dans la collection des Grands Écrivains de la France, Paris, 1865-1873, Hachette.