X. — Jean-Baptiste Massillon [Hyères, 1663; f 1742, Cler
mont-Ferrand].
1° Les Sources. — D'Alemberl, Éloge de Massillon, dans ses Eloges académiques; — Maury, Essai sur Véloquence de la chaire;
— abbé Bayle, Massillon, Paris, 1867;— abbé Blampignon, Massillon, Paris, 1879, et lÉpiscopat de Massillon, 1884; — F. Brunetière, l Éloquence de Massillon, Paris, 1881 ; *— abbé Allais, Massillon, Toulouse, 1883; — M. Cohendy, Correspondances ^ Mande^ ments, etc., de Massillon, Clermont, 1883.
2" L'Eloquence de Massillon. — Du caractère « profane » des
ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on les doit admirer ». (Cf. Réflexions critiques sur Longin, réflexion YII.) C'est le langage même du bon sens. Mais» en Tan 1700, Boileau n'est plus de ceux qu'on écoute, si même il n'est de ceux dont on se moque; et l'on ne se soucie plus, comme en son temps, de faire mieux, mais défaire « autrement » que ceux qui nous ont précédés. Le mot est de Mnssillon, à qui l'on demandait, fort impertinemment, s'il se flattait de surpasser, en montant après eux dans la chaire chrétienne, les Bossuet et les Bourdaloue. « Je prêcherai autrement yy, répondit-il à l'indiscret. Et — c'est une justice à lui rendre — il a tenu parole, il a prêché autrement, mais moins bien ; et de cette rage
Sermons de Massillon ; — et des défauts, mais aussi des qualités, qu'il faut entendre par ce mot. — Nul n'a su dire moins de choses en plus de paroles; — ni les dire d'ailleurs plus harmonieusement; — et nul n'a plus abusé de tous les moyens de rhétorique ; — mais nul aussi n'a su mieux s'en servir; — pour animer des vérités abstraites; — pour donner à son discours un air d' « élégance » ou de distinction continue; — et pour mettre enfin sa religion à la portée d'un auditoire de belles dames et de courtisans.
La même rhétorique se retrouve dans les plans des Sermons de Massillon. — Il compose par le dehors; — et il faut entendre par là qu'il dessine le plan de son sermon avant de bien savoir ce qu'il y mettra. — De la part d'ingénuité que ce genre de composition suppose; — et de la part aussi d'artifice. [Cf. les Sermons sur la Mort du pécheur et la Mort du Juste ou sur V Enfant prodigue.] — Comparaison à ce propos des procédés de Massillon et des moyens de Bourdaloue. — De l'importance des détails dans les sermons de Massillon. — Affectation de préciosité.
Comment cette préciosité réagit jusque sur la doctrine ; — et jette Massillon dans l'excès du rigorisme; — ou dans celui de la complaisance. — Les mots l'entraînent au delà de sa pensée ; — comme quand il déclare que « l'ambition est le trait le plus marqué d'une âme vile » ; — ou comme quand il exagère les forces de la nature pour le bien. — C'est ce que l'on veut dire quand on lui reproche de n'avoir été qu'un rhéteur ; — et il faut seulement ajouter que ce
de nouveauté, dont il est un éloquent exemple, la suite est aussitôt ce qu'on pouvait prévoir : la décadence ou l'abaissement de tous les geûres nobles ou élevés.
Quelques-uns de ces genres se sont-ils peut-être comme épuisés d'eux-mêmes, pour avoir trop produit, trop de chefs-d'œuvre en trop peu de temps? C'est la raison dont se paiera Voltaire; et nous ne nierons pas qu'elle enferme une part de vérité. Les genres se fatiguent, ils s'épuisent, ils meurent, comme les espèces dans la nature, et, comme elles, quand les conditions nécessaires à leur développement viennent a faire défaut autour d'eux. Le génie même s'essaierait alors vainement à les ranimer. Mais bien plus sûrement encore meurent»-'^^*» quand ils se méconnaissent ;
rhéteur est l'un des plus agréables qu'il y ait ; — ce qui explique le succès de sa prédication; — l'admiration qu'affecteront pour lui les Encyclopédistes; — et le charme réel qu'on éprouve à le lire.
3° Les Œuvres. — Les Œuvres de Massillon comprennent deux Avents fondus en un seul, et formant ensemble dix sermons, — un Grand Carême^ en quarante et un sermons; — son Petit Carême, dix sermons ; et en outre — huit sermons sur les Mystères ; — dix Panégyriques-, — six Oraisons funèbres j dont celles de Louis XIV et du Dauphin) — quatre Sermons de vêture, et enOn, — un certain nombre de Conférences, Mandements, Discours synodaux, etc.
Si l'on met à part les Oraisons funèbres, les douze sermons qui forment le Petit Carême ont seuls une date absolument certaine ; ils sont de 1718, et ont été prêches dans la chapelle des Tuileries, pour et devant Louis XV encore enfant.
La première édition authentique de Massillon est celle qu'en a donnée son neveu, le père J. Massillon, de l'Oratoire, en 1745, et en l'absence des manuscrits, c'est celle que tous les éditeurs ont dû suivre. [Cf. Sacy, Variétés littéraires et morales."]
XL — La Tragédie française de 1680 à 1715.
l** Les Sources. — Les frères Parfaict, Histoire du théâtre français, t. XII à XX; — Léris, Dictionnaire des théâtres ; — Petitot, Répertoire du théâtre français, t. I et II; — d'Alembert, Éloges de Campistron et de Crébillon; — Yillemain, Littérature française au
et c'est ainsi qu'au moment où nous arrivons, le lyrisme
— dont nous avons vu qu'il s'était déjà peu connu dans Malherbe — achève de se méconnaître tout à fait dans les Odes et dans les Cantates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce Jean-Baptiste est le modèle ou le type du faux homme de talent. Je ne parle que pour mémoire de la coniédie de Regnard, — les Ménechmes, les Folies amoureuses, le Légataire universel^ — dont la moindre erreur est de se croire nouvelle en retournant^ après cinquante ans, aux lazzi et aux imbroglios de la comédie italienne. Accordons-lui toutefois d'être spirituellement écrite ! C'est ce qu'on ne saurait dire de la tragédie du vieux Crébillon,
— Atrée et Thyeste, Rhadoff^te et Zénobie, ses chefs-
xviiio siècle; — A. Vitu, Créhillorij notice en tête de son édition des Œuvres, 1885.
2* La Succession de Racine. — Jonction de la troupe de l'hôtel de Bourgogne avec celle de Molière [août 1680], — et fondation de la Comédie-Française. — Première soirée de la Comédie-Française ; Phèdre et les Carrosses d'Orléans. — J. G. Campistron [1656,-1-1723],
— et si ses pièces, comme l'a dit Voltaire, « sont mieux intriguées que celles de Racine »? — Il veut dire sans doute qu'elles sont plus romanesques. — ArminiuSy 1684, et Andronic, 1685. — Le premier Règlement de la Comédie-Française, avril-octobre 1685 [Cf. Histoire du Théâtre français^ t. XII]. — Le grand succès de Pradon : Hégulus, 1688. — Installation des « Comédiens du Roy » dans leur hôtel de la rue des Fossés-Saint-Germain [actuellement rue de l'Ancienne-Comédie] ; — et leur première représentation , du 18 avril 1689 : Phèdre et le Médecin malgré lui. — Le Brutus de Mlle Bernard [en collaboration avec Fontenelle], 1690. — La première tragédie de Lagrange-Chancel : Adherbal, 1694; — et la première de Longepierre : Médée, 1694. — La dernière tragédie de Thomas Corneille, Bradamante, 1695. — Antoine de la Fosse [1653, -j- 1708] ; — et le succès de son Manlius Capitolinus, 1698; — dont Villemain parle encore comme d'une espèce de chef-d'œuvre.
— Mais sans rien dire du regain de nouveauté qu'entre 1790 et 1820 un Manlius a pu tirer de la faveur des circonstances; — et du génie de Talma ; — ce qu'il y a de mieux dans Manlius appartient
Î60 MANUEL DE L*HlSTOIRB DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
d'œuvre ! Mais si la tragédie n'avait réussi à se constituer qu'en expulsant de sa définition l'usage du romanesque, il y rentre avec le noir poète, et même il y « coule à pleins bords ».
Un ÂuYernat fumeux, tout mêlé de Lignage Se vend chez Grébillon pour vin de l'Ermitage.
Et l'éloquence de la chaire, à son tour, qui ne sait ce qu'elle devient dans les Sermons de Massillon? « Une volupté, dit un de ses contemporains, dont il semble que les sens même participent » ; et s'il dit vrai, comme je le crois, de quels termes, je le demande, plus flatteurs, mais plus profanes, pourrait-on se servir pour caracté-
à Saint-Réal, pour sa Conjuration des Espagnols contre Venise; — ou à Thomas Otway, le poète anglais, pour sa Venice preserved; — et le reste seulement à l'auteur de notre Manlius, — Les premières tragédies de Grébillon ; Idoménéej 1705; — et à ce propos de l'influence de Télémaque sur la conception que l'on va désormais se faire de l'antiquité; — Atrée et Thyeste, 1707.
30 Le Théâtre de Grébillon. — Prosper Jolyot de Grébillon (1674, •]- 1762); — ses origines et sa première jeunesse; — son défaut d'éducation première et de culture d'esprit ; — le mot de Boileau sur Grébillon : c Les Scudéri et les Pradon, dont nous nous sommes tant moqués dans ma jeunesse, étaient des aigles auprès de ces gens-là. » — Un mot de Montesquieu en sens contraire ; — et que veut-il dire quand il dit que Grébillon « le faisait entrer dans les transports des bacchantes »? — Les grands succès de Grébillon : Atrée, 1707; — Electre, 1708; — Rhadamiste, 1711. — Gomment le romanesque se réintroduit dans la tragédie par l'intermédiaire des « chefs-d'œuvre » de Grébillon. — Le choix des sujets ; — et qu'en les choisissant ordinairement « atroces », Grébillon est encore plus soucieux de les choisir « extraordinaires » [Gf. le sujet à.' Atrée, celui de Rhadamiste, ou encore celui de Pyrrhus"]. — La nature de l'intrigue dans le théâtre de Grébillon ; — et de deux signes auxquels on reconnaît ce qu'elle a de romanesque, — d'artificiel et d'arbitraire : — l'action part d'une méprise pour se nouer par un quipro^ quo et se dénouer par une reconnaissance, — La peinture des
riser le mérite d'un madrigal, d'une élégie d'amour, ou d'une odelette anacréontique?
Sous l'influence de toutes ces causes, la langue, elle aussi, change de caractère. A la grande phrase, un peu longue parfois, mais si belle en son ampleur, à la phrase complexe et vraiment « organique » de Pascal et de Bossuet, de Racine et de Malebranche, a cette phrase périodique dont les détours imitaient si bien le mouvement même et les replis de la pensée, succède maintenant une phrase plus légère, plus rapide, court- vêtue, plus allante, pour ainsi parler, et la période, après un temps d'alourdissement, se désarticule ou se brise. « L'on écrit régulièrement depuis vingt années, — disait déjà La Bruyère en
caractères dans le théâtre du Crébillon ; — et, que n'y étant pas plus consciencieuse que la peinture des passions n'y est fidèle, — ses tragédies manquent de tout intérêt général ou humain. — De quelques autres traits du théâtre de Crébillon ; — et de l'affectation déclamatoire qu'il prend pour de l'éloquence. — Les tragédies de Crébillon ne sont que des « mélodrames » en vers.
4® Les Précurseurs de Voltaire ; — et les tendances nouvelles de la tragédie. — Abondance des tragédies « chrétiennes» : la Gabinie de l'abbé Brueys, 1699 ; — le SaAl de l'abbé Nadal, 1705 ; — et, coup sur coup : — Hérode, 1709, —Joseph, 1710, — Ahsalon, 1712 — JonathaSy 1714. — La première représentation de VAtkalie de Racine, 1716. — Les sujets mythologiques, — et qu'ils procèdent de l'influence croissante de l'Opéra : le Méléagre de Lagrange-Chancel, 1699; — le Thésée de La Fosse, 1700 ; — Corésus et Callirhoë, 1703 ; — Polydore, et Idoménée, 1705 ; — la mort d'Ulysse, 1707 ; — les Tyndarides, et Atrée et Thyeste, 1707 ; -^ Electre, 1708; — //lo et Mélicerte, 1713 ; — et comment ce genre de pièces achève de désorganiser la conception de la tragédie; — qu'elles éloignent à mesure de l'observation de la réalité ; — pour n'en faire qu'un divertissement inutile et sans portée. — Si celte erreur est compensée par les intentions politiques qui se glissent dans quelques tragédies, — et qui font pressentir l'approche de Voltaire ? — Mais c'est vainement qu'on essaie de rajeunir le genre ; — et rien ne saurait prévaloir contre le sentiment qui s'accrédite ; — qu'on ne va plus au théâtre
1688, — l'on est esclave de la construction, l'on a enrichi le langage de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme^ et réduit le style à la phrase purement française. » Il veut dire que l'on a posé les règles d'un style bien plus impersonnel encore que régulier. Chaque mot aura désormais sa place marquée dans le discours, et il faudra qu'il l'occupe : défense de placer désormais le sujet après le verbe, ou l'attribut avant le sujet! Il ajoute plus loin : « L'on a mis dans le discours tout l'ordre et la netteté dont il était capable : cela conduit insensiblement à y mettre de Vesprit. » C'est ce qu'il a fait lui-même, et c'est ce que son exemple encourage les autres à faire. Il eût encore mieux parlé, s'il eût dit qu'on y met plus de brillant ou de
pour y être ému ; — mais diverti ou amusé ; — et que le premier charme de la fiction consiste justement dans son air d'irréalité. — Les sujets ne sont plus désormais que prétextes à combinaisons ou à vers ingénieux; — et les auteurs n'y croient, comnie l'es spectateurs, — que dans la mesure qu'il faut pour agréablement passer une heure ou deux.
5« Les Œuvres. — De toutes les pièces qu'on vient d'énumérer, il n'y en a pas six dont on ait gardé la mémoire ; — ni seulement une que l'on osât encore jouer; ^- et il n'y a pas un auteur à qui l'histoirt de la littérature doive plus qu'une mention.
On peut cependant consulter dans le Répertoire du Théâtre français : VAndronic de Campistron ; — le Manlius de La Fosse ; — VAmasis de Lagrange-Chancel ; — et pour Crébillon, l'édition de la Collection des classiques Lefevre; ou l'édition Vitu, citée plus haut, Paris, 1885.