‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 46 sur 89 · IX. — La Querelle des Anciens et des Modernes · texte numérisé non relu

IX. — La Querelle des Anciens et des Modernes

1" Les Origi.nes de la querelle. — Trois vers d'Horace :

Agioteurs, — que la comédie de caractères se transforme en (( comédie de mœurs » ; et qu'est-ce que la « comédie de mœurs », sinon, dans un cadre tout contemporain lui-même, la satire des ridicules du jour ou des sottises du temps? Elle est précisément le miroir où l'auteur comique nous invite à nous reconnaître ; et, nous, sous l'exagération convenue de la caricature, qu'aussi bien nous rapportons d'instinct aux nécessités de l'optique dramatique, ce que nous y cherchons, c'est notre ressemblance. Mais, d'une telle comédie, quelle qu'en soit d'autre part la valeur littéraire, l'agrément en est donc fait, comme celui des Caractères, de la fidélité de l'observation^ On n'en attend plus l'auteur à débrouiller

Mtas parentiim, pejor avis, tiilit Nos nequiores, mox daturos Progeniem uitiosiorem^

— et qu'en dépit de Bodin [Cf. ci-dessus l'article Bodin] ; — de Bacon et de son De augmentis ; — de Descartes [Cf. Discours de la méthode, VI] ; — et de Pascal [Fragment d'un Traité du vide] ;

— l'idée que ces trois vers expriment a été, jusqu'aux environs de 1680, celle de « toutes les têtes pensantes ». — La vraie querelle,— comme beaucoup de choses considérables qui sont sorties de commencements très humbles, — a sa triple origine : — l^dans les controverses relatives au « merveilleux chrétien » ; — qui ne pouvaient manquer d'amener la question de la supériorité du christianisme sur le paganisme [Cf. Desmarcts de Saint-Sorlin, Préfaces de Clovis et de Marie-Magdeleine]; — 2" dans le spectacle même des progrès réalisés par les sciences entre Descartes et Newton; — et 3° dans l'idée qu'eut Charles Perrault, pour mieux flatter Louis XIV, de lui sacrifier les Anciens en bloc. — La séance de l'Académie française du 27 janvier 1687 [Cf. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes]. — Indignation des partisans des anciens : La Fontaine, Boileau, Racine.

— Fontenelle vient au secours de Perrault dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes, 1688. — La première édition des Caractères parait presque en même temps [le privilège est daté

une intrigue, ou à prouver une « thèse », mais à bien attraper ses modèles ; ce qui le conduit lui-même à ifaire de l'actualité la maîtresse du choix de ses sujets, comme de la manière dont il les traite. Tel est bien le cas de Dancourt, qui n'a point de génie, dont le talent est mince, le comique peu profond, la plaisanterie souvent grossière, mais dont le théâtre abonde en détails de mœurs, en bouts de dialogues pris sur le fait, rendus au vif, et je n'ose pas dire en portraits, ce serait trop d'honneur, mais en silhouettes au moins de personnages qui s'habillent et qui parlent, qui marchent ou qui s'agitent, qui sentent et qui pensent à la mode de l'an 1700. Vienne maintenant un peintre plus habile, plus consciencieux

d'octobre 1687] ; — et Perrault prend la résolution d'écrire ses Parallèles f — dont le premier volume paraît en octobre de la même année. — Entrée de Fontenelle à l'Académie française, 1691; — et de La Bruyère, 1693. — Boileau répond aux Parallèles par ses Réflexions critiques sur Longin, 1694; — Perrault publie le dernier de ses Parallèles en 1696; — c'est celui qui traite de la supériorité des Modernes en matière de sciences; — et la querelle semble apaisée par la Lettre à M. Perrault, 1701.

2" Importance de la querelle; — et du tort qu'on a eu de la réduire à une querelle de pédants. — Le livre estimable de Rigault sur ce sujet a besoin d'être complété par une leçon d'Auguste Comte [Cf. Cours de philosophie positive, t. III, 47® leçon]; — et par l'opuscule de Pierre Leroux sur la Loi de continuité qui relie le xvii® au xviii^ siècle. — En effet, ce qui est en cause dans la querelle, c*est :

A. Au point de vue pédagogique, — si les Anciens demeureront les instituteurs éternels de l'humanité ? — pour quelles raisons ? — et en vertu de quel privilège ? — Ronsard était tout grec encore ; — et Malherbe purement latin; — il s'agit de savoir si le temps n'est pas venu d'être uniquement français? — C'est ce que La Bruyère a finement démêlé dans son Discours sur Théophraste; — en fondant l'empire de la tradition sur ce que les Anciens contiennent d'éter^ nelle vérité; — comme étant plus près de la nature; — et comme ayant exprimé des idées dont nous reconnaissons encore la jus*

surtout, plus amoureux de son art, et qui fasse mieux, s'il le peut! Mais, en attendant, la comédie de Molière n'en est pas moins et dès lors menacée, ou déjà même entamée, comme la politique de Bossuet, comme l'esthétique de Boileau, et toutes les trois par le même patient, presque invisible, et subtil ennemi.

Cet ennemi que l'on pourrait appeler, si l'on le voulait, le mépris ou plutôt le dédain de la tradition, je préfère encore le nommer la fureur ou la rage de la nouveauté. Rien ne donne plus de piquant ou de « montant » aux œuvres littéraires qu'un air de nouveauté! Mais le malheur est que la vérité, « pour avoir de la barbe au menton », comme disait Malebranche, ne cesse pas d'être

tesse après trois mille ans écoulés ; — dans un si grand changement des mœurs, — des habitudes, — et de la manière même de concevoir la vie. — En second lieu :

B. Au point de vue philosophique ; — il y va de la question du progrès; — confusément, mais très certainement entrevue; — et dont on a tort de faire honneur à Turgot. ^^ Passages précis des Parallèles : — [Cf. t. IV, p. 40] le progrès arithmétique. — [Cf. t. IV. p. 72] le progrès organique. — [Cf. t. IV, p. 119], l'évolution, ou le progrès par différenciation; -^ et qu'à cet égard c'est bien Perrault qui a emporté les convictions ; — que Pascal et Descartes n'avaient fait qu'ébranler.

C. Au point de vue esthétique ou littéraire \ — il s'agit de savoir si les Anciens ont atteint la perfection ; — et posé des lois qu'on ne saurait transgresser sans détriment pour l'art; — ou, au contraire, si les genres littéraires ne doivent pas s'enrichir ou se transformer du fait seul du progrès du temps.

30 Quelques conséquences de la querelle. — Elle a déplacé l'âge d'or de l'humanité; — porté ainsi un coup sensible à la tradition;

— et achevé le triomphe du cartésianisme. — Quelles que soient en effet les divisions des cartésiens, ils s'entendent tous en ce point :

— que la raison autorise l'optimisme; — ou que l'optimisme est seul raisonnable [Cf. à cet égard V Ethique de Spinoza, les Entretiens de Malebranche, et la Théodicée de Leibniz]. — Une autre conséquence de la querelle a été de faire passer la littérature tout entière

la vérité; et d'un autre côté n'est pas nouveau qui veut, quand il le veut, et parce qu'il le veut. Il nous faut également nous souvenir qu'en aucun temps la tradition n'est tout le passé, mais seulement et au contraire le peu qui en a survécu. La tradition, ce n'est pas Mévius ni Bavius, qui sont parfaitement morts, c'est Virgile et Horace, qui vivent. Et pourquoi vivent-ils ? Boileau l'a dit en fort bons termes : « C'est qu'en réalité l'estime que l'on fait d'eux ne se règle point par le temps qu'il y a que leurs ouvrages durent, mais par le temps qu'il y a qu'on les admire », et c'est qu'a vrai dire : « L'antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite, mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour

sous l'empire de la mode, qui n'est que la recherche de la nouveauté, en fait d'idées comme d'habits ou d'usages; — et, à ce propos, de l'abondance des femmes de lettres à la fin du règne de Louis XIV : — M"»'' Deshoulières [Cf. Sainte-Beuve. Une ruelle poétique sous Louis XlVf dans ses Portraits de femmes] ; — Mme de Villedieu, M»ïe Bernard, M™o Durand, M"e de la Force, Mme d'Aulnoy, M"e Lhéritier, M^e de Murât [Cf. l'abbé de la Porte, Histoire littéraire des femmes, et Gordon de Percel (Lenglet du Fresnoy), Bibliothèque des romans]. — Et, de toutes ces conséquences, une autre conséquence résulte à son tour, qui est la désorganisation de l'éloquence de la chaire ; — et de la tragédie ;

— la parodie du lyrisme; — la transformation de la comédie et du roman.

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