VIII. — Georges-Louis Lederc de Buffon [Montbard
f 1788, Paris].
\9 Les Sources. — Grimm, Correspondance littéraire; — Hérault de Séchellcs, Voyage à Montbard, Paris, 1785; — Vicq d'Azyr, Discours de réception, 1788 ; — Condorcet, Éloge de M. le comte de Buffon, dans la collection des Œuvres de Condorcet, t. III ; — Cuvier. Rapport historique sur les progrès des sciences naturelles, Paris, 1810; — Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon, Paris, 1844; et Des Manuscrits de Buffon, 1859.
Correspondance inédite de Buffon, recueillie et annotée par Henri Nadault de Buffon, Paris, 1860.
. Sainte-Beuv«, Causeries du Lundi, t. IV, 1851, X, 1854, et XIV, 1860 ; — Emile Montégut, Souvenirs de Bourgogne, 1874,
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avoir toutes les outres qualités ou défauts que l'on voudra, mais dont l'inspiration est « classique ».
Vers le même temps, et moins heureuse en ce sens qu'elle ne nous a rien laissé, je ne dis pas qui soit com* parable au Barbier de Séville ou au Mariage de Figaro^ mais dont on soutienne aujourd'hui la lecture, il semble que, comme la comédie, la tragédie retourné à ses premières origines. Après avoir fait le tour du monde, cherché des sujets au Mexique, au Pérou, en Chine, au Malabar, jusqu'en Nouvelle-Zélande, et exploré dans toutes les direc* tions, pour en tirer du nouveau, l'histoire nationale, elle finit par en revenir aux Grecs et aux Romains, avec ses Coriolariy ses Virginie, ses Hypermnesire et ses Philoctète* On reconnaît que la « simplicité des anciens peut encore instruire notre luxe, car ce mot convient assez, dit La*
Paris;— F. Hëmon, Éloge de Buffon, Paris, 1878, — N. Michaut, Éloge de Buffon, Paris, 1878; — O. d'Haussonville, le Salon de M^^ Necker, Paris, 1882; — Emile Faguet, XVIII^ siècle, Paris, 1890; — De Lanessan, Introduction en tête d'une nouvelle édition des Œuvres de Buffbn, 1884; — Edm. Perrier, La Philosophie zoologique avant Darwin, Paris, 1884.
2« Le Savant et le Philosophe :
A. La Jeunesse de Buffbn. — Son origine et son éducation. — Le a milieu » dijonnais dans la première moitié du xviii® siècle [Cf. Th. Foisset, le Président de Brosses, 1842; et Em. de Broglie, les Portefeuilles du Président Bouhier, 1896]. — Le duel d'Angers, . — et la liaison de Buifon avec le duc de Kingston [Cf. Desnoirestërres, Épicuriens et Lettrés au xviii® siècle, 1879]. — Voyages de Buffon, 1730-1732 [Cf. sa Correspondance], — Son premier Mémoire à l'Académie des sciences; — sa nomination d'adjoint dans la section de mécanique; — et sa traduction de la Statique des Végétaux de Haies, 1735; — sa nomination d' « Intendant du Jardin du Roi », 1739; — il se tourne tout entier du côte de l'histoire naturelle; — où il apporte, avec la liberté d'esprit et l'étendue de curiosité d'un homme de son temps, — l'équilibre de son tempérament bourguignon ; — qui n'est pas sans quelques analogies avec celui de Bossuet; — son génie d'assimilation; — l'ampleur
Harpe, à nos tragédies que nous avons quelquefois un peu trop ornées ». On s'avise que « notre orgueilleuse délicatesse, à force de vouloir tout ennoblir, peut nous faire méconnaître le charme de la nature primitive ». Et' on conclut que sans doute « il ne faut pas imiter les Grecs en tout, mais dès qu'il s'agit de l'expression des sentiments naturels, rien n'est plus pur que le modèle qu'ils nous offrent dans leurs bons ouvrages » [Cf. Laharpe, Cours de littératurey partie I, livre I, chap. 5], Mieux encore! on dirait que la tragédie reflue vers sa source, pour s'y retremper ; et rien ne ressemble davantage à sa lutte contre le mélodrame des Diderot, des Mercier, ou bientôt des Guilbert de Pixérécourt, que la lutte autrefois soutenue par la tragédie cornélienne contre la tragi-comédie des Rotrou, des Mairet, des Hardy. Les hommes de la Révo-
de son imagination; •— et la noblesse de son style. -«— Les trois premiers volumes de VHistoire naturelle.
Du style de Buflbn ; — s'il mérite la vivacité des critiques que l'on en a faites; — et des plaisanteries d'un goût douteux que l'on en fait encore; — pour quelques phrases un peu pompeuses;
— ou quelques touches un peu brillantes? — Les collaborateurs de Buffon : Daubenton, Bezon, Guéneau de Montbeillard; — et comment il les corrige [Cf. Flourens, Manuscrits de Buffon]. — On lui a reproché d'autre part [Cf. Ém. Montégut, Souvenirs de Bourgogne], — sa froideur en présence de quelques-unes des grandes scènes qu'il a décrites ou imaginées; — et ou pourrait être tenté de dire que ces critiques se compensent ou s'annulent.
— Mais il est plus vrai de dire qu'elles se concilient; — et que le style de Buffon, parce qu'il est naturellement ample, — et qu'il s'égale sans effort aux plus grands sujets, semble être un peu au-dessous de ce que nous en attendions dans ces sujets; — ce qui est une raison pour que dans les moindres, — et notanunent dans les descriptions, — nous le trouvions trop majestueux; -— et supérieur en quelque sorte à la dignité de son objet. — Il s'anime d'ailleurs quand il le faut; — et, pour ne rien dire de ses qualités de nombre, d'exactitude et de couleur, — il a plus d'une fois atteint jusqu'au lyrisme [Cf. VHistoire naturelle de l'homme] ; —
luti on, après cela, feront un pas de plus en arrière, et on le sait, ce n'est pas les Romains de Balzac ou de Corneille qu'ils croiront ressusciter dans la vie publique, ce seront les Grecs et les Romains de Plutarque, — ou d'Amyot.
Cependant un autre écrivain, un poète, et le seul en son temps qui ait eu le sentiment de l'art, remonte plus haut encore, jusqu'aux origines, du classicisme; et c'est vraiment Ronsard qui revit dans André Chénier. On aimerait parler longuement et à loisir d'André Chénier. Mais son oeuvre est posthume, et nous ne pouvons l'envisager ici que comme représentative de l'état des esprits, ou de quelques esprits de son temps. Au moins pouvons-nous dire que, comme Ronsard, il a été tout latin et tout grec; et comme Ronsard, mais avec une conscience plus claire des raisons de son choix, c'est aux erotiques latins, c'est aux
et plus d'une fois au ton de l'épopée [Cf. les Époques de la nature^ B. Les Époques de la pensée de Buffbn. — Du goût de BufTon pour les hypothèses; — et comment ce goût, en se combinant avec les exigences de l'observation de la nature, — et les acquisitions successives de l'étude, — semble avoir mis quelque confusion dans les idées de Buffon. — De 1748 à 1759 il fait la guerre aux « classifications » ; — qu'il sent bien qui sont artificielles ; — sans fondement dans la nature; — comme n'étant alors que purement mnémotechniques ; — et qu'il juge de plus dangereuses, — comme risquant de ravir à l'homme la royauté de la terre [Cf. t. I, édition de l'Imprimerie royale, p. 4, et t. IV, p. 433], — De là l'ordre qu'il suit dans la distribution de sa matière; — passant des animaux « domestiques » aux animaux a sauvages » ; — et des animaux (( sauvages » aux animaux « carnassiers » ; — ou encore de rEurope au reste de l'ancien continent; — et de l'ancien continent au nouveau; — ce qui revient à subordonner l'évolution entière de la nature à la formation de l'homme; — et au développement de la civilisation. — Mais de 1757 à 1764, en étudiant les animaux du nouveau monde, — et en fondant, chemin faisant, la géographie zoologique, — il s'aperçoit que les animaux du nouveau monde ne sont pas les mêmes que ceux de l'ancien; — que, s'ils lie sont pas les mêmes, ils sont cependant analogues ; — et qu'ils
poètes d'Alexandrie que son industrieuse imitation est allée. Comme Ronsard, il a cru que toute beauté, toute perfection était « enclose » dans les chefs-d'œuvre des anciens, et par suite, comme Ronsard, il a donc cru que toute invention, tout génie même ne consistait qu'à vêtir sa pensée de ces formes immortelles.
Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.
Païen comme Ronsard, aussi profondément païen dans ses Idylles que l'auteur des Hymnes et des Sonnets à Cassandre, c'est comme lui, Ronsard, qu'il a aimé, qu'il a senti, qu'il a conçu la nature. Sensuel et voluptueux comme Ronsard, sa mélancolie, comme celle de Ronsard, n'a guère été que celle des grands épicuriens. Et pourquoi ne diraiton pas qu'il a été plus Ronsard que Ronsard, s'il représente de plus que Ronsard la réaction contre Malherbe et la
sont enfin généralement plus petits. — Il ne voit alors de moyen de l'expliquer que de recourir à l'influence du climat, de la nourriture, de la concurrence des espèces entre elles ; — et d'attribuer à la nature une plasticité plus grande qu'il n'avait fait jusqu'alors. — C'est le moment où ses idées ressemblent le plus à ce que seront un jour celles de Darwin ; — et quoique d'ailleurs il persiste toujoursà faire de l'homme un être à part dans la nature [Cf. sa nomenclature des singes]. — Enfin de 1764 à 1787 de nouvelles idées lui viennent encore; — qu'il oppose à celles de Rousseau [Cf, t. YI et VII]. — Il domine maintenant de plus haut sa matière. — Les vues nouvelles abondent dans son œuvre. — Il écrit les Epoques de la nature; — et à mesure qu'il est plus convaincu de la petitesse de l'homme dans la nature ; — de l'humilité de notre condition ; — et -de la généralité des lois qui nous gouvernent, — on dirait qu'il sent davantage le prix de la société; — ce qui le remet d'accord avec les idées générales de ses contemporains ; — et avec cette religion de l'humanité dont ils sont maintenant tous imbus.
C. L'Influence de JSuffon. — C'est le moment d'examiner les enseignements qu'il leur a donnés ; — et d'abord, au point de vue purement littéraire, si son Discours sur le style t — qui n'est
protestation du lyrisme contre l'éloquence? Et c'est pourquoi, si le classicisme eût pu être sauvé, il l'eût sans doute été par le fils de la Grecque. Mais quoi ! le classicisme pouvait-il être sauvé?
Nous ne le croyons pas, et pour plus d'une raison, dont la première est celle-ci, qu'il avait vécu cent cinquante ans. Rien d'humain n'est éternel, et quelque effort qu'il fasse pour fixer son objet sous l'aspect de l'éternité, tout idéal d'art participe de la caducité de l'espèce. En second lieu, si le classicisme — on l'a vu, ou du moins nous avons essayé de le faire voir — ne s'était déterminé dans sa forme que pour des raisons sociales autant que littéraires, il était inévitable qu'il mourût de l'exagération de son propre principe, ou, en d'autres termes, qu'il suivît la fortune de la société dont il avait été l'exprèssion. C'est h peu près ainsi que le génie des grands maî-
que soa Discours de réception à l'Académie française, — a vraiment la portée qu'on lui attribue quelquefois ? — Qu'en tout cas il y en a deux phrases que l'on interprète mal, et presque à contresens : « Le style est Vhomme même » ; — par où Buflbn a voulu dire que les idées étant à tout le monde, — l'expression est le seul moyen que nous ayons de nous les approprier; — et la phrase où il recommande à l'écrivain de n'user que des « termes les plus généraux ». — Les termes les plus généraux ne sont pas du tout en effet les termes vagues ou abstraits, mais les termes « non . techniques » ; — et de dire, avec Buffon, que la manière d'écrire est ce qu'il y a de plus personnel à tout écrivain, — ce n'est pas du tout dire que l'écrivain soit tout entier dans son style. — Il y a des écrivains dont le caractère a différé de celui de leur style ; — et nous en avons cité plus d'un exemple.
Aussi bien sont-ce surtout les idées de Buffon qui ont agi sur les contemporains, — ou, pour mieux dire, les conséquences de ses idées; — si nul n'a fait plus ou autant que lui, — pour nous pénétrer du sentiment de la petitesse de notre planète, — et de celui de l'infinité du monde ; — d'où ne pouvaient manquer de résulter la ruine du fondement même de l'humanisme, — en tant qu'il était lié à la supposition qui faisait de l'homme le chef-d'œuvre
très de la peinture italienne n'avait pu préserver leur art d'aboutir à la rhétorique des Carrache, et, dans un monde tout nouveau, le naturalisme hollandais de succéder à leur humanisme. Et si enfin le classicisme français, dans ses chefs-d'œuvre, n'avait été, pour ainsi parler, qu'une projection de l'esprit français sur le plan de la littérature générale, on ne conçoit pas comment il eût pu éviter d'être refoulé dans ses propres frontières par le progrès même de cette littérature, et ainsi de mourir de son propre triomphe. Idéal commun de l'Europe entière pendant cent cinquante ans, le classicisme ne pouvait durer qu'autant que cette Europe elle-même ; mais cette Europe venant à se défaire, il ne se pouvait pas que le classicisme ne se déformât, ne se désorganisât, et ne disparût finalement avec elle.
Rendons-nous-en bien compte eh effet : il y avait
de la nature ; — et de la terre lé centre du monde. — Une autre conséquence de la diffusion des idées de Buffon; — presque plus importante; — comme tendant au renouvellement de la méthode; — a été de substituer les sciences naturelles comme type de la science aux sciences mathématiques; — c'est-à-dire les résultats de l'expérience et de l'observation à ceux du calcul ou de la méditation; — et par là de susciter; — avec une curiosité nouvelle, qu'on pourrait appeler la curiosité biologique; — une manière nouvelle de penser; — dont les effets ne sont pas encore épuisés [CF. Ernest Hœckel, Histoire de la création naturelle^ trad. française, Paris, 1874],
Z^ Les Œuvres. — On a eu le tort, dans toutes les éditions de Buffon, y compris la première [Paris, 1749-1804], de vouloir remplir le titre qu'il avait choisi lui-même pour son grand ouvrage ; et ainsi de confondre son œuvre avec celle de ses continuateurs, pour en former un Cours complet d'Histoire naturelle. Il importe donc ici d'opérer la séparation et de n'attribuer à Buffon que sa part dans les 127 volumes de l'édition Sonnini, 1798-1807 ; — ou dans les 90 volumes de l'édition donnée de 1752 à 1805; — ou dans les 44 volumes in-4<^ de la première. Elle comprend :
La Théorie de la terre; Y Histoire de Vhomme. et V Histoire des
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quelque cliose de contradictoire dans le rêve d'André Chénier. Sur des « pensers nouveaux » on ne fait pas de « vers antiques », et lui-même en est la preuve, s'il y a certes des ce vers antiques » dans le Mendiant ou dans YOaristys^ rudiis où y sont les « pensers nouveaux »? Pareillement, on ne prend pas non plus la tragédie de Corneille ou de Racine pour modèle quand on a cessé de sentir ou de penser comme eux. On ne leur dérobe point le secret de leur forme en leur abandonnant le fond de leurs idées. C'a été la grande erreur de ceux qu'on pourrait appeler les néo-classiques ou les pseudo-classiques du temps de la Révolution, — Marie- Joseph Chénier, Gabriel Legouvé, Népomucène Lemercier, combien d'autres encore, — qui n'ont pas absolument manqué de talent ni d'idées, et dont les rapsodies ne le cèdent cependant, pour la médiocrité de la forme ou la misérable
quadrupèdes^ 15 vol. in-4o, en collaboration avec Daubenton pour la partie anatomique, 1749-1767.
'L'Histoire des oiseaux^ 9 vol. in-4o, en collaboration avec l'abbé Bexon et Guéneau de Montbeillard, 1770-1783.
Les Époques de la nature^ 1778.
LHistoire des minéraux^ 5 vol. in-4<>, en collaboration avec André Thouin, 1783-1788.
Enfin sept volumes de SupplépfCents publiés, les deux premiers en \llk-\llh, — le troisième en 1776, —le (Quatrième en 1777, — et les trois derniers en 1782-1789. — La meilleure édition est celle de M. de Lanessan, Paris, 1884, Le Vasséur.
IX. — Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet [Ribemont, 1743; -j-1794, Bourg-la-Reine].
l® Les Sources. — Papiers de Condorcety à la bibliothèque de l'Institut; — F. Arago, Biographie de Condorcet^ en tête de son édition des Œuvres^ Paris, 1847-1849; — Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. III, 1859; — Charma, Condorcet, sa vie et ses œuvres^ .1863; — Ch. Henry, Correspondance, inédite de Condorcet et de Turgoty Paris, 1883; — M. Gillet, VUtopie dé Condorcet, Paris, .1883; — F. Picavet, Les Idéologues^ Paris, 1891; — D» Robinet,
380 MANUEL DB l'hISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE
pauvreté du fond, qu'à l'éloquence verbeuse des Robespierre et des Saint-Just. Ils ont fait seulement moins de mal. Et qu'on ne dise pas que les lettres « se taisent » parmi les discordes civiles! Ni le théâtre, ni la librairie n'ont chômé durant la tourmente révolutionnaire, ni sans doute la tribune. Mais, avec une méconnaissance entière de la diversité des temps et des conditions de la parole ou de la littérature, on a considéré que l'on pouvait encore emprunter des formes aux générations dont on ne partageait plus les idées, et que les maîtres qui n'étaient plus des « maîtres h penser » pouvaient encore servir de « maîtres à écrire ». Et c'est pourquoi, tandis que le classicisme achevait lentement de périr, si l'on cherche quels hommes, en cette fin de siècle, continuent d'agir sur l'opinion, nous en trouvons jusqu'à trois qui n'ont entre eux que ce trait de commun d'avoir rompu résolument
Condorcet, sa vie et son œuvre, Paris, 1895; — Guilloîs, Madame de Condorcet, Paris, 1896.
2° Le Philosophe; — et que peut-être ne r.a-t-on pas encore impartialement jugé; — si de tous les encyclopédistes, — et même de tous les Girondins, avec lesquels il fut proscrit, — Condorcet est presque le seul qui n'ait pas profité d'une espèce d'amnistie qu'on accorde : — aux premiers, pour les a persécutions a dont ils n'ont pas d'ailleurs été l'objet [Cf., ci -dessus, les articles relatifs à l'entreprise de V Encyclopédie]; — et aux seconds pour n'avoir pas eu le temps de se montrer tels qu'ils étaient [Cf. Edmond Biré, la Légende des. Girondins"]. — Si l'explication ne s'en trouverait pas dans ce fait que le a marquis de Condorcet » a été infidèle à ses origines? — que sa mémoire a été mal gardée, et mal soutenue par l'aimable femme qui portait son nom [Cf. Guillois, Madame de Condorcet] ? — et aussi qu'avec des parties de talent, il en a eu de sottise? — - On n'a jamais en effet joint ensemble plus de fanatisme et plus de crédulité; — de naïveté même; — et masqué naturellement, sous plus de science et d'intelligence, moins de réelle originalité. — Qu'après cela, pour ne rien dire de ses travaux scientifiques proprement dits, — son édition des Pensées et son Éloge de Pascal, 1776, ainsi que sa grande éditioB
avec le passé : ce 'sont Condorcet, Buffon, et Bernardin de Saînt-Pierre.
On a dit de Condorcet « qu'il était le produit supérieur de la civilisation du xviii* siècle » et, sans doute, c'est bien en lui que se résume le meilleur et le pire à la fois de la doctrine encyclopédique. On pourrait encore l'appeler, si ces deux mots ne hurlaient pas d'être, comme on dit, accouplés ensemble, un Fontenelle fanatisé. Disciple de Voltaire et ami très particulier de ïurgot, membre de l'Académie française et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, je ne crois pas que ses travaux scientifiques témoignent de beaucoup d'originalité ni d'érudition; et on ne l'a jamais pris pour un grand écrivain. Nous n'en vivons pas moins encore de lui, si c'est lui qui a vraiment organisé notre système d'éducation dans ses Mémoires sur r instruction publique, dont on n'a,
de Voltaire, — dite édition de Kehl, et dont Beaumarchais était l'entrepreneur, .-^ sont deux des témoignages les plus intéressants qu'il y ait de l'état des esprits à la veille de la Révolution française; — et que, de ce seul fait, Condorcet en tire une valeur a représentative » considérable. — Que, d'autre part, son action se continue toujours parmi nous ; — s'il a été le véritable organisateur ou inspirateur de notre système d'instruction publique ; — et qu'à cet égard, pour mesurer la valeur de ses idées, il suffit de les comparer à celles de son ami Cabanis, par exemple. — C'est l'esprit de Condorcet qui règne encore dans nos programmes d'études. — Enfin, son Esquisse d'une histoire des progrès de l'esprit humain; — qui fait honneur à son courage et à la force, ou plutôt à la sérénité de son caractère ; — s'il l'a rédigée, comme l'on dit a sous le couteau de la guillotine » ; — demeure une œuvre capitale dans l'histoire de l'esprit moderne, — non seulement français, mais européen; — pour la précision de contour, l'étendue de diifusion, et la vigueur d'impulsion, — qu'elle a donnée à l'idée même de Progrès» " " -
3** Les Œuvres. - — Si nous négligeons les Œuvres scientifiques de Condorcet, ses Œuvres économiques^ et ses Œuvres politiques, lesquelles, en raison d'une originalité de* fond et d'un mérite de
pour en sentir toute la supériorité, qu'à faire la comparaison avec ceux de son ami Cabanis, par exemple ; et puis, il est l'auteur de ce livre fameux : V Esquisse d'une histoire des progrès de V esprit humain, qui n'est peut-être pas l'expression la plus éloquente que l'on ait donnée de l'idée de progrès, mais qui en est l'une des plus persuasives. Les contemporains ne s'y sont pas mépris, et la Convention nationale a bien su ce qu'elle faisait quand le 13 germinal an III [2 avril 1795] elle en a décrété, sur le rapport du « sage » Daunou, l'impression par ordre, et la distribution « dans toute l'étendue de la République ». Et en effet quand on prend, comme Condorcet, le progrès scientifique pour mesure du progrès, qui ne serait frappé de tout ce que nous savons aujourd'hui et qu'on ne savait pas autrefois? \J Esquisse de Condorcet a fondé la religion de la science, et transmis ainsi jusqu'à nous, sous
forme qui leur manquent absolument, ne sauraient être considérées comme appartenant à l'histoire de la littérature, nous n'avonsr à retenir de lui que :
10 Ses Éloges académiques, parmi lesquels il y en a de très intéressants ;
2° Son Éloge de Biaise Pascal; — sa Vie de M. Turgot; — et ses Notes pour le Voltaire de l'édition de Kehl, reproduites pour la plus grande partie dans l'édition Beuchot;
3« Son Esquisse d'une histoire des progrès de V esprit humain ;
k9 Ses Mémoires sur l'instruction publique ; et
S*» Sa Correspondance,
La meilleure édition des Œuvres de Condorcet^ ou la seule, pour mieux dire, est celle qu'en a donnée Arago, Paris, 1847-1849, Firmin Didot.