‹ Manuel de l'histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 68 sur 89 · IX.— Stendhal (Marie-Henri Beyle) [Grenoble, 1783; -i · texte numérisé non relu

IX.— Stendhal (Marie-Henri Beyle) [Grenoble, 1783; -i

Paris].

1<* Les Sources. — Journal de Stendhal, Paris, 1888 ; Vie de Henri Brûlard, Paris, 1890; Souvenirs d'égotisme, 1892, ouvrages

nisme [Cf. De F Allemagne, II® partie, chapitre II]. Et il faut noter, à ce propos, qu'environ trente ans plus tard, Henri Heine, dans le livre où il refera celui de M"" de Staël, ne donnera pas du romantisme une idée si différente! Mais Stendhal n'avait pas tort, lui non plus, quand il écrivait en 1824 : « Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes ou de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible » [Cf. Racine et Shakespeare^, On a seulement fait observer, sur ce mot, que, si le « romanticisme » n'était que le « modernisme », Racine, Boileau, Voltaire auraient donc été des romantiques à leur heure, ce qui est parfaitement

posthumes, publiés par M. Casimir Stryienski; — R. Colomb, Notice sur la vie et les ouvrages de BeylCj en tête de l'édition Hetzel de la Chartreuse de Parme, Paris, 1846.

H. de Balzac, son article [20 septembre 1840], à la fin de l'édition Hetzel de la Chartreuse de Parme; — P. Mérimée, H. B., Paris, 1850; — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX, 1854; — Taine, Essais de critique et d'histoire, Paris, 1857 [L'article ne figure que dans les l""® et 2® éditions]; — A. CoUignon, VArt et la vie de Stendhal, Paris, 1868; — A. Paton, Henri Beyle, Londres, 1874; — Emile Zola, Les Romanciers naturalistes, 1881; — P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine, Paris, 1883; — Edouard Rod, Stendhal, dans la collection des Grands Écrivains français, Paris, 1892.

2° L'Écrivain; — et d'abord, ce qu'il y a dans son œuvre de la tradition des idéologues, et même des encyclopédistes. — Les premiers maîtres de Stendhal : Montesquieu, Marivaux, Duclos, Helvétins, Cabanis. — La carrière militaire et administrative d'Henri Beyle, 1800-1814; — et d'une expérience de la vie, rare chez le» hommes de lettres, qu'il y a de bonne heure acquise. — Son admi* ration pour Napoléon [Cf. le Rouge et le Noir, et sa Vie de Napo^ léon], — Son long séjour à Milan., 1814-1817 et 1817-1821 [Cf. la Chartreuse de Parme, ch. i, et la célèbre épitaphe : Arrigho Beyle^ Milanese], — Les premiers écrits de Stendhal ; Vies de Haydn, Mozart et Métastase, 1814, 2« édition, 1817; — et l'Histoire de la peinture en Italie, 1817. — Ses relations avec lord Byron et avec

insoutenable. Rappellerons-nous encore d'autres définitions ? celle d'Hugo , par exemple, quand , après avoir déclaré, dans la deuxième préface des Odes y en 1824, « qu'il ignorait profondément ce que c'était que le genre classique et le genre romantique », il n'en définissait pas moins le second, trois ans plus tard, dans la préface de son Cromwell^ parle mélange des genres; par l'alternance du sublime avec le grotesque ; et finalement par la substitution, comme idéal d'art, de la « recherche du caractère » à la réalisation de la beauté ? Et nous avons aussi les définitions ironiques de Musset, dans ses Lettres de Dupuis et Cotonety 1836, — moins spirituelles à la vérité qu'animées du désir de l'être, — mais qui ne laissent pas d'avoir sur

Destutt de Tracy. — Le livre de V Amour, 1822; — et qu'il est bien un livre du xviii® siècle; — pour la sécheresse et l'ironie continue du ton ; — pour Taffectation du cynisme ; — pour le décousu de la composition. — Mais que Ton voit bien que Cabanis a passé parla [Cf. Rapports du physique et du moraï\ ; — et qu'en outre on y discerne deux ou trois éléments originaux et nouveaux; — qui vont faire de Stendhal un des précurseurs de l'idéal romantique.

— Son intervention dans la bataille : Racine et Shakespeare, 1823;

— et qu'il n'est pas inutile de savoir que le livre a en partie paru dans une revue anglaise ; — s'il porte ainsi témoignage du cosmopolitisme de Beyle. — Les Promenades dans Rome, 1829; — et le Rouge et le Noir, 1830.

Que, si Stendhal ne les a pas dégagés nettement, il a fourni pourtant au romantisme trois des principes essentiels de son esthétique ; — lesquels sont, et sans parler d'une orientation générale de la curiosité vers des littératures étrangères : — 1° le Principe de r équivalence des arts; — ou du perpétuel échange que la poésie, la peinture et la musique peuvent faire de leurs a moyens » ;

— et conséquemment de leurs effets ; — 2° le Principe de la représentation du caractère comme objet essentiel de l'art; — en tant que le caractère est l'expression du « tempérament » physiologique des individus; — et des peuples; — et 3" le Principe de la glorifia cation de V énergie; — si son admiration pour Napoléon; — pour l'Italie ; — et pour l'Angleterre prouve essentiellement sa sympathie pour la résistance des individus aux conventions et aux lois

toutes les autres ce grand avantage d'être « successives », et ainsi de poser la question comme il faut qu'on la pose. La définition du romantisme n'est pas une question d'étymologie ni de doctrine, mais d'histoire ; et le mot de romantisme, n'ayant point en soi de signification principale ou première, n'est rempli que des sens différents dont les hommes et les œuvres l'ont chargé dans l'histoire, c'est-à-dire dans le temps.

Mais, de cette multiplicité de sens que lui ont donnée tour à tour les Hugo et les Dumas, les Vigny et les Musset, les Sainte-Beuve et les George Sand, — pour ne rien dire des moindres, — et de cette diversité de traits qui le caractérise, si nous essayons d'en dégager, d'en isoler,

de la société. — Il est aussi l'un des premiers qui aient fait de la « culture du moi » la loi du développement de l'artiste .

Il a dû à d'autres raisons ; — différentes quoique connexes ; — de survivre lui-même au romantisme ; — et par exemple à son goût du « petit fait » ou du fait précis et « documentaire » ; — à sa tendance à transformer en lois de l'esprit ou de la nature des anecdotes particulières; — à sa manière d'écrire, anonyme ou impersonnelle, mais surtout « analytique » ; — et d'ailleurs à la valeur de quelques-unes de ses observations. — Si cependant la valeur même « documentaire », — et surtout la valeur littéraire de la Chartreuse de Parme ^ 1839, — sont aussi considérables qu'on l'a quelquefois prétendu? — ou encore, si la profondeur ^ n'en est pas souvent plus apparente que réelle ? — et à ce propos d'une étrange facilité que se donnent les ironistes, — qui est de nous faire croire qu'ils pensent dès qu'ils se moquent. — Les dernières œuvres de Stendhal : Vittoria Accoramhoni , 1837; — Les Cenci; La duchesse de Palliano, 1838; — VAhbesse de Castro, 1839. — La lettre de Stendhal à Balzac, 1840; — et les deux phrases devenues célèbres : « La Chartreuse de Parme est écrite comme le code civil » ; — et : « Je songe que j'aurai peut-être quelque succès vers 1880 ».

30 Les Œuvres. — Les OEuvres de Stendhal comprennent : 1° Ses Romans, que nous avons tous indiqués, à l'exception du premier : Armance, 1827; — ses Chroniques italiennes, 1855; — et Lamielf publié de nos jours par M. Stryienski, 1888;

et d'en préciser un, dans la dépendance duquel se rangent aisément tous les autres, il semble bien qu'il ne puisse y avoir de longue hésitation; et le romantisme j c'est avant tout, en littérature et en art, le triomphe de l'individualisme, ou l'émancipation entière et absolue du Moi. Nous retrouvons ici, victorieuse enfin des obstacles qui l'avaient longtemps contrariée, l'influence de Rousseau et de Chateaubriand. Chacun de nous est son seul maître. L'artiste et le poète, comme tels, n'ont qu'une loi, et, comme hommes, ils n'ont qu'un devoir, qui est de se « communiquer ». Ni leurs contemporains ne sauraient leur en demander davantage, ni eux-mêmes ne pourraient nous le donner, sans manquer au respect dont ils sont

2° Ses OEuvres de critique [critique d'art ou critique littéraire], dont les principales sont : les Vies de Haydn, Mozart et Métastase^ 1814-1817 [sous le pseudonyme de Louis César Alexandre Bombet]; — l'Histoire de la peinture en Italie^ 1817, par M. B. A. A.; — Romej Naples et Florence^ 1817; — Racine et Shakespeare, première partie, 1823; et deuxième partie, 1825; — la Vie de Rossini, 1824; — et Promenades dans Rome, Paris, 1829;

30 Ses OEuvres diverses, dont les deux principales sont : le livre de V Amour, 1822; — les Mémoires d'un touriste, 1838; — sa Correspondance, dont on a publié deux volumes en 1855; — et un volume de Lettres à sa sœur, 1892.

Ses OEuvres complètes ont été réunies en 13 volumes, d'une part; et de l'autre 4 volumes, intitulés Œuvres posthumes, Paris, 1853- 1855, Calmann Lévy. On y a depuis ajouté : Vie de Napoléon, 1876; et les cinq ou six volumes publiés par M. Casimir Stryienski.

X. — Alphonse-Marie -Louis Prat de Lamartine [Mâcon, 1790; + 1869, Paris].

1* Les Sources. — Lamartine lui-même, dans sa Correspondance, publiée par M™® Valentine de Lamartine, 1'® édition, 1873-1875; et 2^ édition, 1881-1882 [plus complète, mais très incomplète encore] ; — ses Confidences, 1849; — ses Nouvelles confidences, 1851; — ses Mémoires inédits [1790-1815], 1870; — et le Manuscrit de ma mère, 1871.

Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. I, 1832, 1836, 1839; et

comme tenus envers leur propre originalité. Et si nous avons, a diverses reprises, assez insisté sur ce point pour estimer sans [doute inutile d'y appuyer encore, nous nous contenterons d'ajouter qu'entre 1825 et 1835 il n'était rien, — depuis l'exemple de Byron jusqu'à r « idéalisme subjectif » de Fichte, — qui ne concourût à favoriser ce développement de l'individualisme. C'est donc aussi précisément pourquoi, de tous les caractères du romantisme, il n'y en a pas qui lui soit plus essentiel : j'entends par là qui explique mieux les causes de sa grandeur; celles de sa décadence; et la nature de la réaction qu'il devait provoquer.

Guerre au classicisme, liberté, vérité dans l'art, cou-

Causeries du lundi, t. I, 1849 ; et t. IV, 1851 ; — A. Vinet, Études sur la littérature française au xix^ siècle, t. II, 1845; — Gustave Planche, dans la Revue des Deux Mondes, inin 1851, novembre 1859; — Cuvillier-Fleury, Dernières études littéraires, 1859; — Victor de Laprade, Le Sentiment de la nature chez les modernes, 1868; Eugène Pelletan, Lamartine, sa vie et ses œuvres, Paris, 1869; — Ch. de Mazade, Lamartine, sa vie littéraire et politique, Paris, 1870; — Emile Ollivier, Lamartine, Paris, 1874; — Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, Paris, 1876; — Ch. Alexandre, Souvenirs sur Lamartine, Paris, 1884; — F. Brunetière, La poésie de Lamartine, dans la Revue des Deux Mondes, août 1886; et V Évolution de la poésie lyrique, t. I, 1894; — - Ém. Faguet, XIX^ siècle, 1887; — Ch. de Pomairols, Lamartine, Paris, 1889; — Chamborand de Périssat, Lamartine inconnu, 1891; — F. de Reyssié, La jeunesse de Lamartine, Paris, 1892; — Ém. Deschanel, Lamartine, Paris, 1893; — Jules Lemaitre, Les contemporains, t. VI, 1895.

2^ Le Poète, — et quelque rôle qu'il ait joué par ailleurs; — comme aussi quelque air de dédain qu'il ait afiTecté parfois pour sa poésie ; — et quelque service enfîn qu'il nous ait rendu dans un jour fameux ; — que sa gloire sera toujours d'être l'auteur des Méditations et des Harmonies] — et non celui de V Histoire de la Restauration ou même de VHistoire des Girondins.

Son origine et son éducation [Cf. sa Correspondance, toute pleine de précieux renseignements sur ses premiers maîtres et ses premières lectures]. — La famille de Lamartine; — et d'un mot de

leur locale, imitation des littératures étrangères, tous ces autres noms, en effet, dont on a fait tant de bruit, n'ont servi que de couverture ou de déguisement à l'étalage du moi. Ce que Victor Hugo, ce que Musset, le vieux Dumas ou George Sand ont imité de Gœthe ou de Byron, ce n'a jamais été que leur manière de vivre leurs romans, ou de <c romancer » leur vie ; de se mettre eux-mêmes en scène ; de raconter, de confesser publiquement leurs amours ; le Werther du premier, le Don Juan du second ; — mais non pas la rare application de l'un au perfectionnement de sa propre individualité, ni la mort héroïque de l'autre. Pareillement, si nous examinons en quoi la liberté a consisté pour eux, — la liberté dans l'art, et non la liberté

Sainte-Beuve à propos de Rousseau : « qu'il est bon d'être né de la race des purs ». — Le sentiment de la nature; — et comment Lamartine n'a pas eu besoin de l'acquérir pour le posséder; — en ayant été pénétré dès l'enfance. — Le sentiment religieux; — et combien il est plus sincère chez Lamartine que chez Chateaubriand ; — ou du moins plus « natif» ; — et peut-être ainsi d'autant plus favorable à la poésie. — Noblesse naturelle de l'imagination de Lamartine. — Ses premiers vers [Cf. sa Correspondance] ; — et leur ressemblance avec ceux de ChênedoUé ; — mais surtout de Parny. — L'Elvire des Méditations [Cf. A. France, L'Elvire de Lamartine^ — Essais dramatiques du poète et ses relations avec Talma. — La publication des Méditations^ 1819. — Efiet qu'elles produisent, tout à fait hors de comparaison avec celui des Poésies de Chénier, 1819 ; — et nouvelle orientation qu'elles donnent à la poésie. — Les Nouvelles Méditations, et la Mort de Socrate, 1823.

— Séjour en Italie. — Le Dernier chant du pèlerinage de Childe Haroldy 1825. — Lamartine chargé d'affaires de France à Florence.

— Composition des Harmonies; — retour à Paris. — Réception à l'Académie française; — et publication des Harmonies, 1830. — Au lendemain de la révolution de 1830, il donne sa démission ; — et publie son premier écrit politique. — Son échec électoral dans le Var; — son départ pour l'Orient; — sa rencontre avec lady Esther Stanhope. — Rentrée en France, 1833; — publication du Voyage en Orient, 1835; — et de Jocelyn, 1836.

A. Les Méditations. — Du caractère général des premières Médi-

tSfc MAKUEL DE l'hISTOIKE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE

de Fart, qni sont deux choses très différentes, — ce n'a pas été sans doute à se rendre maîtres du choix de leurs sujets, puisqu'on avait bien permis à Voltaire d'aller chercher les siens jusqu'en Amérique et jusqa'en Chine ; ni h écrire des drames en prose, puisque Cromwell, Hernani, Christine y Othello sont en vers; ni même à violer les « règles D, puisqu'enfin quelles « règles » dira-t-on qu'il y eût de Télégie, de l'ode, du roman, et Cinq-Mars, les Orienta/es y Notre-Dame de Paris y les Confessions de Joseph Delorme sont-elles, ou non, des œuvres romantiques? Il faut Tavouer : les romantiques n'ont entendu la liberté que du droit d'être eux-mêmes en tout; de n'incliner devant aucune puissance au monde la « souve-

tations; — et, qaand oa les compare anx Chansons de Béranger, 1816-1824; — ce qui est presque une profanation ; — ou même aux Élégies de Chénier, 1819; — que ce qu'on y voit de plus neuf, c'est que le poète y a retrouvé les vrais « thèmes » lyriques ; — lesquels sont la Nature, l'Amour et la Mort ; — et les a traités avec autant d'élévation qu'il y a de sensualité dans les vers de Chénier; — et de « gauloiserie » narquoise ou d'épicurisme sournois dans les chansons de Béranger. — De la Mort de Socrate ; — et de l'aptitude de Lamartine à la poésie philosophique [Cf. Voltaire, dans ses DiS' cours sur l'homme]. — Les Nouvelles Méditations [Cf. le chapitre de M. Pomairols, dans son Lamartine] ; — et qu'aux caractères des premières elles en joignent un autre ; — qui est d'allier plus

Cf. le Crucifix] ; — non Cf. les Préludes] ; — et

de grâce [Cf. Ischia] à plus de force

moins de sincérité à plus de virtuosité

d'être à la fois ce qu'il y a dans la poésie française de plus noble

et de plus voluptueux.

B. Jocelyn\ — et qu'il a d'abord ce mérite ; — qui en est bien un; — d'être le seul « poème » de quelque étendue que nous ayons en notre langue. — Du sujet de Jocelyn; — et de quelques objections que l'on a faites à Lamartine [Cf. sur ce point les quatre articles de Yinet et Em. Deschanel, dans un sens, et de Sainte- Beuve et J. Lemaître dans l'autre]. — Que de reprocher à Lamartine de n'avoir point marié Jocelyn et Laurence; — c'est reprocher à Corneille d'avoir séparé Polyeucte de Pauline; — et oublier qu'ils n'ont sans doute écrit que « pour les séparer » l'un son drame,

raineté » de l'artiste; de ne reconnaître de loi que celle de leur caprice ou de leur fantaisie :

Toujours le cœur humain pour modèle et pour maître ! Le cœur humain de qui ? Le cœur humain de quoi ? Quand le diable y serait, j'ai mon « cœur humain » moi!

Et si Ton a pu dire enfin, si je crois avoir dit moimême que le romantisme avait pris en tout le contre-pied du classicisme, la grande raison en est uniquement que le classicisme avait fait de l'impersonnalité de l'œuvre d'art l'une des conditions de sa perfection.

Par là également, par cette liberté d'être soi-même, et de n'être que soi, ou, si l'on le veut, de « réfracter » en

et l'autre son poème. — D'une comparaison que Sainte-Beuve a faite de la « poésie de curé de campagne » qu'il feint d'admirer surtout dans Jocelyn ; — avec la poésie de Wordsworth ; — et que c'est louer Jocelyn par son moindre mérite. — Que si ce mérite est en effet réel ; — et s'il y a dans Jocelyn toute une veine de poésie familière : — on y retrouve pourtant aussi le poète des Méditations', — son sentiment de la nature; — sa conception de l'amour, toujours aussi chaste dans son expression qu'ardente en son désir. — On y retrouve cette richesse d'inspiration; — et cette fécondité descriptive auxquelles on ne peut reprocher, — que de tendre à l'abus d'elles-mêmes. — Et on y retrouve enfin ce caractère « philosophique » de la poésie de Lamartine; — que nous avons déjà signalé dans les Méditations', — et qui fait songer par endroits de Fénelon.

C. Les Harmonies ] — et qu'ayant paru avant Jocelyn ; — si cependant c'est après Jocelyn qu'on en parle; — la raison en est « qu'étant écrites comme elles ont été senties, sans liaison et sans suite » ; — elles sont la substance même de la poésie de Lamartine; — quand, au lieu de se contenir et de se surveiller, elle s'épanche. — Elle trahit en effet ainsi sa véritable nature ; — qui est précisément de ne pas savoir se borner; — et de tendre non seulement à la philosophie ; — mais à la philosophie panthéiste ; — et à force d'abondance, au vague et à l'indétermination. — Que cette observation n'a pas d'ailleurs pour objet de « déprécier » les Harmonies-., — si Lamartine, à cette inspiration générale, a mêlé

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soi l'univers, s'explique l'abondance, la richesse et l'éclat du lyrisme romantique. Il n'y a rien de supérieur dans notre langue aux Méditations de Lamartine, à quelquesunes des grandes odes d'Hugo, — depuis les Deux lles^ 1824, jusqu'aux Mages, 1856, — ou aux Nuits d'Alfred de Musset. Si ces très grands poètes ne nous intéressent pas toujours en nous parlant d'eux-mêmes, ils ne nous intéressent jamais qu'à nous parler d'eux-mêmes. Ou plutôt encore, ce qui les a eux-mêmes émus dans l'histoire ou dans la vie, telle est l'origine et le sujet de leurs chants, qui ne nous intéressent point quand ils n'y ont mis d'eux que ce qu'il y avait en eux de plus singulier, mais à l'unisson desquels nous vibrons tout entiers quand nous

quelques-unes de ses inspirations les plus précises [Cf. Le premier regret^ Milly ou la terre natale] ; — mais de le montrer s'échappant à lui-même ; — ne se préoccupant désormais ni de choisir entre ses idées ; — ni de donner des digues au flot toujours plus abondant de son improvisation; — et se préparant ainsi à écrire la Chute d'un ange. — S'il faut regretter que Lamartine se soit tourné vers la politique ; — et qu'il semble bien qu'en tout cas son inspiration poétique fut dès lors sinon tarie ; — mais assurément « dépersonnalisée ».. — Qu'il appartient d'ailleurs encore à l'histoire de la littérature; — par quelques-uns de ses Discours [Cf. L. de Ronchaud, La politique de Lamartine, Paris, 1878] ; — et quelques-uns de ses pressentiments [Cf. E. M. de Vogué, Heures d'histoire, Paris, 1893]. — - Il lui appartient encore par son Histoire des Girondins, 1847 ; — où sans doute l'histoire est étrangement défigurée ; — mais dont un poète seul pouvait écrire certaines pages ; — et il lui appartient enfin par ses romans personnels ; Raphaël, 1849; — les Confidences, 1849 ; — les Nouvelles Confidences, 1851 ; — Graziella, 1852. — Mais, à partir de cette date, — réduit, comme on disait jadis, à « travailler pour le libraire », — on trouve sans doute quelque ressouvenir de son passé dans ses livres et dans ses journaux; — et on y trouve surtout plus de critique et de jugement qu'on n'affecte parfois de le croire ; — mais il a cessé d'agir sur l'opinion; — et, près de quinze ans avant sa mort, — son rôle littéraire est terminé.

30 Les Œuvres. — Les Œuvres de Lamartine se composent de :

y retrouvons nos propres émotions répercutées, amplifiées, et multipliées par l'écho de leur voix. A cet égard on peut bien dire qu'ils nous ont révélé pour la première fois la grande poésie lyrique, celle dont Ronsard n'avait eu que le pressentiment, et que Malherbe « avait réduite aux bornes du devoir », en la dérivant vers la grande éloquence. Mais, quelle différence y a-t-il entre l'éloquence et le lyrisme, si d'ailleurs les mêmes « mouvements », et les mêmes « images » , et les mêmes c< qualités de langue » les caractérisent l'un et l'autre? Une seule peut-être, très petite et très grande à la fois. Tandis que l'orateur essaie de donner à son émotion la forme la plus générale qu'il puisse, afin d'atteindre ainsi l'auditoire le plus divers et

1° Ses PoésieSf qui sont les Méditations^ 1820 ; — la Mort de Socrate, 1823; — les Nouvelles Méditations^ 1823; — le Dernier chant du pèlerinage de Childe-Haroldf 1825 ; — les Harmonies poétiques et religieuses, 1830; — Jocelyn, 1836; — la Chute d'un ange, 1838; — les Recueillements poétiques, 1839.

Il y faut joindre un volume de Poésies inédites, publié en 1873 ; et d'assez nombreuses poésies de jeunesse, éparses dans le premier volume de sa Correspondance)

2oSes Romans : Raphaël, 1849;— Geneviève, 1850; — le Tailleur de pierres de Saint-Point, 1851 ; — Graziella, 1852 ; et [quoique d'ailleurs il s'y rencontre beaucoup de vérité mêlée à beaucoup d'imagination], — les Confidences, 1849; — et les Nouvelles Confidences, 1851 ;

3° Son Voyage en Orient, 1832-1833;

4® Son Histoire des Girondins, 1847 ; — et son Histoire de la Restauration, 1852, etc.;

5<* Sa Correspondance.

6<> Son Cours familier de littérature.

Il existe plusieurs éditions des Œuvres complètes de Lamartine : Paris, 1840, chez Gosselin, 13 volumes; — Paris, 1845-1849, Furne, 8 volumes [qui ne comprennent en réalité que les OEuvres poétiques et le Voyage en Orient^ ; — et Paris, 1860-1863, chez l'auteur, rue de la Ville-l'Evêque, quarante volumes [dont ne font d'ailleurs partie ni la Correspondance, ni la totalité de son Cours familier de littérature^

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le plus étendu, c^est au contraire la forme la plus individuelle possible que le poète s'efforce de donner aux émotions de tout le monde. Ainsi du moins ont fait les Musset, les Hugo, les Lamartine ; et ainsi, bien loin d'eux, mais comme eux, le poète des ïambes ou celui des Confessions de Joseph Delormey auxquels tous on a précisément reproché d'être en général plus orateurs que poètes. Le reproche méconnaissait à la fois les conditions du lyrisme et le principe du romantisme. S'ils sont bien les plus grands de nos poètes lyriques, c'est qu'ils en sont les plus personnels ; et parce qu'ils en sont les plus personnels, ils en sont les plus romantiques.

Et là toujours, dans ce besoin de parler d'eux-mêmes,

XL — Le Triumvirat de Sorbonne [1815-1830].

De la fortune commune de François Guizot [Nîmes, 1787 ; •}- 1874, le Val-Richer] ; — d'Abel Villemain [Paris, 1790; f 1870, Paris] — et de Victor Cousin [Paris, 1792; -j- 1867, Cannes], — et qu'elle est bien moins de s'être tous les trois semis de la littérature pour en sortir ; — d'avoir été tous les trois « ministre de l'instruction publique » ; — ou même d'avoir tous les trois et ensemble enseigné en Sorbonne ; — que d'avoir, par cet enseignement, excité les mêmes défiances ou les mêmes enthousiasmes; — donné à l'éloquence « professorale » le même retentissement qu'à celle de la chaire, de la tribune ou du barreau; — et enfin imprimé à l'histoire, à la philosophie, et à la critique littéraire les mêmes directions. — C'est pour cette raison qu'il convient de les joindre ensemble; — et aussi parce que n'étant pas très originaux; — ils ont plutôt été les orateurs des « idées communes » de leur temps que de véritables inventeurs ; — « des vulgarisateurs » plutôt que des ff penseurs » ; — et deux au moins d'entre eux des « rhéteurs » plutôt que de vrais orateurs : — c'est Guizot qui est « le troisième ».

Tous les trois ils ont concouru à développer la curiosité des choses étrangères : -^ Guizot, par ses traductions de Shakespeare et de Gibbon; — et par des Histoires dont l'Angleterre est toujours l'âme invisible et présente ; — Villemain, par le plus célèbre de ses Cours t le Cours de littérature française au xyiii^ siècle; — où

se trouve enfin la première origine de toutes les innovations qu'il n'est que juste de leur rapporter. S'ils ont assoupli, et en quelque sorte brisé l'alexandrin classique, c'est que l'alexandrin était pour la pensée, mais surtout pour le sentiment, une enveloppe ou une armure, dont la rigidité se ployait mal aux exigences de ce que le sentiment et la pensée ont de plus personnel. Voulant traduire des émotions plus intimes, — dont ce nom même d'intimes rappelle qu'on les avait gardées jusqu'à eux pour soi-même, — les romantiques ont eu besoin d'une plus grande liberté de mouvement, et ils n'ont pas demandé autre chose à l'alexandrin réformé. Ils ont eu besoin également d'un vocabulaire plus étendu :

les écrivains et surtout les orateurs politiques anglais tiennent autant de place que nos écrivains nationaux; — et Cousin, par ses a adaptations » des philosophies de Reid ou de Dugald-Stewart, et des métaphysiques de Schelling et d'Hegel. — Tous les trois ils ont fait de la critique générale ; — ou plutôt de 1' « éclectisme » ; — Yillemain en littérature, et avec plus d'esprit ; — Cousin en philosophie, et avec plus de fougue, — et Guizot en histoire, et avec plus de raideur; — mais sans avoir, à vrai dire, ni Guizot de méthode personnelle; — ni Cousin de philosophie originale, — ni Yillemain de doctrine d'art; — et en ne s'aidaut que des lumières de leur « libéralisme ». — Que si d'ailleurs, avant Yillemain, la critique littéraire ne procédait guère que de l'humeur individuelle du critique ; — avant Cousin, la « philosophie » que du besoin qu'on en croyait avoir pour combattre ou pour consolider quelque chose; — et l'histoire, avant Guizot, que du désir de trouver dans le passé des arguments pour le présent; — tous les trois ont fait faire un grand pas à la critique générale en la fondant sur des principes plus ou moins contestables; — mais envisagés du moins comme scientiGques. — Et tous les trois enfin, par leur manière de traiter l'histoire, la philosophie et la critique littéraire, — ils ont montré la solidarité qui liait les parties d'une même civilisation : — Guizot en enveloppant l'histoire, la littérature et la philosophie dans sa généralisation historique; — Cousin en montrant le rapport de la philosophie de Condillac avec l'esprit général du xviii® siècle; — et Yillemain en mêlant l'histoire et la littérature.

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris Les yeux sur la nature et sur l'art; l'idiome, Peuple et noblesse, était l'image du royaume ; La poésie était la monarchie, un mot Était un duc et pair ou n'était qu'un grimaud ;

et de ce que Victor Hugo dit dans ces vers célèbres, on en a vu plus haut la raison. C'est qu'on n'exprimait, en ce temps-là, la nature même qu'en fonction de l'homme, et l'homme qu'en fonction de la société. Mais^ du moment qu'on rendait chacun de nous à lui-même, ces distinctions s'évanouissaient avec la doctrine dont elles étaient l'expression ; tous les mots devenaient bons qui nous servaient à manifester notre personnalité; et en littérature comme

Diversement, mais presque également, — ils ont ainsi contribué à diriger dans ses voies « le siècle de la critique et de l'histoire » ;

— ils ont fait entrer de « l'air d dans les collèges ; — et l'esprit du temps dans l'enseignement. — Comme ils ont vécu tous les trois assez vieux; — et qu'ils ont eu tous les trois au « ministère », dans les « conseils », et dans les m académies » une grande influence,

— ils ont formé chacun toute une école ; — et ils ont mis l'enseignement en communication avec le a monde » ; — dont on peut dire que depuis deux siècles il était isolé. — Ils ont encore fait entrer l'objet de leurs propres études dans la € littérature génénale » ; — et, sous ce rapport, parce qu'ils regardaient volontiers au delà de nos frontières ; — dans le champ que M°^^ de Staël avait ouvert à la curiosité ; — leur action a été plus que nationale, vraiment européenne; — et rien qu'à ce titre, dans la mesure où le romantisme était un affranchissement de la tradition parement classique; — ils ont donc eu, eux aussi, du fond de leur Sorbonne ;

— leur part dans sa formation.

XII. — Jacques-Nicolas- Augustin Thierry [Blois, 1795; f 1856, Paris].

1® Les Sources. — Augustin Thierry, Dix ans d'études historiques, préface de 1840; — Charles Magnin, Augustin Thierry, dans la Revue des Deux Mondes, mai 1841 ; — A. Nettement, Histoire de la littérature française sous la Restauration, 1853; — Ernest Renan, dans ses Essais de morale et de critique, 1857; —

en politique l'individualisme aboutissait à l'égalité. Et ne fallait-il pas enfin qu'en prose comme en vers, à la liberté du choix des mots répondît la liberté du tour? une phrase plus souple à un vocabulaire plus varié? et une révolution de la syntaxe k celle de la langue?

Ainsi, de quelque côté qu'on le prenne, on le voit, c'est à l'individualisme que le romantisme se ramène, ou encore, le lyrisme est l'intermédiaire par le moyen duquel l'individualisme s'est dégagé du romantisme; — et réciproquement. Nous en avons une dernière preuve dans la rapidité de contagion avec laquelle ils ont tous les trois, entre 1830 et 1840, envahi, pénétré, transformé tous les genres. Qui ne le sait, que les drames d'Hugo, de Musset,

Pierre Dufay et René Ribour, Le Centenaire d'Augustin Thierry ^ Blois, 1895.

2* La Rénovation de l'Histoire ; — et qu'il n'y a rien d'excessif à la rattacher au nom d'Augustin Thierry ; — sur l'esprit duquel il convient d'observer avant tout, que, ni son passage par l'Ecole normale supérieure, de fondation toute récente alors ; — ni sa collaboration avec Saint-Simon; — et aux journaux libéraux de l'époque, 1820; — tels que le Courrier français, — n'ont exercé de grande influence. — Mais ce sont Chateaubriand d'abord ; — et ensuite Walter Scott qui lui ont révélé sa vraie vocation ; — qui a été : 1® d'introduire dans l'histoire le sentiment de la diversité des époques \ — toutes ou presque toutes confondues jusqu'alors sous l'uniformité d'un même coloris; — 2" d'introduire dans l'histoire, avec la doctrine de V irréductibilité des races, une espèce de fatalisme physiologique; — mais aussi un ferment ou un levain de poésie; — si, comme nous l'avons vu en partant de l'épopée du moyen âge, — toute épopée se définit par un conflit de races; — et 3" de faire voir enfin de quelle lumière — la préoccupation active du présent éclairait les obscurités du passé ; — et leur donnait leur véritable sens.

3^ Les Œuvres. — Les OEuvres d'Augustin Thierry comprennent : 1" ses Lettres sur l'histoire de France, 1820, et réunies en volume, augmentées et corrigées en 1827; — 2** sou Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, 1825, qui est son ouvrage capital ; — 3<> ses Considérations sur l'histoire de France, servant d'intro-

de Dumas lui-même, que les romans, le Stello de Vigny, VIndiana, la Valentine, la Lélia de George Sand, la Confession (Tun Enfant du siècle ^ qui sont ce qu'il y a de plus « romantique » en français, sont aussi ce qu'il y a de plus « personnel »? Ajoutez-y le Raphaël et la Graziella de Lamartine. En vérité, ce ne sont là, pour user du vers de Du Bellay,

Que les papiers journaux, ou bien les commentaires

de leurs impressions de toute sorte ! Mais ce qui est sans doute plus digne d'attention, c'est de voir la critique, dans les premiers écrits de Sainte-Beuve, dans ses Por-

duction aux Récits des temps mérovingiens ^ 1840; — et 4® son Essai sur la formation et le progrès du Tiers-État^ 1853.

Le recueil intitulé Dix ans d'études historiques ^ publié en 1834, comprend, avec les Lettres sur Vhistoire de France [nouvelle édition], un certain nombre d'articles de l'auteur sur différents sujets d'histoire et de littérature ou de philosophie.

Il existe deux éditions des OEuvres complètes d'Augustin Thierry : Paris, 1859, Fume; — et Paris, 1883, F. Didot.

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