LE MOYEN-AGE
« J'ai eu roccasion — a dit quelque part un historien philosophe — d'étudier les institutions politiques du Moyen-âge en France, en Angleterre et en AllrnKigne;
LES AUTEURS ET LES ŒUVRES I. — La formation de la langue française.
lo Les Sources. — Amédée Thierry, Histoire des Gaulois^ et Histoire de la Gaule sous la domination romaine; — Roger de Belloguet, Ethnogénie gauloise, Paris, 1861-1868; — Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions politiques de V ancienne France, t. I. 2« édition, Paris, 1887.
G. Kôrting, Encyklopœdie und Méthodologie der romanischen Philologie, Heilbronn, 1884-1886; — G. Grober, Grundriss der romanischen Philologie, Strasbourg, 1888-1896.
Raynouard, £ea:i^tte foman, Paris, 1838-1844; — Édelestand du Méril : Essai philosophique sur la formation de la langue fran-
et, à mesure que j'avançais dans ce travail, fêtais rempli d'étonnement en s^oyant la prodigieuse similitude qui se rencontre en toutes ces lois; et j'admirais comment des peuples si différents et si peu mêlés entre eux avaient pu s'en donner de si semblables. » [Tocqueville, L'Ancien régime et la Réçolution, livre I, chap. iv.] C'est la même admiration ou le même étonnement qu'inspire une étude attentive de la littérature européenne du Moyen-âge. Rien ne ressemble à une Chanson de geste comme une autre Chanson de geste y si ce n'est un Roman de la Table-Ronde à un autre Roman de la Table-Ronde^ un Conte a un autre Conte y ou enfin un Mystère à un autre Mystère ; et deux gouttes d'eau ne sont pas plus semblables, ou, pour mieux dire, deux tragédies classiques, ni deux romans naturalistes. On y croirait d'abord apercevoir des différences, mais pour peu qu'on essaie de les
çaisCj Paris, 1852; — F. Diez : Grammaire des langues romanes, traduction française de Gaston Paris et Morel-Fatio, 3° édition, Paris, 1874-1876; — W. Meyer-Lûbke, Grammaire des Langues romanes^ traduction Rabiet et Doutrepont, Paris, 1890-1895; — les Grammaires historiques de Brachet, Darmesteter, Brunot; — les Dictionnaires étymologiques de Diez, Scheler, Korting; — et les Dictionnaires historiques de Forcellini pour le latin classique; du Gange pour le bas-latin; la Gurne Sainte-Palaye et F. Godefroy pour l'ancien français.
2^ Les Eléments successifs du français.
A. L'élément celtique; — et de la difficulté d'en déterminer aujourd'hui la nature ; — si surtout les langues celtiques et la langue latine sont elles-mêmes des langues sœurs [Gf. William Edwards, Recherches sur les langues celtiques; et Zeuss, Granimatica celticà]. — Que, si l'influence de l'élément celtique se retrouve dans le français, il semble que ce soit moins dans le vocabulaire que dans la syntaxe ; — et moins peut-être encore dans la syntaxe que dans la prononciation. — Considérations à ce sujet; et de l'influence de la conformation des organes, ou de la nature des eaux, des airs et des lieux sur la prononciation. — Que, pour
préciser, elles s'évanouissent, et tout se confond. Il semble ainsi qu'au Moyen-âge une façon de penser et de sentir commune, imposée à l'Europe entière par la triple autorité de la religion, du système féodal, et de la scolastique, ait opprimé en littérature, pendant plus de quatre ou cinq cents ans, et comme anéanti toutes les distinc* tions d'origine, de race et de personne.
Quis primiisP.,. D'où viennent les Chansons de geste \ et d'où nos Romans de la Table^Ronde? La source première en est-elle romane? ou germanique? ou celtique peut-être, à moins que l'on ne veuille que, comme celle de nos fabliaux, elle soit arabe ou hindoue? Le fait est que nous n'en savons rien. Cette littérature n'a pas d'état civil. [Cf. Pio Rajna, Le Origini deW Epopea francese, Florence, 1884.] Encore n'est-ce pas assez dire, et, sachant par ailleurs que tel Conte ou tel Mystère a vu le jour
mal définie que soit Tinfluence celtique, on ne saurait pourtant la révoquer en doute; — et qu'on ne saurait s'expliquer sans elle la différenciation du français, et de l'italien ou de l'espagnol.
B. L'élément latin. — Latin littéraire et latin vulgaire ; — conquête et « romanisation » de la Gaule; — vanité des arguments « patriotiques d en pareille matière. [Cf. Granier de Cassagnac, Les origines de la langue française .^ — Hypothèse de Raynouard sur la formation d'une « langue romane » intermédiaire entre le baslatin ou latin vulgaire et les langues novo-latines ; — dans quelle mesure on peut la soutenir; — et, en tout cas, de la commodité qu'elle offre. — Déformation ou transformation du latin vulgaire par les accents locaux; — et par le seul effet du temps. — Parlers provinciaux : dialectes et patois.
C. L'élément germanique; — et d'abord, dans quelles conditions se sont faites les « invasions barbares ». [Cf. Fustel de Coulanges, Histoire des Institutions, etc.] — Comment et pourquoi la « germanisation » de la Gaule ne pouvait succéder à sa a romanisation »,
Gallia capta ferum victorem cepit...
De quelques catégories d'idées et de mots qui semblent avoir passé
pour la première fois en France, ou en Italie, c'est en vain que nous nous efforçons de reconnaître en lui des traces de son origine, une empreinte locale, quelqu'un en&n de ces traits de « race », à la détermination psychologique ou esthétique desquels on a trop souvent, en notre temps, essayé de réduire toute l'histoire de la littérature. Une cathédrale gothique — opiis francigenum — n'a rien aussi de plus français à Paris qu'à Cologne, ou de plus allemand à Cologne qu'à Cantorbéry. Et en eflFet, les « races » de l'Europe moderne ne représentent que des formations historiques, dont les littératures ne sont pas tant l'expression que l'un des multiples « facteurs ». Allemands ou Français, Italiens, Espagnols, Anglais, nous avons tous été, dans la littérature et dans l'art, comme dans l'histoire et dans la politique, des nations avant de devenir des « races ». Mais avant d'être des
du germanique dans le français [Cf. Gaston Paris, Littérature française au moyen âge] ; — termes de guerre, — termes d'architecture, — termes de marine, etc. — Si l'on en peut conclure à une pénétration bien profonde du français par le germanique?
3<* Les premiers Monuments de la Langue. — Les Gloses de JReichenaUy vii®-viiio siècle; — les Serments de Strasbourg, 842; — la Prose de sainte Eulalie, vers l'an 880; — V Homélie sur JonaSy première moitié du x® siècle; — la Passion et la Vie de saint Léger, seconde moitié du x® siècle ; — la Vie de saint Alexis, vers 1040.
H. — L'évolution de Tépopée.
10 Les Sources*. — Cristoforo Nyrop, Storia delV Epopea francese nel medio evo, traduit du danois par Egidio Gorra, Florence, 1886; — Pio Rajna, Le origini deW Epopea francese, Florence, 1884; — Léon Gautier, Les Épopées françaises, Paris, 2^ édition, 1878-1894;— Paulin Paris, Les Chansons de Geste, dans V Histoire
à la date de publication des ouvrages qu'à la nature de leur contenu.
nations nous n'avons tous formé qu'une même Europe, homogène, indivise, inarticulée, si l'on peut ainsi dire, — l'Europe féodale, l'Europe des croisades; — et c'est pourquoi le premier caractère de la littérature française du Moyen-âge, c'est son caractère à^ uniformité.
îiXdMi uniforme y eWe est déplus impersonnelle. Entendez par là qu'en aucun temps l'écrivain n'a moins mis de sa personne dans son œuvre. A cet égard, presque toutes nos Chansons pourraient être du même poète, et tous nos Fabliaux du même conteur. Nous en avons beau connaître les auteurs, les œuvres ne laissent pas pour cela d'être toujours anonymes, à la manière, disionsnous, de ces tragédies de La Harpe, — qui pourraient être de Marmontel, et réciproquement. Est-ce qu'empêché de sortir de sa condition par le poids, le nombre, et l'astreignante continuité des obligations qui l'y retiennent,
littéraire de la France, notamment t. XXII et XXV; — Godefroi Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, Bruxelles, 1893; — Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, Paris, 1865;
— Ambroise-Firmin Didot, Essai de classification des romans de chevalerie, Paris, 1870.
Léopold Constans, La légende d'OEdipe dans le roman de Thèhes. Paris, 1881 ; — Joly, Benoit de Sainte-More et le roman de Troie, Paris, 1870; — Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature du Moyen-âge, Paris, 1886; — Arturo Graf, Borna nella memoria e nelle immaginazioni del medio evo, Turin,
Paulin Paris, Les Romans de la Table-Ronde, Paris, 1868-1877;
— Birsch-Hirchfeld, Die Sage vom Gral, Leipsig, 1877 ; — Alfred Xutt, Study on tke legend of the Holy Grail, Londres, 1888; — Gaston Paris, Les Romans de la Tahle-Ronde, dans V Histoire littéraire de la France, t. XXX; — J. Bédier, les Lais de Marie de France, dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1891; et les Fabliaux, Paris, 1893.
2^ Evolution de l Epopée.
A. L'Epopée héroïque. — Diverses formes de l'épopée : — le
« l'individu, » serf ou seigneur, clerc ou laïque, moine ou baron, ne s'appartient pas à lui-même? est le représentant de son ordre ou de sa classe avant que d'être soi? manque à la fois de la liberté, du loisir et de l'aiguillon qu'il faudrait pour oser se distinguer des autres? Qui veut se distinguer n'y saurait réussir qu'en s'isolant d'abord; et l'homme du Moyen-âge ne semble avoir pensé, ou même senti qu'en corps, pour ainsi dire, et en groupe, ou en troupe. Et, sans doute, c'est h cette raison qu'il faut attribuer la pauvreté de la veine lyrique au Moyenage. Mais surtout c'est ce qui explique cette absence entière de toute préoccupation d'art, qu'on a déguisée sous les noms spécieux de « spontanéité » ou de « naïveté ». « Les hommes d'alors, a-t-on dit, ne font pas a la réflexion la même part que nous ; ils ne s'observent pas ; ils vivent naïvement, comme les enfants. » [Cf. Gaston Paris, La
Mahahahrata) l'Épopée homérique; l'Épopée virgilienne ; les Nie- />e/M«^en; l'Épopée dante.sque, l'Épopée française; la Jérusalem délivrée. — Que le propre de l'épopée semble être à son origine :
— lo d'avoir un fondement historique ou cru tel; — 2<> de poétiser un conflit non seulement de « nationalités », mais de « races » ; — 3<* et d'incarner le triomphe de l'une de ces races sur l'autre dans un héros « éponyme ». — Qu'il ne saurait être qu'à peine question, ces caractères une fois admis, d'une épopée mérovingienne;
— et qu'il devient presque indifférent de savoir ce que c'étaient que ces « cantilèues » ou vulgaria carmina qui auraient précédé l'épopée nationale. — Il n'y a pas lieu non plus d'examiner si l'épopée française est « romane » ou « germanique » dans son origine; — et encore bien moins de faire de la question une question de patriotisme. — Le moment précis de la naissance de l'épopée française est celui de la rencontre ou du heurt de l'Orient et de l'Occident, de l'islamisme et du christianisme, de l'Arabe et du Franc; — elle s'est incarnée d'abord dans la personne de Charles- Martel, que l'on a confondu plus tard avec son petit-fils Charlcraagne; — et ainsi on peut môme dire « où » nos Chansons de geste sont nées : c'est sur le champ de bataille do Poitiers.
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Poésie du Moyen-dge]. Et on a eu raison de le dire ! Mais aussi, comme les enfants, n'éprouvent-ils que des sentiments très généraux ou « typiques », dont Texpression est aussi générale qu'eux-mêmes ; et l'art est justement chose individuelle. Ce qui distingue un peintre d'un autre peintre, c'est ce qu'ils savent apercevoir l'un et l'autre de diflTérent dans un même modèle. Le Moyen-âge, lui, n'y a guère vu que ce que l'on y reconnaît d'abord de pareil ou d'identique. Tous les hommes pour lui se ressemblent, un peu comme à nos yeux tous les nègres ou tous les Chinois ; et, au fait, ce qui diversifie les visages humains, et, en les diversifiant, ce qui les individualise, n'est-ce pas le reflet en eux d'une complexité intérieure, d'une richesse, ou d'une intensité de vie inconnue aux hommes de ce temps? Leur littérature est donc très générale, dépourvue de signification individuelle comme de signi-
Comment on peut tirer, de ces caractères de l'épopée proprement dite, une division de son histoire. — Elle a dû débuter par les chansons du Cycle du roi, c'est-à-dirè dont Charlemagne est le héros [Ex. la Chanson de Boland] ; — auxquelles ont succédé les chansons du Cycle de Garin de Montglane [Ex. la Chanson d'Aliscans] dont les héros sont les continuateurs de la lutte du grand Empereur contre le Sarrasin; — et à celles-ci les chansons du Cycle féodal [Ex. Renaud de Montauhan], dont les héros sont les barons en révolte contre une royauté qui ne remplit plus son office.
— Coïncidence notable des chansons de ce dernier cycle avec le recul de Tlslam. — Le même temps doit être aussi celui des chansons qui nous montrent les nationalités intérieures en lutte les unes contre les autres [Ex. la Chanson de Garin le Loherain]; — et celui des poèmes généalogiques [Ex. Les Enfances Guillaume], qui ont pour objet est de donner aux héros une origine et des débuts dont les merveilles s'accordent avec la grandeur de leurs exploits.
— Comparaison des poèmes de ce genre avec les poèmes cycliques de la poésie grecque; — et avec les « généalogies » sémitiques. — Que nos dernières Chansons de geste sont déjà, dans le vrai sens du mot, des épopées littéraires; — non moins artificielles qu'en
ficatiou locale, et c'est ce que l'on veut dire quand on en note le caractère ^ impersonnalité.
Enfin, — et par rapport a la rapidité de succession des idées ou des formes d'art dans nos littératures modernes, dans nos littératures contemporaines surtout, — Vimmohilité de la littérature du Moyen-âge en fait un dernier caractère. Car ce n'est pas seulement d'un bout de l'Europe h l'autre bout qu'une Chanson de geste ressemble à une autre Chanson de geste^ ou un Mystère à un autre Mystère^ c'est encore d'un siècle a un autre siècle, et du temps de Charlemagne à celui de saint Louis. Entre la Chanson de Roland^ que l'on date de l'an 1080, et celle de Raoul de Cambrai^ dont on place la rédaction aux environs de 1220, s'il y a quelques différences, n'étant guère que « philologiques », elles ne se révèlent donc aussi qu'aux seuls érudits. Précisons bien ce point.
d'autres temps une Henriade ou une Pétréide ; — mais que l'inspiration vraiment sincère se retrouve, en même temps que la cause reparaît, dans les chansons qui forment le Cycle de la Croisade [Ex. la Chanson du chevalier au Cjrgne].
C'est presque aussitôt après que l'histoire proprement dite se dégage de l'épopée. — Geoffroi de Yillehardouin et la Conquête de Constantinople, 1210-1215; — conditions « épiques » de l'événement, et allure u épique » du récit; — comparaison à cet égard de l'évolution de l'épopée française et de celle de l'épopée grecque : — l'auteur de la Conquête de Constantinople est à l'auteur de la Chanson de Roland ce qu'Hérodote est à Homère. — Il serait plus arbitraire de prétendre retrouver le caractère « épique » dans la Vie de saint Louis, du sire de Joinville, 1275; — et cependant, si saint Louis en est le héros, ne peut-on pas dire que l'hagiographie est la véritable épopée chrétienne? — mais si c'est Joinville lui-même, alors c'est déjà l'histoire sous forme d'autobiographie. — On retrouve les caractères de l'épopée, luttant pour ainsi dire avec ceux de l'histoire, dans les Chroniques de Froissart. — La Chronique de Bertrand du Guesclin, du trouvère Cuvelier; — et la Geste des Bourguignons, « qui clôt la série des
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Si ton ne connaissait pas la date du Cid ou à^Ho" race^ il faudrait être aveugle pour ne pas voir que Britannicus ou Bajazet les ont assurément suivis. Mais la Chronique de Bertrand du Guescli/iy du trouvère Cuvelier, pour être d'ailleurs plus plate que la Chanson de Renaud de Montauban, ne laisse pas de lui ressembler bien plus qu'elle n'en diflFere. Même héroïque matière, et même manière de la traiter [Cf. Paulin Paris, Histoire littéraire de la France^ t. XXIII]. Evidemment les heures coulent plus lentement alors que de nos jours, beaucoup plus lentement, d'une allure plus paresseuse ; on vit moins vite; et comme on n'en vit pas pour cela d'une vie plus intense ou plus intime, il en résulte que, s'il s'opère quelque sourd travail au sein de cette immobilité, rien n'en paraît d'abord à la surface.
Mais le travail ne s'en opère pas moins, et c'est le
poèmes en laisses monorimes », — nous conduisent de là jusqu'au seuil du xv® siècle.
B. L'Epopée antique; — et qu'il est abusif de nommer de ce nom des « romans d'aventures » qui n'ont aucun des caractères de l'épopée; — le Roman d'Alexandre le Grand et le Roman de Troie sont les Trois Mousquetaires ou les Quarante-Cinq de leur temps; — ce qui revient à dire que le Moyen-âge n'a vu dans les légendes de l'antiquité que ce qu'elles contenaient de « merveilleux » ou de a surprenant; » — et qu'à cet égard, avec les moins historiques de nos chansons de geste, les épopées inspirées de l'antiquité servent de transition aux Romans de la Table-Ronde.
C. VEpopée romanesque. — S'il faut chercher l'origine de l'épopée romanesque dans une transformation des mœurs; — et, à ce propos, de l'opposition de VÉpopée courtoise et de YÉpopée nationale. — Que la véritable origine de l'épopée romanesque est dans la différenciation des éléments de l'épopée nationale ; — dont l'élément authentique est devenu de l'histoire ; — et l'élément merveilleux, symbolique et mythique est devenu le roman d'aventures. — Sources des romans de la Table-Ronde. — h'Historia Regum BritanniXf de Geoffroi de Monmouth, 1135, et sa Vita
moment de dire que, comme cette impersonnalité ou comme cette uniformité dont nous parlions tout à l'heure, ainsi cette immobilité n'est et ne peut être que relative. Il n'y a rien d'absolu en histoire. Ajoutons même ici que, de n'avoir été précipitée ou contrariée dans son mouvement par aucune intervention du dehors ni par aucun caprice individuel, c'est ce qui fait le grand intérêt historique de la littérature du Moyen-âge. Elle s'est développée lentement, mais elle s'est développée de son fonds, sur place, en quelque sorte, et conformément à sa nature. Les philologues nous enseignent que la langue de Joinville et de Guillaume de Lorris, — la langue j de la Vie de saint Louis et de la première partie du i Roman de la Rose, — moins riche assurément, moins colorée, moins souple, moins subtile et moins raffinée que la nôtre, était cependant, en un certain sens, plus
Merlini. — La Geste des Bretons ou Roman de Brutj de Wace [traduction en vers de GeofFroi de Monmouth], 1145. — Constitution du Cycle d'Arthur. — Les lais de Marie de France. — Le Tristan de BérouL — Autres contes « anglo-normands ». — Rattachement des aventures de Tristan, et autres héros gallois, au cycle d'Arthur. — Crestien de Troyes s'empare de la matière de Bretagne; — et c'est ici que, pour la première fois dans l'histoire de la littérature du Moyen-âge, on peut saisir l'influence du talent sur la transformation d'une littérature.
Caractères généraux de l'épopée romanesque ; — et qu'ils ne sont ni ceux de l'épopée héroïque, — ni ceux de la poésie provençale : — lo le merveilleux n'y est pas celui des pays du soleil, non plus que le paysage en général; — 2° l'adoration mystique à la fois et sensuelle dont la femme y est l'objet ne ressemble pas du tout à ce qui respire dans les chansons des troubadours; — 3° la passion y aiTecte un caractère de tendresse et de profondeur qu'elle ne présente nulle part ailleurs; — 4^ et le tout s'y enveloppe d'un voile de mélancolie ou de tristesse même qui n'a certainement rien de méridional. — D'autres caractères ne différencient pas moins notre épopée romanesque de la poésie arabe; — puisqu'on a prétendu
voisine de sa perfection, comme étant plus logique; et ils entendent par là plus conforme aux lois de révolution organique des langues. Et, en effet, prosateur ou poète, aucun grand écrivain n'avait encore eu Taudace d'en troubler le cours. Pareillement, et pour avoir elle aussi quelque chose de plus logique, l'évolution de la littérature du Moyen-âge n'en est donc que plus instructive. Il s'agit de savoir comment s'est faite cette évolution .
On prétend quelquefois qu'elle aurait commencé par la poésie lyrique ; et, sans remonter jusqu'à ces chansons dont Salvien nous dit qu'elles servaient à nos pères de
voir dans les Arabes les initiateurs de la « chevalerie ». — Elle diffère encore de l'inspiration des Niehelungen, — L'inspiration des romans de la Table-Ronde est foncièrement celtique.
Comment leur origine explique leur succès par leur nouveauté. — Longue influence des Romans de la Table-Bonde ; — leur diffusion à l'étranger; — la compilation de Rusticien de Pise, 1270; — traductions, continuations, imitations italiennes, allemandes, néerlandaises, anglaises, espagnoles et portugaises. — Le Parsifal de Wolfram d'Eschenbach, et Tristan et Iseult de Gottfried do Strasbourg. — Pénétration réciproque du Cycle d'Arthur et du Cycle de la Croisade. — On met en prose les plus anciens Romans de la Table-Ronde; — on en compose directement en prose, tels que Merlin, le Grand Saint Graal, etc; — ils deviennent sous cette nouvelle forme les sources d'inspiration des Aniadis; — et rattachent ainsi, par eux, le « roman» moderne et la littérature classique à la littérature et au roman du Moyen-âge.
3» Les Œuvres. — On trouvera dans l'ouvrage plus haut cité, de M. C. Nyrop la liste complète de nos Chansons de geste; et, dans l'article de M. G. Paris, Histoire littéraire de la France^ t. XXX, l'analyse de la plupart des romans en vers qui se rapportent au
consolation de leurs maux : — cantilenis infortunia sua solantu7\ — on nous parle de « cantilènes » dont nos grandes épopées ne seraient que l'assemblage, et le développement. Mais ces cantilènes n'ont absolument rien de lyrique et, pour peu qu'on essaie d'en imaginer la nature, elles ne sont à proprement parler que de l'épopée diffuse, de l'épopée qui nest pas encore, qui de{>ient, mais déjà de l'épopée. Elles aspirent à se réunir; et chez nous, comme en Grèce autrefois, on dirait avec vérité qu'elles n'ont de raison d'être que par et dans l'épopée qu'elles devaient être un jour.
C'est de l'épopée qu'il faut donc partir. Elle n'est A d'abord, comme encore en Grèce, que de l'histoire, s'il ne faut pas douter que les hommes du Moyen-âge ne fussent aussi convaincus de la réalité des exploits de Roland que de l'existence de Philippe-Auguste ou de
cycle breton. Nous y renvoyons donc le lecteur, et nous nous contentons ici d'indiquer plus particulièrement :
La Chanson de Roland^ nombreuses éditions, parmi lesquelles il convient de signaler : l'édition F. Michel, Paris, 1837; — rédition V. Génin, Paris, 1850, — l'édition ou les éditions Léon Gautier,Tours, 1872-1883; — les éditions Th. MûUer, 1863, et 1878; — et l'édition W.Fôrster, Heilbronn, 1883 ; — la Chanson d'AliscanSj édition Gués* sard et Montaiglou, Paris, 1870; — la Chanson de Renaud de Mon* tauhan [Les Quatre fils Aymon], édition Michelant, 1862, Stuttgart; [Cf. un article de Taine dans ses Essais de critique et d'histoire^ ;
— la Chanson de Girart de Roussillon^ édition ou traduction P. Meyer, Paris, 1884; — la Chanson de Raoul de Cambrai^ édition Paul Meyer et Longnon, Paris, 1882; — et la Chanson du Chevalier au Cygne, édition ReifiFenberg, Bruxelles, 1846-1848.
Les principaux monuments de VEpopée antique sont : le Roman de Thèbes, édition L. Constans, Paris, 1890; — le Roman de Troie, de Benoistde Sainte -More, publié par M. A. Joly, Paris, 1870-1871 ;
— le Roman d'Enéas, publié par M. J. S. de Grave, Halle, 1891 ;
— et les Romans d'Alexandre le Grand, publiés par M. Paul Meyer, Paris, 1886.
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saint Louis. Les enfants ne le sont-ils pas bien de l'existence du Petit Poucet et du Chat Botté? Mais c'est de l'histoire amplifiée, de l'histoire « héroïsée », si l'on osait risquer ce barbarisme; et, à la faveur de cette amplification, qui n'est qu'un eflFort du poète pour égaler son langage à la grandeur des événements qu'il chante, s'insinue déjà dans l'histoire un commencement d'exagération, et bientôt un élément merveilleux ou fabuleux. On prête aux Roland, aux Guillaume, aux Renaud, des vertus qui excèdent la mesure de l'humanité ; on leur attribue des exploits dignes de leurs vertus ; on arme l'un de sa « Durandal », on met l'autre à cheval sur « Bayard »! Comme d'ailleurs cet élément fabuleux flatte plus agréablement les imaginations des hommes, il ne tarde pas a usurper sur l'élément historique, auquel même on le voit servir d'explication, jusqu'à ce qu'il prenne enfin toute
Viennent enfin, parmi les romans de la Table-Ronde, et indépendamment des Œuvres de Crestien de Troyes, dont M. Wendelin Fôrster a entrepris la publication complète : [Crestien von Troyes sàmtlicke Werke, Halle, 1884. 1887, 1890]; — les Lais de Marie de France, édition Karl Warnke, Halle, 1885; — Lancelot du Lac [analysé dans Paulin Paris, op. cit."] et édition Tarbé, 1849, Reims; — Percevait édition Potvin, Mons, 1866-1871 ; — Le Saint Graal, édition Hucher, Le Mans, 1874; — Merlin, édition G. Paris et Ulrich, dans la collection de la Société des anciens textes français, Paris, 1886; — et Tristan, recueil de ce qui reste de poèmes relatifs à ses aventures, édition Fr. Michel, Londres et Paris, 1835-1839.
in. — Les chansonniers.
1° Les Sources. — Paulin Paris, son article surZes Chansonniers dans VHistoire littéraire de la France, t. XXIII; — G. Raynaud, Bibliographie des chansonniers français des xiii^ et xiv® siècles, Paris, 1884; — V. Jeanroy, les Origines de la Poésie lyrique en France au Moyen-âge, Paris, 1889; — G. Paris, Les Origines de la Poésie lyrique en France, Paris, 1892.
la place, dans les Romans de la Table-Ronde fur exemple, où rhistoire ne sert plus que de prétexte au trouvère pour exercer la fertilité de son invention ; — et le roman se détache ainsi de Vépopée.
U épopée ne cesse pas d'exister; et les Chansons qui forment le « cycle de la Croisade », sont un témoignage assuré de la longue survivance du genre. Mais il n'est plus qu'une ombre, un reflet de lui-même, sans corps qui le soutienne, et d'où la couleur, d'où la vie se retirent insensiblement. D'un autre côté, à mesure que Ton conçoit mieux la grandeur purement humaine des événements historiques, Vépopée se change en chronique^ comme dans la Chanson de Bertrand du GuescUn, Rien de plus prosaïque ni qu'il y ait moins de raisons de mettre en vers! Les auteurs le sentent bien, et surtout leurs lecteurs, ou plutôt leurs auditeurs. Trois ou quatre
2° Les diverses formes de la Poésie lyrique.
A. — Les Chansons de toile ou d'histoire ; — et qu'elles sont contemporaines de l'épopée nationale, comme le prouvent : — leur tour essentiellement narratif; — le rôle que les femmes y jouent; [ce sont elles qui font les avances, et les hommes les traitent avec la brutalité dont ils usent toujours en pareil cas] ; — enfin l'indistinction des éléments épique, lyrique, et même dramatique. — L'élément épique domine dans les Chansons d'histoire proprement dites ; — l'élément dramatique se dégage dans les Pastourelles et Chansons à danger y dont le développement ultérieur aboutit, — sous l'influence des divertissements des Fêtes de Mai^ — à de véritables pièces, telles que le Jeu de Robin et Marion, d'Adam de la Halle, 1260; — mais le second, l'élément lyrique ou personnel, n'apparaît qu'au contact de la poésie provençale.
B. — Caractère artificiel de la poésie provençale; — et qu*elle n'est qu'un jeu d'esprit ; — dont le thème invariable est l'amour « courtois » ; — mais dont la valeur d'art n'est pas moins grande pour cela : Materiam superavit opus [Cf. dans la littérature grecque les poètes de l'époque alexandrine] ; — et dont les défauts autant que les qualités expliquent la fortune aristocratique.
i DU HOYBK-AGB
siècles avant l'Art poétique, ils se rendent comj
l'épopée
Se aoutient par la fable et vit de flclians.
Et comment ne s'aviseraient-ils pas, en lisant 1 saint Louis, du sire de Joiaville, on la Conquête i tantinople, de Geoffroy de Villehardouin, que de la prose n'enlève rien à l'intérêt d'un récit, fùthéroïque ? Ce qu'en tout cas nous pouvons dîi (jue maître Jehan Froissart, qui avait commencé ses Chroniques en vers, pour faire plus d'Iioi Prouesse, les remet en prose; — et voilà Vkistc fois détachée de l'épopée et distinguée du roman
Le sens et la nature de l'évolution sont donc clairs : il s'agit d'une différenciation des genres. Au I seul genre, nous en avons trois désormais, — aux
C, — Lee prÎDCîpauK représeu tapie de la poésie 1^ langue d'oil sout i Conon ou Queaoe de Béthune, — Gace Bloudel de Nesle, — Guy, châtelain de Coucy; — GautU naus, — Goutter de Sotgntes, — Thibaut de Champagi Navarre, — Charles d'Anjou, roi de Sicile, — Colin Mui Rulebeuf, — Quelques rares o bourgeois o se sont aus< dans ce genre, — notamment dans les a puys u du ni France; — et parmi lesquels ou cite : Adam de la llalli Bodel, — Baude Fastoul, tous les trois d'Arras '.
D. — Si les uns ou les autres ont ajouté quelque chos modèles proveoçaui, — et qu'il semble qu'ils aient pris l'ai au sérieux. — Mats peut-ftrc cela ne tient-il qu'au carac langue; — moins Formée, et par conséquent d'apparence [ que la langue d'oc. — Ils ont toutefois exprime quelques s qu'on n'avait pas exprimés avant eux; — et, sous le rap| forme, quelques-unes de ces Chansons courtoises sont pei que la littérature du Moyen-àge nous a laissé déplus ach
Ton voulait, on en pourrait ajouter de surcroît un quatrième, Vépopée satirique^ de l'espèce de Baudoin de Sebourg ou du Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem^ — tous les trois nettement caractérisés; et, comme nous le disions, ce n'est aucune intervention du dehors qui les a ainsi séparés l'un de l'autre, mais au contraire une nécessité du dedans. On remarquera que la même différenciation de genres s'était autrefois opérée en Grèce, VOdyssée ayant certainement succédé à Vlliade^ et les Histoires d'Hérodote à VOdyssée,
Une différenciation des classes , dont l'origine lointaine se retrouverait dans le progrès de la civilisation générale, semble a peu près contemporaine de la dernière phase de la différenciation des genres,
Richeut, le plus ancien des fabliaux qui nous soient parvenus, est de 1159, mais Richeut n'est qu'à peine un
E. — Derûière transformation de la poésie lyrique. — Développement des genres à forme fixe [Ballade^ Rondeau, Virelai^ Chant Boyal]. — Disparition du sentiment personnel. — Guillaume de Machaut, — Eustache Deschamps, — Christine de Pisan, — Alain Chartier. — Caractère « circonstanciel » de leur œuvre; — ils essaient de faire delà poésie avec l'actualité. — Qu'il y a lieu de s'étonner que, contemporains de du Guesclin ou de Jeanne d'Arc, ils n'y aient pas mieux réussi [Cf. la plus connue des ballades d'Eustache Descbamps, sur du Guesclin] :
Estoc (V honneur et arbre de vaillance.
Ils s'efforcent aussi de a moraliser » ; — et, la poésie se confondant avec la prose, — il faut attendre au moins jusqu'à Charles d'Orléans et jusqu'à Villon pour voir reparaître le lyrisme.
30 Les Œuvres. — Romanzen und Pastourellen, édition Karl Bartsch, Leipzig, 1870; — Œuvres complètes d'Adam de la Ualley édition Coussemaker, Paris, 1872.
Chansons de Conon de Béthune, édition Wallenskôld, Helsingfors, 1891; — Œuvres de Blondel de Nesle, édition ïarbé, Reims,
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fabliau, et « la plupart des autres semblent être de la fin du XII® et du commencement du xiii" siècle ». Les fabliaux attestent Témancipation intellectuelle du vilain. On en peut dire autant du Roman de Renart et de la seconde partie du Roman de la Rose. Quelle que soit la portée satirique de ces œuvres, — et quand on la réduirait à ce que toute peinture de mœurs enferme nécessairement de moquerie , puisque enfin nous ne sommes pas des anges, — ce sont des œuvres « populaires, » où toute une classe de la société s'est fait comme qui dirait une littérature à son image, et dont elle s'amuse. L'unité sociale, dont les Chansons de geste étaient le témoignage éloquent, se brise; et la hiérarchie féodale s'immobilise un moment dans ses cadres. A des fonctions diverses répondent maintenant des habitudes nouvelles, et, de ces habitudes, s'engendrent des genres littéraires nouveaux.
1862 ; — Chansons du châtelain de Couci, édition Fath, Heidelberg, 1883; — Poésies de Thibaut de Champagne^ éditions Lévesque de la Ravallière, Paris, 1742, et Tarbé, 1851; — Trouvères Belges du XIl^ au XÎY^ siècleSf édition Scheler, 1"^ série, Bruxelles, 1876, et 2® série, Louvain, 1879; — Les plus anciens chansonniers français, édition Brakclmann, Paris, 1891, et Marbourg,
Les poésies de Guillaume de Machaut sont encore presque toutes inédites. En revanche, on a déjà publié jusqu'à huit volumes des Œuvres d'Eustache Deschamps.