SECTION LXIX
ÉTAT DS LA LITTÉRATURE SOUS LES EMPEREURS CHRÉTIENS. ALTÉRATION DE LA LANGUE GRECQUE.
La translation du siège de l'empire romain à Byzance commença un nouvel ordre de choses. Le christianisme , vu d'abord avec indifférence par un peuple qui professait la plus grande tolérance, mais qui le confondait avec le culte des Juifs, objet de son mépris; persécuté et toléré tour à tour par les empereurs romains; élevé enfin sur le trône par Constantin, le christianisme devint la religion dominante de l'état. Son influence sur toutes les branches des sciences, et de la littérature donna une forme nouvelle à plusieurs d'entre elles, et en produisit d'autres, tandis qu'elle fit disparaître celles qui tenaient à la mythologie, et aux systèmes philosophiques des anciens.
L'empire d'occident succomba dès la fin du cinquième siècle sous les coups que les ennemis du dehors lui portaient et sous les vices de son administration intérieure. Si l'empire d'orient se maintint plus long-temps, il ne dut pas cet avantage à une forme de gouvernement plus sage , mais à une réunion de circonstances qui, peut-être, ne se sont pas retrouvées ailleurs. Depuis le partage que fit Théodose entre ses fils, l'empire d'orient eut à lutter contre des nations barbares ,
qui en démembrèrent des parties, et formèrent des états nouveaux en Europe , en Asie et en Afrique. Enfin après sept siècles de lulle, Constantinople tomba au pouvoir d'un voisin féroce et ignorant; mais tel fut l'abaissement de la nation grecque, qu'elle neparulpas avoir perdu au changement de maître.
Cependant avant le septième siècle les villes qui étaient alors les principaux sièges de la littérature grecque, ne furent pas immédiatement exposées aux incursions des barbares. Jusqu'au règne de Justinien, Athènes posséda des philosophes, qui dans leurs leçons publiques expliquaient les ouvrages de Platon et d'Aristote; cette ville renfermait aussi des maîtres en grammaire et en rhétorique , dénominations sous lesquelles on comprenait l'éloquence et l'érudition philologique. Constantinople avait des établissemens littéraires pour les arts libéraux et pour la jurisprudence : elle était en outre le principal siège d'une science nouvelle, la théologie. Plusieurs villes de l'Asie possédaient aussi des écoles célèbres : Edesse avait l'avantage de réunir les deux idiomes grec et syriaque : ses écoles de grammaire, de rhétorique, de philosophie et de médecine étaient fréquentées par la jeunesse des provinces orientales de l'empire. La plus fameuse école de droit florissait à Bérytc , sur les côtes de la Phénicie. Celle d'Alexandrie, détruite par Dioclétien, fut bientôt rétablie, et cette ville devint de nouveau le rendez-vous des sciences, surtout de la médecine; mais la grande bibliothèque que les Plolemées avaient fondée au Sérapion, et que Marc- Antoine avait enrichie en y réunissant celle de Pergame, disparut à l'époque où, en exécution de l'édit de Théodose de 390, le temple de Sérapis lut détruit. Ce que Théodose avait commencé à Alexan-
drie les empereurs de Constantinople l'achevèrent dans les autres provinces de l'empire. Justinien retira aux professeurs d'Athènes les appoin terriens que ses prédécesseurs leur avaient assignés ; il expulsa de cette ville, les philosophes et les rhéteurs, et renversa leurs chaires. Les successeurs de ce prince s'arrogeant le droit de décider dans les disputes théologiques qui plus d'une fois troublèrent la tranquillité de l'état, persécutèrent les partisans de l'hérésie de Nestorius, dont le principal siège était à Edesse.
Le règne d'Héraclius avec lequel commence le moyen-âge, fut témoin de la chute des lettres. Pendant le septième siècle , des calamités de tout genre affligèrent la littérature grecque : les villes d'Edesse, de Béryte, d'Antioche et d'Alexandrie tombèrent entre les mains des Arabes. Les Musulmans détruisirent d'abord les établissemens qu'ils y trouvèrent, mais à la vérité ils en fondèrent plus tard de nouveaux; cependant ces institutions furent dès-lors perdues pour la littérature grecque. Les établissemens littéraires de Constantinople périrent dans les troubles survenus à la suite de la querelle des iconoclastes, et, suivant un récit, qui toutefois n'est pas entièrement avéré, les torches d'Omar détruisirent la bibliothèque d'Alexandrie, lors de l'invasion de l'Egypte par les Arabes en 640.
Cette conquête de l'Egypte par les Arabes eut accidentellement sur la littérature classique une influence désastreuse, dont cependant par la suite il résulta un avantage considérable. Le papier devint rare par suite de la décadence des manufactures égyptiennes, qui en avaient fourni le monde entier, et il fallut penser à se procurer une matière qui put le remplacer . On se servit de parchemin ; mais le prix élevé de celte marchandise augmenta
lu cherté et par suite la rareté des livres : il engagea souvent des propriétaires ou des copistes ignorans à se servir de moyens d'érosion pour faire disparaître les écritures, et pouvoir employer le parchemin à de nouvelles copies. Le plus souvent on remplaça ainsi des textes anciens et précieux par des ouvrages de peu de mérite. Enfin ces mêmes Arabes, qui étaient cause que l'usage du papier de Papyrus avait presqu'entièrement cessé , firent connaissance , dans leurs expéditions vers la Grande-Bukharie , avec le papier de coton, usité depuis des siècles dans la haute Asie. Ils le portèrent par l'Afrique en Espagne , où vers le onzième siècle il s'établit des fabriques qui pendant quelque temps fournirent le reste de l'Europe de papiers de coton. La facilité avec laquelle ce papier recevait le caractère dit cursif, fut cause qu'on donna à celle écriture la préférence sur les lettres carrées, dont on s'était servi auparavant. La calligraphie souffrit de ce changement, mais, depuis le douzième siècle qu'il prévalut, il fut confectionné un plus grand nombre de copies que dans les siècles précédens.
Toute littérature disparut dans les provinces incorporées à l'empire des Sarrasins. Dans les contrées dont ils ne réussirent pas à se rendre maîtres, les anciennes écoles furent remplacées par celles qu'on attacha aux couvens et aux églises épiseopales , mais ces écoles tombèrent elles-mêmes en décadence lors des disputes sur le culte des images pendant le huitième siècle. Ce fut alors que les Califes arabes résidans en Syrie, apprirent à connaître et à aimer la littérature grecque, et firent traduire les livres d'abord en Syriaque, ensuite en Arabe. Ce goût ne les abandonna pas dans la nouvelle capitale qu'ils fondèrent sur les bords du Ti-
gre. La médecine , la philosophie aristotélique et l'astronomie, souvent confondue avec l'astrologie, toutes ces sciences puisées dans les ouvrages grecs, fleurirent à Bagdad ( ville de la paix ) ; conservées dans la haute Asie pendant cpje l'Europe occidentale était plongée dans la barbarie , elles furent ramenées quelques siècles plus lard dans celte partie du monde par les Arabes maîtres de l'Afrique et de l'Espagne. L'amour des Califes de Bagdad, pour la littérature grecque eut aussi un inconvénient, des suites duquel nous nous ressentons encore : une foule de livres qu'ils firent acheter à Constanlinople, et transporter dans leur résidence, s'y sont perdus, et n'existent plus que dans des traductions arabes.
Une nouvelle aurore commença à luire pour les lettres grecques vers la fin du neuvième siècle. Après tant d'empereurs ineptes ou ignorans, le trône de Byzance fut occupé alors par quelques princes qui sentirent la nécessité de les relever. Les plus illustres de ces protecteurs des sciences furent Bardas, collègue de l'empereur Michel III ( 860 — 867 ) et Basile-le-Macédonien, qui devint la souche d'une dynastie de princes instruits. La fin du onzième siècle et le douzième virent aussi sur le trône de Constantinople une famille qui cultiva la littérature avec enthousiasme, et avec tout le succès qu'on pouvait espérer dans des temps si malheureux : c'est la famille des Comnène et des Ducas : elle a produit des princes et des princesses qui se sont illustrés par leur amour pour les arts. Mais si les lettres, quoique mal employées, donnaient sous les Comnène de l'éclat à ceux qui les cultivaient, elles tombèrent dans l'avilissement sous le gouvernement malheureux des empereurs latins qui furent les mai-
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1res de Byzance, pendant une grande partie du treizième siècle ( 120-4 — 1261 ); c'est aux troubles qui signalèrent celte époque qu'on attribue la perle d'un grand nombre d'ouvrages, qui existaient encore du temps de Photius. Les lettres remontèrent de nouveau sur le trône avec les Palénlogues , qui mirent fin à la domination latine : Michel VIII , dans le but de ramener les éludes dans sa capitale , y fonda trois écoles pour la grammaire et les baules sciences. Depuis Andronic II ( 1282) jusqu'à Constantin XI, tué à la prise de Gonstantinople ( 1453 ), tous les princes avaient reçu une éducation soignée, et protégèrent les sciences; plusieurs d'entre eux cultivèrent la littérature , et leur exemple fut suivi par les personnes des premières classes de l'état. Le grand nombre de sa vans ou plutôt de littérateurs, car les sciences exactes, naturelles et spéculatives étaient tellement tombées, qu'elles ne méritaient plus ce titre , le grand nombre de littérateurs que cette époque avait produits, transportèrent ce dépôt ?acré en Italie. C'est de là que sortit la nouvelle lumière qui depuis le quinzième siècle a éclairé les parties occidentales de l'Europe
Quant à la langue grecque , elle ne fit que déchoir depuis le quatrième siècle. Nous avons vu naître dans la période précédente le dialecte hellénistique , ou la corruption du grec par le mélange de mots, et de tournures de phrases, empruntés chez les peuples barbares; dans celle-ci, il devint de plus en plus la langue de l'église , parce que les livres du nouveau testament avaient mis cet idiome en vogue. Lors de la translation du siège de l'empire en Orient , la langue latine fut dominante à la cour de Gonstantinople, elle l'était encore au commencement du sixième siècle
où Justinien publia ses lois en latin. Lorsqu'ensuite elle fit place à l'ancienne langue du pays , il s'introduisit dans celle-ci un grand nombre de mots latins. Les invasions des Goths, des Bulgares et des Arabes hâtèrent la corruption de la langue grecque; cependant elle se maintint à la cour de Constantinople jusque dans les derniers temps, et au commencement du quinzième siècle elle était encore parlée par tous les Grecs qui avaient reçu une éducation soignée , et surtout par les femmes de condition, qui, d'après les mœurs du pays , ne communiquaient pas avec les étrangers. Mais tout cela changea après la chute de l'empire de Byzance ; bannie de la cour et devenue l'apanage d'un peuple dégradé, la langue grecque aurait peut-être disparu de la terre , si elle n'avait été conservée par l'Eglise. L'idiome ecclésiastique, né du dialecte hellénistique et de certaines formes populaires auxquelles les diverses tribus delà Grèce n'avaient jamais renoncé, mêlé en outre de mots français , italiens et turcs , devint alors général ; et il se forma une nouvelle langue, le grec moderne. Il fallut désormais étudier dans les écoles l'ancien grec classique comme une langue morte.
Ce changement s'étant opéré insensiblement, il est difficile de fixer l'époque précise où cessa l'ancien grec , et où commença le nouveau. Nous rangeons parmi les auteurs qui ont écrit en grec littéral tous ceux qui ont vécu tant que l'empire d'orient subsista ; c'est avec la prise de Constantinople que nous terminons la liste des écrivains grecs. Tous ceux qui ont écrit après l'époque où la langue cessa d'être celle du gouvernement, nous les regardons comme étrangers à ce qu'on appelle la littérature grecque. Nous passerons ainsi sous silence les écrivains que la Grèce
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a produits dans les seizième et dix-septième sièeles,ainsi que les efforts généreux que ce peuple fait depuis une soixantaine d'années pour épurer sa langue et pour se donner une nouvelle littérature classique qui puisse lui assigner un rang parmi les nations civilisées.
Avant de quitter cette matière nous devons encore remarquer que depuis le septième siècle , où la dépravation de la langue commença à se montrer d'une manière plus sensible, l'usage des accens devint de plus en plus général; probablement parce que l'on sentait plus vivement que jamais le besoin de ramener par ces signes la prononciation vulgaire à la langue classique des livres.