CARACTÈRE GÉNÉRAL
nulle part ailleurs dans la nature ; la conscience lui apprend que la raison n'est pas une force de la nature , mais quelque chose de tout différent , et alors s'ébranle et tombe l'opinion de son homogénéité avec le monde qui l'environne. Il ne peut plus alors persister dans les premières voies de la philosophie sans détruire sophistiqueraent la découverte qu'il vient de faire d'un nouveau monde , celui de la conscience réfléchie. Le temps est venu de distinguer la morale et la physique ; la loi qui régit la matière et celle qui régit l'intelligence. Tel était déjà le progrés de la science avant Socrate. C'est ce qu'attestent les travaux des Sophistes, et ceux peut-être d'Archclaûs, sur la loi et la morale; mais tous cherchaient à faire voir , en parlant du point de vue physique , que tout le rationnel n'est cependant qu'une force particulière de la nature , et qu'il est juste que le plus fort commande. »
4- !> Il y avait dans ces observations de la pensée scientifique, une belle occasion de faire un pas de plus dans la science , et le côté moral de ce monde dut enfin trouver sa place et se poser à jamais vis-à-vis de la nature. C'est ce qui explique pourquoi Socrate s'appliqua plutôt à la morale qu'à la physique. Mais ce n'était point assez pour satisfaire l'esprit avide de l'unité scientifique; car, en suivant celle voie, on n'aurait jamais rencontré que deux sciences, dont l'une est l'opposée de l'autre, mais qui, toutes deux prétendant à une égale généralité, auraient donné, l'une un aspect physique, l'autre un aspect moral au monde, si un point de vue scientifique plus élevé et naturellement propre à réunir ces extrêmes opposés ne s'était présenté. Chacun voit que cette nouvelle doctrine devait prendre ses racines dans les recherches logiques et dialectiques , pour apercevoir, du haut de l'idée, de la pensée scientifique , comment il est nécessaire d'embrasser également, dans la connaissance, la nature et la raison, pour l'accomplissement de la science. Or, c'est en cela que consiste le mérite des travaux dialectiques de Socrate, de la méthode à laquelle il exerçait ses disciples , de la manière dont il insistait sur la libre conscience dans le procédé scientifique , et sur ce que celui qui sait vcrilablement, peut toujours expliquer son
idée. Cette conscience claire de la valeur scientifique de la pensée, cette connaissance de soi-même, comme être pensant, à laquelle Socrate aspirait sans cesse, ne se rencontre dans aucun des philosophes antérieurs ; mais aussi est-ce en cela n)éme que consiste le caractère pro))re de sa doctrine , et de la méthode qui fut transmise par lui aux parfaits socratiques. Partout nous les voyons du moins s'efForcer de tout soumettre à la lumière de la science universelle , de manière que chaque connaissance puisse être jugée un membre nécessaire dans l'idée ou l'ensemble de la sciem-e. En tendant ainsi à une science universelle , c'est-à-dire en partant de la conscienccde l'unité du savoirhumain, leur philosophie s'afFranehit du caractère individuel et exclusif qui avait produit les systèmes antérieurs. Tel est le caractère de la philosophie de cette période, a
5. Il nous reste encore n déterminer la fin de cette période. C'est à quoi nous parviendrons en examinant l'état général de la civilisation grecque de ces temps et le caractère externe de la philosophie elle-même. Parlons d'abord de la civilisation.
6. Les conquêtes d'Alexandre-le-Grand avaient répandu les arts eties lettres de la Grè(;edans tout l'Orienteten Egypte. Des écoles s'étaient promptement formées à Pergame et surtout à Alexandrie. La science grecque était donc en contact immédiat avec la civilisation de l'Orient. Ce contact devait nécessairement produire d'autres idées , une autre manière de voir ; mais celte métamorphose intellectuelle ne se fit que lentement, Athènes restant toujours encore le centre des lumières grecques. Ce fut elle qui fournit les maîtres pour les écoles citées plus haut. Ces écoles surpassèrent bientôt , il est vrai , les écoles athéniennes dans plusieurs branches des sciences ; mais Athènes les dominait toujours par la supériorité de ses philosophes. D'ailleurs, la manière érudite dont les Alexandrins traitaient la [diilosophie et les autres branches de la science grecque , devait encore les garantir pendant quelque temps de l'influence des idées orient;iles et retarder cette métamorphose dont nous venons de parler. Il fallait d'abord que les classes inférieures de la société eussent pris goùl à l'esprit
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oriental, pour qu'il put pénétrer dans les régions supérieures et amener cette métamorphose morale que nous remarquerons dans la troisième période; ce n'est donc pas dans le caractère général de la civjlisaliou (jrecque , que nous pouvons puiser nos motifs pour déterminer la fin de cette période.
7. Considérons maintenant le développement interne delà philosophie, pour résoudre la question qui nous occupe.
Dans le dernier siècle avant J.-C. et déjà plus tôt , on ne faisait de la philosophie qu'une affaire d'érudition. Or dès qu'un peuple n'a plus d'énergie productive, il peut se présenter deux cas : ou il s'aperçoit de son incapacité à produire, ou il ne s'en aperçoit pas. Dans le dernier cas, il se fait un jeu des théories anciennes 5 il se les transmet sous certaines formules, mais ces formules sont mortes, la science et la civilisation anciennes n'y respirent plus. Cependant comme on ne renonce pas à toute spontanéité en philosophie , on conserve du moins la faculté de choisir dans ce qui a été produit. De cette manière la philosophie devient purement une affaire d'érudition. Si, au contraire , on s'aperçoit de son incapacité a dominer l'élément philosophique de la pensée , et que l'on passe en revue les doctrines antérieures, sans être ranimé par elles, alors on leur conteste la vie et la force créatrice de la vérité. Alors apparaît un scepticisme qui naît de la mort mémo de l'activité philosophique. Mais ce scepticisme peut être de deux espèces ; ou il est ennemi de la philosophie : tel est celui que nous rencontrons dans la période suivante ; ou il provient de ce qu'on s'était vainement occupé des pensées philosophiques antérieures : tel est le scepticisme de la période actuelle. Son but ne peut donc être que de faire voir, que ces pensées ne pouvaient pas engendrer la véritable conviction , qui convient à la science. Ce scepticisme ressemble beaucoup à la méthode éclectique, avec cette différence, qu'il connaît mieux son rapport avec la science.
8. En suivant ces principes , nous pourrons facilement déterminer la On de cette période. On remarque déjà de bonne heure une transmission savante de la philosophie dans l'école des Stoïciens; après Cléanlhe et Chrysippe, cette école reste
stationnaire, mais elle conserve les doctrines dans leur pnrelé, quoique les nouveaux stoïciens Panélius, Posidonius et d'autres se montrent déjà moins rigoureux et penchent déjà vers un certain éclectisme. Presque en même temps apparaît le scepticisme de la seconde espèce au sein de l'Académie. Il y fut introduit par Carnéade. C'est là ce scepticisme, dont nous avons dit, qu'il est très-souvent allié au goût pour l'éclectisme. C'est donc parla nouvelle Académie et par les nouveaux Stoïciens que nous terminerons l'histoire de cette période avec d'autant plus de fondement , qu'environ 50 ans avant J.-C. se montre cet autre scepticisme hostile A la philosophie, et que la fusion de la pensée grecque et de la pensée orientale se consomme dans la philosophie.