‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 22 sur 90 · SOCRATE. 12S · texte numérisé non relu

SOCRATE. 12S

c'est que, plus on le connaît parfaitement, plus on approfondit sa vie et son caractère, plus on conçoit pour lui de vénéralion et île respect. Aussi Platon et Xénophon, ses disciples les plus distingués, nous ont donné tous les détails de la dernière moitié de la vie de leur maître; mais d'autres écrivains nous en ont donné également sur l'autre partie de la vie non moins intéressante de ce philosophe, de sorte que nous savons beaucoup mieux ce que fut Socrate, que la manière dont il devint ce qu'il fut.

2. Il est hors de doute qu'il naquit à Athènes, AlO ans avant J.-C. et qu'il eut pour père un médiocre sculpteur, nommé Sophronisque , peu favorisé des dons de la fortune , et pour mère Phénarète , sage-femme. Malgré la pauvreté de ses parents, il reçut une aussi bonne éducatioi» que les enfants des plus nobles citoyens d'Athènes. II est certain aussi que Socrate apprit l'art de son père; mais il l'abandonna bientôt et s'appliqua avec le plus grand zèle à former son esprit et son cœur. Il dit lui-même, dans Xénophon, que , depuis l'instant où il commença à penser, il fit tous ses efforts pour saisir et s'approprier tout ce qu'il trouvait de bon et d'utile (I). C'est pour cela que, dans sa jeunesse, il lisait tous les bons écrits des poètes et des philosophes anciens et nouveaux, et qu'il écoutait tous ceux qui venaient à Athènes pour exercer ou étaler leurs connaissances et leurs talents (!2). 11 recherchait toutes les personnes qui s'étaient distinguées dans quelqu'art ou dans quelque science.

3. Il ne quitta jamais sa ville natale, si ce n'est comme soldat dans les campagnes de Potidée, de Délium et d'Ainphipolis, oiî il s'acquit la réputation d'un guerrier intrépide et des plus fidèles à ses devoirs. Il prit , du reste, très-peu de part aux afi'aires publiques , mais quand il le faisait , il s'y distinguait toujours par son amour pour la justice et pour la patrie. Ni les cris furieux , ni les menaces ne purent jamais

(1) Apolog. ,§ 16.

(2i Plat in Phaed, p. 59. Tlieœt p. 85.

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l'engager à faire ce qu'il croyait injuste ou à y donner son consentement. « Vous savez , Athéniens, lui fait dire Platon dans son Apologie, que je n'ai jamais exercé aucune magistrature, et que j'ai été seulement sénateur. La tribu Antiochide , à laquelle j'appartiens, était justement de tour au Prytanée , lorsque, contre toutes les lois, vous vous opiniàtrâtes à faire simultanément le procès aux dix généraux qui avaient négligé d'ensevelir les corps de ceux qui avaient péri au combat naval des Arginiises ; injustice que vous reconnûtes, et dont vous vous repentîtes dans la suite. En cette occasion, je fus le seul des Prytanes qui osai m'opposer à la violation des lois, et voter contre vous. Malgré les orateurs qui se préparaient à me dénoncer, malgré vos menaces et vos cris, j'aimai mieux courir ce danger avec la loi et la justice, que de consentir avec vous à une si grande iniquité, par la crainte des cliaînes ou de la mort. Ce fait eut lieu pendant que le gouvernement démocratique subsistait encore. Quand vint l'oligarchie, les Trente me mandèrent moi cinquième au Tliolos et me donnèrent l'ordre d'amener de Salamine Léon le Salaminien, afin qu'on le fit mourir; car ils donnaient de pareils ordres à beaucoup de personnes, pour compromettre le plus de monde qu'ils pourraient; et alors je prouvai , non pas en paroles , mais par des effets, que je me souciais de la mort comme de rien, si vous me passez cette expression triviale, et que mon unique soin était de ne rien ftiire d'impie et d'injuste. Toute la puissance des Trente, si terrible alors, n'obtint riew de moi contre la justice. En sortant du Tholos, les quatre autres s'en allèrent à Salamine, et amenèrent Léon, et moi je me retirai dans ma maison ; et il ne faut pas douter que ma mort n'eût suivi ma désobéissance , si ce gouvernement n'eût été aboli bientôt après. C'est ce que peuvent attester un grand nombre de témoins, n A l'exception des fonctions dont nous venons de parler , Socrate s'éloigna donc, pendant toute sa vie , des places et des affaires publiques; croyant que le peuple et l'état étaient trop corrompus, pour pouvoir leur être ulile de cette manière. Il ne voulait ni ne pouvait s'avilir par des flatteries et des faiblesses semblables à celles que le peuple alleo-

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fjail de ses démagogues, même au sujet de ses entreprises les plus extravagantes et les plus violentes. Or en s'opposant toujours à la volonté du peuple, il aurait bientôt été mis à mort, comme il le dit lui-même dans Platon, et n'aurait pu être utile à ses concitoyens d'uiie autre manière. C'est aussi parce qu'il ne voulait être ni témoin ni coopéraleur de résolutions absurdes, de jugements injustes , ou d'actions turbulentes et honteuses, qu'il n'assistait jamais aux assemblées du peuple, ni aux jugements des tribunaux et très-rarement aux spectacles. Néanmoins sa vie était autant consacrée à l'utilité publique, que si il eût gouverné le peuple com:iie Périclès, ou toujours commandé les flottes et les armées.

•4. Il commença à occuper les autres de philosophie, lorsqu'il eut atteint la maturité de l'Age. On rapporte ordinairement, mais, selon n(»us , à tort, ce commencement à la réponse que donna l'oracle de Delphes à Chéréphon , l'ami de Socrate. Toutefois , cette réponse exerça la plus grande influence sur la suite de sa carrière. Ayant déjà reconnu antérieurement combien étaient vaines les opinions des philosophes et des sophistes de son temps sur les questions les plus importantes, dont l'esprit humain est porté à s'occuper, il s'appliqua dès lors avec la plus grande ardeur, à faire voir le néant de leurs orgueilleuses prétentions. Non content d'être sorti lui-même de l'erreur, il se proposa aussi de détourner les autres, des principes des sophistes de son siècle; et de consacrer sa vie entière au service de la divinité, en travaillant sans cesse, par ses instructions et ses exemples, à rendre ses concitoyens sages et heureux. 11 n'établit point d'école; il ne se faisait pas payer ses leçons , comme les Sophistes ; il ne recevait jamais de présents ni de récompense de ses amis, malgré sa pauvreté; mais il permettait à chacun de le fréquenter librement et de puiser, dans ses discours, des leçons de courage et de sagesse. Aussi la supériorité de son génie et ses victoires sur les Sophistes lui procurèrent-elles bientôt un grand nom, puisqu'elles attirèrent vers lui, les jeunes gens les plus riches elles plus distingués d'Athènes, qui firent cause commune avec lui contre ses ennemis et les attaquèrent avec

les mêmes armes. La manière dont il s'y prenait pour réfuter et combattre les Sophistes et autres gens de cette espèce était très-propre à produire cet effet. Autant il était humble et modeste au commencement des entretiens, avec ces hommes qu'il voulait corriger ; autant il était tranchant et impitoyable, lorsqu'il était une fois sûr de sa victoire. Alors il ne quittait pas son adversaire qu'il ne l'eût toul-à-fait humilié, forcé à se retracter publiquement, et à avouer son ignorance ou ses erreurs; ce à quoi ses jeunes amis devaient naturellement prendre un grand plaisir. Dans ces rencontres, Socrate se servait de celte ironie qui l'a rendu si célèbre , et qui , comme l'expérience l'a prouvé, était l'unique arme avec laquelle on pût combattre des hommes tels que les Sophistes.

5. Cette ironie de Socrate ne consistait pas seulement à blâmer, ridiculiser ou rejeter les personnes ou les opinions, sous l'apparence d'une louange ou d'une approbation sérieuse; elle ne consistait pas seulement à rabaisser ses connaissances et ses moyens, et à élever la sagesse, les talents et la grande érudition de ses adversaires; elle ne consistait pas seulement à reconnaître ces derniers j)our ses maîtres, pour des hommes sages, et à se soumettre à leurs lumières comme un écolier docile et ignorant, qui mérite plus d'indulgence et de pitié que de colère ; mais elle consistait surtout en ce que Socrate, sous prétexte d'ignorance, ne soutenait rien d'une manière décisive, ne laissait jamais a[)ercevoir quelle était son opinion, évitait adroitement toutes les tournures , toutes les ruses de son adversaire , ])our l'amener à la déclarer, et l'amenait luimême, par divers détours , à déclarer la sienne. Alors avec toute la simplicité apparente d'un homme qui ne cherche qu'à s'instruire, et qui demande à être de plus en plus éclairé, et sans faire attention aux injures où à la colère de son adversaire; il lui faisait une suite de questions auxquelles il était facile de répondre , ou qui du moins ne présentaient rien de captieux, et qui, à la fin, devenaient autant de liens secrets, qui l'arrêtaient toul-à-coup, le troublaient, et le réduisaient à ne pouvoir plus répondre. On conçoit que cette méthode devait rendre l'enseignement de Socrate des plus intéressants, lui attirer bientôt un grand nombre de disciples et répandre sa renommée dans toutes les parties de la terre habitées par (les Grecs.

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(î. Toute sa personne devait d'ailleurs oonlribuer à faire de lui un être non-seulement extraordinaire , mais encore un phénomène intéressant. Un nez camus et retroussé, des yeux saillants , un ventre proéminent faisaient de lui une sorte de Silène ; ce qui s'accordait très-bien avec ses discours, qui souvent contenaient une raillerie fine et déguisée , dirigée contre toute espèce de prétention orgueilleuse. Son langage , sa mise négligée, ce coup d'oeil qu'il avait coutume de jeter autour de lui, sa marche, dans laquelle il s'arrêtait quelquefois brusquement, lui donnaient un air extraordinaire, qui contrastait singulièrement avec la tenue et le genre de vie de la jeunesse élégante, qui se pressait à sa suite. Les grandes vertus de Socrate le faisaient chérir de tous ceux qui le fréquentaient; les conseils qu'il donnait à ses amis étaient toujours suivis d'effets salutaires.

7. La force de son raisonnement était irrésistible , surtout dans le dialogue: c ses discours, dit Alcibiade dans le Banquet de Platon, n'ont pas la moindre ressemblance ni avec les discours des anciens orateurs , ni avec ceux des orateurs modernes ; et on ne peut mieux les comparer, ainsi que Socrate lui-même, qu'à ces figures de Silène , qui paraissent extérieurement de peu de valeur, et qui au dedans renferment les plus belles statues des Dieux. A entendre Socrate parler souvent de cordonniers, de tanneurs, d'ânes, ou employer d'autres termes ou d'autres comparaisons qui semblent basses et populaires, l'oreille est d'abord blessée, son langage paraît ridicule et populaire; mais bientôt, lorsqu'on en connaît tout le sens, on découvre des instructions divines et les peintures les plus brillantes de la vertu. En l'écoutant, je sens palpiter mon cœur plus fortement que si j'étais agité de la manie dansante des Corybantes , ses paroles font couler mes larmes, et j'en vois un grand nombre d'autres ressentir les mêmes émotions. Périclès et nos autres bons orateurs, quand je les ai entendus , m'ont j)aru sans doute éloquents , mais sans me faire éprouver rien de semblable ; toute mon âme n'était pas bouleversée ; elle ne s'indignait point contre elle-même de se sentir dans un honteux esclavage, tandis que , auprès du

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Marsyas que voilà, je me suis souvent trouvé ému au point de penser qu'à vivre comme je le fais, ce n'est pas la peine de vivre. Socrale est un homme qui me force de reconnaître que, manquant moi-même de bien des choses essentielles, je négh'ge mes propres affaires pour me charger de celles des Athéniens. Il me faut donc malgré moi m'enfuir bien vite, en me bouchant les oreilles comme pour échapper aux Sirènes, si je ne veux pas rester jusqu'à la fin de mes jours assis à la même place auprès de lui. Pour lui seul dans le monde , j'ai éprouvé ce dont on ne me croirait guère capable, de la honte en présence d'un autre homme. Or il est en effet le seul devant qui je rougisse. J'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses conseils, et pourtant de n'avoir pas la force, quand je l'ai quitté, de résister à l'enfratnement de la popularité; je le fuis donc ; mais quand je le revois , j'ai honte d'avoir si mal tenu m;» parole, et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il ne fût 5)as au monde, et cependant si cela arrivait, je suis bien convaincu que j'en serais plus malheureux encore ; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme-là » . Ce qui précède nous explique, pourquoi Socrate attachait tant d'importance à l'enseignement oral, et pourquoi il ne voulut jamais mettre ses idées par écrit.

8. Dans ses entretiens philosophiques, il se mettait constamment à la hauteur de ceux qui l'écoutaient et conversaient avec lui. C'est ce qui constitue le second et le principal caractère de sa méthode: c'est ce qu'il appelait l'art de faire accoucher les esprits , et qui ne différait de son ironie que par le but qu'il s y proposait • pour le reste , c'était à peu près la même marche, la même manière , le même ton. Avec l'ironie , il voulait abattre, humilier, rendre ridicules et méprisables les hommes qu'il désespérait de pouvoir corriger ; par ses accouchements, il tâchait d'instruire ou de corriger des jeunes gens ou des hommes faits auxquels il croyait pouvoir encore être utile. Dans celte seconde méthode , il commençait d'abord par tâcher de gagner l'amitié et la confiance de ceux qu'il avait en vue; ensuite il leur offrait une quantité d'exemples, dont les premiers semblaient , n'avoir aucun rapport à eux ,

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