SOCRATE
mais dont les suivdals marquaient de plus en plus ce rapport. De cette manière il amenait insensiblement celui qu'il voulait instruire à approuver ou à blâmer dans un {jrand nombre d'autres , des actions semblables ù celles qu'il voulait exciter en lui, ou dont il voulait le détourner,
9. C'est pourquoi son enseignement devait obtenir un merveilleuxsuccès; maisaussi devait-il en résulter unefouledepoints de vue isolés de sa doctrine. C'est ce que nous voyons en effet par le grand nombre d'écoles socratiques qui s'établirent par la suite.
10. C'est encore un des points qui contribuèrent le plus à la réussite de l'accusation que les ennemis de Socrate lancèrent contre lui. Cette accusation , soutenue par Melitus , jeune poète, par Anylus , le démagogue, et par le rliéteur Lycon , portait sur ces trois points : \° Socrate ne croit pas aux dieux de l'état ; 2" il y introduit des divinités nouvelles : ce point se rap[)orte principalement au Génie de Socrate ; 3° il corrompt la jeunesse alliénienne.
11. Une circonstance politique empirait la cause de Socrate. On venait de chasser les trente tyrans que les Spartiates, après la prise d'Athènes, à la fin de la guerre du Péloponèse , l'an 40-4 avant Jésus-Christ , avaient établis pour gouverner la ville, et qui eu huit mois, selon Xénophon , firent périr plus de citoyens que n'en avait moissonné la guerre précédente. Deux anciens disciples de Socrate, Hippias et Caliclès , étaient du nombre de ces tyrans. Quoique Socrate leur eût résisté avec courage et qu'il n'eût pas craint de les comparer publiquement à de mauvais pâtres qui , ayant des vaches à garder les ramèneraient tous les jours plus maigres et en plus petit nombre, il restait toujours une fâcheuse prévention dans l'esprit du peuple après cette réaction démocratique. De plus, Alcibiade , un de ses disciples , était exilé parce qu'il avait aspiré à la souveraineté de sa patrie.
On peut dire en général, que ce fut l'esprit de parti qui fit condamner Socrate. Son intégrité ne fut point mise en cause ; il suffisait qu'il parût dangereux au parti qui voulait l'ancien ordre de choses.
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12. Quand Socrnfe parut devant ses juges, il ne dit ni ne fit rien pour exciter leur compassion, ne dit ni ne fit rien pour se concilier leur bienveillance. Dans sa réponse , telle que Platon nous l'a conserve'e, il distingue ses accusateurs en deux sortes; les uns l'accusent depuis longues années , les autres tout récemment. Il en sera ce qu'il plaira à Dieu , mais il plaidera sa cause pour obéir à la loi.
Il remonte à la calomnie d'Aristopbane , qui , vingt-qiKitre ans auparavant , l'avait accusé de s'occuper de choses illicites et dangereuses dans son enseignement; il proleste qu'il nes'est point occupé de sciences curieuses comme le dit l'accusation , en j>rend à témoins ceux qui l'ont entendu : ce sont les Sophistes qui se vantent d'enseigner ces choses pour de l'argent. Pour lui, ce qui lui a valu une réputation de sagesse , c'est un oracle de Delphes qui l'avait déclaré le plus sage des hommes ; non pas qu'il sût plus que les autres; seulement il savait qu'il ne savait rien; tandis que ceux qui primaient dans les magistratures , dans les sciences , les lettres, les arts, paraissaient sages aux autres et surtout à eux-mêmes, mais au fond ils ne l'étaient pas, attendu qu'ils s'imajrinaient tout savoir et qu'ils ne savaient rien. Par respect pour l'oracle, il avait pris à tâche de le leur faire voir. De là des inimitiés sans nouibre. Les jeunes gens qui venaient l'entendre auront suivi son exemple et démasqué comme lui le faux-savoir. De là une conjuration générale qui déchaîne contre lui Mélitus pour les poètes. Anytus pour les artisans et les hommes d'état, Lyeon pour les orateurs. Quant à Mélitus, qui l'accuse de corrompre la jeunesse, il lui prouve par ses propres réponses qu'il ne sai ce qu'il dit. Comment , au reste , la corromprait-il ? Est-ce eu enseignant qu'il Ti'y avait aucune divinité? Oui . répondit Mélitus. Socrate lui montre que son accusa'ion se contredit , ]>uisqu'elle lui impute d'introduire des divinités nouvelles. Il croyait donc à quelque divinité. Le vrai motif, c'est qu'il découvrait leur ignorance à ceux qui croyaient savoir quelque chose. Le renvoyâ-t-on absous , il recommencerait à faire de même pour obéir à l'oracle , dût-il souffrir mille morts. 11 ne la craint point au reste. Il ne l'a point crainte à Potidée , à
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Amphipolis , à Délium ; il ne Ta point crainte , quand seul il résista comme sénateur à tout le peuple , quand seul il se refusa à l'ordre des Trente. Pour savoir au juste s'il corrompait ou non la jeunesse^ rien n'était plus aisé : il y avait dans l'assemblée un grand nombre d'hommes qui depuis tant d'années étaient venus l'entendre ; on n'avait qu'à les interroger et eux et leurs parents. Quant à ses juges , il a cru plus honorable pour eux et pour lui de ne pas chercher à les attendrir par le spectacle de sa femme et de ses enfants 5 et je vous laisse , conclut-il, à vous et à Dieu , le soin de prendre à mon égard la décision la plus avantageuse pour vous et pour moi.
13. Les juges qui étaient au nombre de cinq cent cinquantesix, le déclarèrent coupable à une majorité de trois voix.
14. Selon la jurisprudence d'Athènes , quand la loi ne déterminait pas la peine , on laissait au coupable la facilité d'indiquer lui-même celle à laquelle il se condamnait. Sur sa réponse on opinait une seconde iris ; et ensuite il recevait son dernier arrêt. Socrate pouvait faire changer la peioe de mort, proposée par Mélitus , en un exil , en une détention ou en une amende pécuniaire. Ne voulant pas , en se taxant lui-même, se reconnaître coupable: «Athéniens, dit-il, à quelle peine me condamnerai-je ? Je dois choisir ce qui m'est dû; et que m'est-il dû? Quelle peine afflictive ou quelle amende mérité-je , moi , qui me suis fait un principe de ne connaître aucun repos pendant toute ma vie, négligeant ce que les antres recherchent avec tant d'empressement, les richesses, le soin des affaires domestiques, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignités ; moi , qui ne suis jamais entré dans aucune des conjurations et des cabales si fréquentes dans la république, me trouvant réellement trop Ikjunête homme pour ne pas me perdre en prenant part à tout cela ; moi qui, laissant de côté toutes les choses où je ne pouvais être utile ni à vous ni à moi, n'ai voulu d'autre occupation que celle de vous rendre à chacun en particulier le plus grand de tous les services, en vous exhortant, tous individuellement
à ne pas songer à ce qui vous appartient accidentellement plutôt qu'à la patrie elle-même , et ainsi de tout le reste ?
Athéniens, telle a élé maconduile ; que iiiérite-telle ! une récompense , si vous voulez être justes, et même une récompense qui puisse me convenir. Or, qu'est-ce qui peut convenir à un homme pauvre, votre bienfaiteur , qui a besoin de loisirs pour ne s'occuper qu'à vous donner des conseils utiles? Il n'y arien qui lui convienne plus, Athéniens , que d'être nourri dans le Prytanée, et il le mérite bien plus que celui qui, aux jeux olympiques , a remporté le prix de la course à cheval , ou de la course des chars à deux ou à quatre chevaux ; car celui-ci ne vous rend heureux qu'en apparence : moi , je vous engage à l'être véritablement : celui-ci a de quoi vivre , et moi je n'ai rien. Si donc il me faut déclarer ce que je mérite, en bonne justice, je le déclare, c'est d'être nourri au Prytanée ,]» C'était un lieu oij s'assemblaient les principaux magistrats nommés Prytanes , et où ils étaient nourris aux frais de l'Etat , ainsi que ceux qui avaient rendu des services importants à la patrie, et les vainqueurs aux jeux olympiques- Socrate finit toutefois par dire , que , s'il avait de l'argent, il se serait condamné à une amende aussi forte qu'il aurait pu la payer. Mais il n'avait rien. Cependant, si on voulait se contenter de ce qu'il me serait possible , dit-il, je pourrais peut-être vous payer une mine d'argent (quatre-vingt-douze francs). Voilà la punitionque je m'inflige. Mais, Athéniens, Platon que voici, Critobule et Apollodore exigent que je me condamne à trente mines et veulent me servir de caution. Je m'y résigne : ils vous répondront de la somme , et ce sont des répondants solvables.
15. Après cette réplique, quatre-vingts des juges qui avaient été favorables lors du premier jugement , adhérèrent aux conclusions de Mélitus, eX la sentence de mort fut prononcée.
16. Socrate reprit la parole, rappela les espérances immortelles d'une autre vie et termina ainsi : <c Je n'ai aucun ressentiment contre mes accusateurs , ni contre ceux qui m'ont condamné, quoique leur intention n'ait pas été de me faire du bien, et qu'ils n'aient cherché qu'à me nuire ; en quoi j'aurais bien quelque raison de me plaindre d'eux. Je ne leur ferai qu'une seule prière. Lorsque mes enfants seront grands , si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose
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plutôt que la vertu , punissez-les, en les tourmentant comme je vous ai tourmentés • et , s'ils se croient quelque chose , quoiqu'ils ne soient rien, faites-les rougir de leur insouciance et de leur présomption ; c'est ainsi que je me suis conduit avec vous. Si vous faites cela , moi et mes enfants nous n'aurons qu'à nous louer de votre justice ; mais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage ? Personne ne le sait , excepté Dieu(l).
17. Apollodore s'étant avancé pour lui témoigner sa douleur de ce qu'il mourait innocent : Voudrais-tu , lui répliqua t-il , que je mourusse coupable? Son visage, ses discours, sa démarche , en se rendant à la prison , respiraient le calme ; il semblait dire : Anytus et Mélitus peuvent me tuer , mais ils ne peuvent me faire du mal.
18. L'exécution fut différée pendant trente jours. Le lendemain du jugement un navire avait été mis en mer, qui portait les offrandes des Athéniens pour letemple d'Apollon de Délos , Il était défendu de mettre à mort avant que ce navire fût de retour. Socrate continua dans cet intervalle ses entretiens accoutumés avec ses disciples.
19. La veille du jour où l'on attendait la rentrée du navire, Criton , un de se disciples, vint trouver Socrate de grand matin pour lui annoncer celte triste nouvelle et le conjurer de sortir de la prison, dont les portes lui étaient ouvertes : Criton lui avait ménagé ce moyen de salut en gagnant le geôlier. Il lui offrit de plus une retraite sûre en Thessalie. Socrate lui demanda en riant s'il connaissait un lieu hors de l'Attiqueoii l'on ne mourût point. Criton , désespéré , lui fit entendre que s'il ne profitait de cette occasion, il paraîtrait se trahir lui-même trahir ses enfants , trahir ses amis. Socrate lui montra d'un autre côté la patrie et ses lois : il n'en avait reçu que du bienle mal lui venait des hommes seuls. Envers ceux-ci mêmes, ce serait mal de rendre le mal pour mal; envers la patrie et ses lois, combien plus criminel ne serait-il point de rendre le mal pour le bien? Or, si maintenant, après le jugement pro-
(1) Plat. Apolog. Socrat.
nonce, il faisait , malgré les lois, ce qu'avant le jugement il pouvait faire selon les lois, en se retirant ailleurs, ne détruiraitil pas, autant qu'ilest en lui, etjlesloisetla patrie? nedonueraitil pas lieu de conclure que tout ce qu'il avait philosophé pendant soixante-dix ans sur le juste et l'injuste, n'était que des propos en l'air? Ne serait-il pas honteux d'agir de cette sorte à son âge, pour vivre encore quelque peu de jours incertains. Voilà ce qu'il entendait sans cesse résonner au dedans de luimême comme un écho , tellement qu'il ne pouvait entendre autre chose. Criton n'ayant rien trouvé à répondre , Socrate conclut : Ne parlez donc plus de cela; mais marchons où Dieu nous conduit (1).
20. A la fin des trente jours , il reçut, avec un visage calme et serein, la coupe empoisonnée qui devait mettre fin à sa destinée. Ses dernières paroles roulèrent sur l'immortalité de l'âme. Platon notait , pour les transmettre religieusement à la postérité, ces derniers accents d'une voix qui lui était si chère, et qui ne devait plus, quelques moments après , se faire entendre ; tous ses disciples faisaient silence autour de lui , et lorsque son cœur généreux eut cessé de battre , aucun d'eux ne douta qu'il ne fut allé recevoir dans un meilleur monde la palme de son glorieux martyre. Les disciples de Socrate quittèrent Athènes après sa mort. Plus lard les Athéniens, se repentant d'avoir fuit mettre à mort leur vertueux concitoyen , lui firent ériger une statue.
21. Socrate était tout Grec pour le vice comme pour la vertu. C'est ce qu'on voit bien par sa vie privée et par sa vie pu-
(1) Plat. Crilo. On voit que ce Dieu est la voix qui retentissait au fond de son âme; cette lumière qui éclairait son intelligence et qui lui dictait ce qu'il avait à faire. C'est ce <iue l'on connaît vulgairement souslenoai de démon de Socrale. Le mot dedémou, en] grec oa//z<jy/ôj n'avait point alors l'acception exclusive qu'il a maintenant. 11 signifiait souvent la divinité en général. Socrate y revient fréquemment comme à une sorte de directeur spirituel , l'appelant tantôt '^xt/j.o-Jiov^ tantôt Ôeûî. Partout il parait le prendre au sérieux , surtout ici , où il s'en rapporte à lui pour la vie et la mort. C'est sans doute cela qui le fit accuser d'introduire des divinités nouvelles. On a beaucoup écrit sur le démon de Socrate. Dans notre thèse de Genio Socratis , publiée à Louvain en 18-30 , nous avons laclié de lésumer brièvement les différentes opinions sur ce curieux sujet.