‹ Manuel de l'histoire de la philosophie ancienneChapitre 4 sur 90 · IV. Histoire de la philosophie de peuples particuliers · texte numérisé non relu

IV. Histoire de la philosophie de peuples particuliers

Ciceronis historia philosophiœ antiquae ex omnibus illius scriptis coUegit elc.Frid Gedike. Berl. 1782.2 Ausgabe. 1808. 8. — Fr. Vict, LebrechtPlessing's historischeund philosophische Untersuchungen Uber die Denkart, Théologie und Philosophie der sellesten Volker, VorzUglich der Griechen bis auf Aristoteles Zeit. Elbing. 1785. 1 Th. 8. — Desselben Memnoni um oder Versuche zur Enlhullung der Geheimnisse des Alterthuras. Leipz, 1787, 2 Bde. 8 — Desselben Versuche zur Auf klarung der Philosophie des altesten AUerthums. Leipzig, 1788. 2 Bde. 8.— Berchetti filosofia degliantichi popoli, Perugia,1812. 8.- - Chph. Meiner' s Geschichte des Ursprungs, Fortgangs undVerfalls der Wissenschaft in Griechenland und Rom. Lemgo, 1781. 1782. 2 Bde. 8. unvoUendet. — The Philosophy of ancient Greece invesligated by wt An de rs on London, 1791. 4— (SalignacdelaMotte F en é Ion) abrégé des vies des anciens philosophes, etc. Paris, 1795. 8. 1796, 12. Deutsch von G r uber. Leipz. 1796. 8. - Deffendente Sa ce h i Storia dclla filosofia greca.Pavia, 1818-1820. IV. Voll. 8. (bis zu den Sophisten).— Brandis Ilandb. der Gesch, dergriech. rom, philosophie I, u II Thl Rerl. 1855 8.

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20. Mais une observation à faire ici , c'est qu'il faut lire la plupart des auteurs modernes avec précaution et discernement , parce que très-souvent ils ont dénaturé les systèmes des philosophes , en les jugeant d'après leurs propres idées et en les pliant à une théorie favorite qu'ils avaient embrassée.

Remarque. — Exposé et critique des théories de Brucker, Tiedemann, Tennemann, Scbleierniacher, Ritter, de Hegel et de son école, de Cousin et de l'éclectisme moderne.

Division de l'histoire de la philosophie.

SOMU&IKE.

1. Divisions admises par les anciens. — 2. Les divisions établies par les modernes , — celle de Ritter est la plus rationnelle.— ô. Son principe se trouve dans Tesprit greclui-niéme considéré comme centre de tout le développement de la nation.— 4. Trois phases dans rhistoire de l'esprit grec, qui sont aussi celles de Ihistoire delà philosophie grecque : la Ire comprend son enfance et sa jeunesse. Absence d'unité dans TEtat , diversités de dialectes dans la langue, tentatives isolées dans la philosophie; la 2^ embrasse son âge mûr : force et conlralisation dans l'Etat; unité de la langue, apogée de la poésie grecque dans la tragédie; unité, ensemble, caractère scientifique dans la philosophie. La oe comprend sa vieillesse : ruine de la cité grecque — extension au dehors et décadence de la littérature et de la philosophie. Elle recherche l'érudition. 5 — 12, Détermination plus précise du caractère et de la durée de chacune de ces périodes : de Thaïes à Socrate : de 600 à 440 . de Socrate à ArchéiaUs, de la nouvelle Académie : de 440-50 avant J.-C. — de50avantJ.-C.à la fin de l'École d'Alexandrie-529. Ij.Unmotsur le Itoint de divergence de toutes les sectes et des systèmes philosophiques.

1. Les historiens grecs de la philosophie distinguent les uns, deux, les autres , trois séries de développements de la science ; ceux-ci avec plus de raison , parce que les écoles d'Ionie, d'Elée et des Pythagoriciens diffèrent, pour autant que les commencements de chacune des trois parties de la philosophie et les théories différentes sur la manière de connaître peuvent être ramenés à l'une de ces écoles. — Cependant ces historiens ne semblent pas avoir remarqué que ces trois parties, correspondant à autant d'écoles différentes» furent réunies à Athènes en un tout, et que les déterminations de Socrate sur l'idée et l'unité du savoir firent naître des vues plus larges qui, différant essentiellement de celles de toutes les écoles antérieures , ont amené une nouvelle période dans les recherches philosophiques.

2. Les divisions de l'histoire de la philosophie établies par les auteurs modernes sont très-nombreuses : il y en a presque autant qu'il y a d'historiens. Nous adopterons celle de Ritter, qui est, à notre avis, la mieux motivée , la plus simple et la plus claire, puisqu'elle est faite d'après l'histoire même de l'esprit grec.

5. <i Le développement scientifique général des Grecs , dit Ritter , s'est opéré très-naturellement. Il n'a été violemment contrarié dans son cours par aucune puissance extérieuremais il a passé successivement par tous les degrés qu'il devait parcourir , jusqu'à ce qu'il expirât de la manière que le voulait son caractère propre. Quoique l'éfat politique des Grecs ait subi une violente révolution par une puissance extérieure , la civilisation grecque dans les arts et dans les sciences vainquit cependant tous les barbares avec lesquels elle se trouva en contact ; et , tandis que la cité grecque était en servitude, la science grecque n'en exerçait qu'un empire plus général. »

4. L'histoire entière de la philosophie ancienne se divise en trois périodes: la première comprend le réveil de l'esprit philosophique; la seconde, l'époque la plus brillante des systèmes philosophiques, et la troisième la chute de la philosophie. Pour déterminer provisoirement ces trois époques, seulement, quant à la chronologie, et par rapport au reste de

la civilisation du peuple grec, l'harmonie que nous trouvons entre la philosophie et le reste de la vie de ce peuple nous sera du plus grand secours. Très-rarement, jamais peut-être, un peuple ne s'est développé aussi naturellement, aussi uniformément en tout sens que le peuple grec. La raison en est que les accidents extérieurs et ses rapports avec les autres peuples ont eu peu d'influence sur sa vie intérieure à l'époque de son développement.

S. Au commencement de son histoire, nous trouvons le peuple grec divisé en un grand nombre de petits états, isolés les uns des autres par la différence des races et par le défaut d'unité dans leurs relations et leurs tendances. Plus tard, s'étant aperçu der sa commune origine, il sentit le besoin de cette unité; mais la rivalité des différents états, la puissance compacte et formidable de ses voisins et d'autres obstacles étoufiFèrent ce sentiment. Cette tendance se montre, au contraire, plus heureuse dans la littérature des Grecs. Il y eut d'abord dans la langue grecque une assez grande variété de dialectes ; mais ils s'affranchirent insensiblement de leurs entraves locales, et acquirent une grande généralité, sans cependant perdre complètement la couleur propre qu'ils tenaient de leur différence d'origine. iVIais enfin quand la civilisation grecque eut dépassé de beaucoup les bornes de sa patrie primitive, tous ces dialectes se confondirent en une langue écrite commune. La philosophie des Grecs s'essaya aussi d'abord localement, et au milieu de races particulières, mais elle ne tarda pas à devenir la science universelle du peuple grec, et parvint enfin à la hauteur d'une philoso[)hie, nou du peuple, mais de la civilisation grecque.

6. Nous pouvons donc déterminer en général les trois périodes de la littérature grecque, en disant : que la première est plutôt caractérisée par la civilisation d'une race ou d'une cité que par la civilisation du peuple entier ; la seconde , au contraire, est marquée par la civilisation grecque, générale, uniforme, avec un point central qui lui imprime le sceau de l'unité; enfin , la troisième période perd ce point central en Grèce, et le caractère grec se corrompt de plus en plus à me-

INTROPUCTION. \7

sure que la philosophie s'étend plus loin parmi presque tous les peuples civilisés de la terre.

7. Pour mettre à profit ce qui vient d'être dit, nous devons remarquer que le développement scientifique en général, et en particulier, la connaissance philosophique du général , pénètre toujours plus tard dans la vie des peuples que les arts; car, dans la société comme dans l'individu, l'excitation de l'entendement vient après celle de l'imagination. Aussi voyonsnous que la poésie grecque avait déjà trouvé depuis longtemps son point central dans la poésie dramatique des Athéniens, avant que la philosophie attique s'emparât de toutes les richesses des penseurs précédents; nous trouvons également qu'à Athènes l'âge d'or de la philosophie survécut longtemps à celui de la poésie. Biais la détermination la plus précise des trois degrés de perfectionnement de la philosophie grecque doit certainement se tirer de cette philosophie même. Il est tout naturel que, tant que la philosophie n'est qu'un perfectionnement local et circonscrit dans un cercle déterminé, elle ne peut être l'expression de l'esprit général de la nation. La direction philosophique dut alors partir d'un intérêt scientifique particulier, et finir par satisfaire cet intérêt. Or tel est le caractère de la première période de la philosophie grecque; on ne pouvait donc alors élever l'édifice entier de cette philosophie. Dans la seconde période, le contraire devait arriver, puisque la réflexion philosophique n'avait plus une direction scientifique spéciale , mais rayonnait dans tous les sens , et était, pour ainsi dire, l'œuvre de toute la sphère intellectuelle de la Grèce. Nous devons nous attendre à voir dans la seconde période se développer dans toutes les directions ce qui était en général philosophie pour les Grecs. On doit, au contraire , s'attendre à voir, dans la troisième périodela liaison systématique de la philosophiegrecque,disparaîtrele caractère et la force propres à l'esprit grec, lorsque la tradition viendra s'y mêler. 8. Pour tirer parti de ces points de vue fondamentaux, nous devons supposer ici que l'ensemble scientifique de la philosophie des Grecs forma une unité composée de trois doctrines philosophiques : de la logique ou dialectique, de la

physique et de l'éthique. Cette division est , pour la première fois, rendue sensible dans la disposition scientifique des écrits de Platon. Nous considérerions donc Platon comme point de départ de la seconde période de la philosophie grecque , si la liaison intime de sa philosophie avec celle de Socrate, qu'il prend lui-même pour fondement de la sienne, ne nous en empêchait. Nous rapporterons donc la seconde période de notre histoire ou le développement de la pensée socratique à Socrate lui-même et à ses disciples les plus immédiats.

De cette manière nous avons l'avanta.ffe de réunir dans cette période toute la philosophie attique. Nous avons aussi pour nousloute l'antiquité postérieure à Socrate , puisque la plupart des écoles qui vinrent après ce grand maître s'en prétendirent, à tort ou à raison , les descendants légitimes 5 et que celles qui n'avaient pas la même prétention n'étaient considérées que comme se livrant à de vaines tentatives philosophiques.

9. Il est un peu plus difficile de distinguer la seconde période de la troisième ; car, comme celle-ci relient encore extérieurement , d'après la tradition , les anciennes formes de la doctrine, il n'y a qu'un œil exercé qui puisse apercevoir lechangement intérieur sous l'apparente invariabilité de l'extérieur. Cependant un signe décisif du commencement de la troisième période , c'est le mélange de la pensée orientale à la pensée grecque , d'où résulta naturellement l'impossibilité d'appliquer encore la première division de la philosophie , puisque la division scientifique était inconnue à la pensée orientale ; et , quand une fois la distinction entre la pensée grecque et la pensée orientale eut été négligée , ce qu'il y avait de plus opposé dans l'un et l'autre esprit dut bientôt se trouver confondu. Un autre signe de la décadence de la philosophie grecque, c'est la dégénération de la recherche philosophique en traditions et en doctrines fixes ; ce qui est très-sensible dans les écrits des interprètes des philosophes anciens. Un troisième signe encore, c^est leprogrèsd'un scepticisme , qui , sous prétexte de vouloir affranchir la vie pratique de toute erreur scientifique , n'eut réellement pour but que de garantir les idées empiriques du trouble et du désordre qui

régnaient dans les idées spéculatives. Sans anticiper sur ce que nous aurons à exposer plus lard , nous pouvons dire seulement que ces trois signes/nous suffisent pour placer le commencement de la troisième période de la philosophie ancienne à 50 ans avant la naissance de J.-C.

10. Nous arrivons donc aux résultats suivants : la première période s'étend depuis le commencement de la philosophie chez les Grecs, c'est-à-dire depuis Thaïes, jusqu'au temps oùSocrate commença à philosopher à Athènes, par conséquent depuis la 45° olympiade environ, ou 600 ans avant la naissance de J.-C, jusqu'à la 88« olympiade, ou jusqu'au delà du milieu du 5" siècle avant J.-C. Cette période , qui ne comprend pas même deux siècles, est si remplie de travaux divers , qu'il en est peu d'aussi riche en mouvements scientifiques. On y retrouve l'activité fraîche , vive , souvent précipitée , mais toujours insouciante de la jeunesse. Il y a développement sur un point et sur un autre , en vertu de forces spéciales et distinctes ; différentes écoles de philosophie , l'école Ionienne , celle de Pylhagore , celle d'Elée, ont peu de rapport entre elles 5 cependant vers la fin de cette période , on peut remarquer une action réciproque des unes sur les autres et une tendance à la réunion. L'intelligence plus mûre de la seconde période s'étend , comme on l'a déjà dit, de Socrate jusqu'à 80 ans avant J.-C. Dans cette période il n'y a plus essentiellement d'écoles différentes contemporaines , et l'unité du développement philosophique commence. Car si , dans le principe , plusieurs écoles socratiques se formèrent à côté les unes des autres et dans le même temps, ce phénomène n'est explicable qu'en disant que tous les disciples de Socrate ne connaissaient et ne comprenaient pas la conscience scientifique de leur maître. La véritable pro ■ gression philosophique après Socrate n'est que dans Platon. Mais dès qu'on voit venir successivement l'école platonique , celle d'Aristote et celle des Stoïciens , on peut dire que chacune d'elles a trouvé et proclamé l'intelligence de son siècle dans la science, aussi loin que la chose est humainement possible. Et si , à cette époque, FAcadémie subsiste à côté du Lycée, et l'une et l'autre à côté du Portique, ce n'est là que

le retentissement du passe , qui ne manque jamais d'avoir lieu dans le développement de l'humanité , aussi longtemps qu'il reste des esprits qui n'ont pas encore suivi la direction de leur époque. Seulement les écoles postérieures sont dans un état de développement plein de vie ; tandis que les écoles précédentes voient le leur expirer lentement. L'unité du développement philosophique dans cette seconde période se manifeste par l'action réciproque que les écoles jihilosophiques cherchaient à exercer les unes sur les autres , dans les combats et la critique qu'elles engageaient entre elles. A la fin de cette période, l'on ne trouve aucun nom bien remarquable pour la clore , ou pour signaler le commencement de la troisième ; à nïoins que l'on ne choisisse pour ligne de démarcation le temps où Cicéron écrivait en rhéteur des ouvrages philosophiques. Ce qui nous détermine à fixer à cette époque le commencement de la troisième période , c'est la propagation de la superstition orientale, qui commence à se faire remarquer alors, et l'apparition du nouveau scepticisme. La troisième époque s'étend jusque vers la fin du sixième siècle après J.-C. , c'està-dire jusqu'aux derniers Péripaléticiens et Platoniciens non convertis au Christianisme. C'est l'époque la plus longue ; aussi n'est-elle pauvre, ni en pensées philosophiques, ni en disputes de partis , ni en mouvements intellectuels en général ; mais l'invariable comme le variable de cette époque philosophique ne porte que trop clairement les marques d'une décrépitude souflfrante. On peut comparer ce qui reste dans cette période à l'ossification insensible d'une vieille organisation animale , et ce qui passe , à la dissolution d'un cadavre.

11. Dans cette période, les directions se séparent et ne se rencontrent ])lus , parce qu'il n'y a plus de convergence vers l'unité ; les écoles subsistent à côté les unes des autres , se connaissent à'peine , ou sont incapables du moins de s'estimer assez pour se critiquer réciproquement. C'est ainsi que le Néoplatonisme , surtout, méprise tellement les doctrines contemporaines , qu'il daigne à peine en dire un mot ; encore est-ce plutôt pour les cliAtier que pour en discuter les prin-

INTRODUCTIOrf. 21

cipes. Les autres écoles s'occupent plus de doctrines anciennes et à moitié oubliées, que de ce qu'on pense autour d'elles ; le scepticisme même, qui devait cependant prendre la peine de faire connaissance avec les autres doctrines contemporaines , n'en veut qu'aux Anciens, On voit combien ce temps a reculé; il s'occupe volontiers des jours passés, et ne sait point vivre avec le présent.

12. Si l'on veut maintenant déterminer les bornes des trois périodes , le commencement de la première et la fin de la dernière se laissent assez apercevoir : car le commencement de la première se place à l'aurore de la philosophie chez les Grecs , la fin de la dernière à son crépuscule. Mais les délimitations des trois périodes entre elles, c'est-à-dire la distinction delà première et delà seconde, de la seconde etde la troisième, ont besoin d'un signe certain ; et ce si,ofne est le point sur lequel nous avons promis de revenir et de faire encore une remarque. Comme le passage d'un âge de la vie à un autre ne se fait connaître que par la douleur ou le malaise , de même , dans la vie intellectuelle , le commencement d'un nouveau développement ne s'annonce ordinairement que par le déclin des forces passées et par la déviation des tendances anciennes. Mais plus la force vitale de la jeunesse est grande encore, plus la commotion maladive est violente , plus aussi la crise se décide promptement. Nous devons donc nous attendre à une crise décisive et courte entre la première et la seconde période, tandis que le passage de la seconde à la troisième période doit être plus long et moins violent , mais aussi plus près de la corruption : c'est en effet ce qui a eu lieu, La souffrance et l'altération des plus anciennes écoles de philosophie parmi les Grecs sont très-manifestes dans les efforts sophistiques, qui ont précédé immédiatement Socrale. Les Sophistes ne peuvent pas dissimuler leurs rapports avec les écoles philosophiques antérieures. Ils profilent en partie de leurs découvertes, mais en les faisant servir contre leurs auteurs , et dans le dessein peu dissimulé d'anéantir la philosophie pour y substituer h talent de la 2}arole , afin de dominer les esprits. Socrate , l'adversaire décidé des Sophistes , représente la crise de cette

maladie. La troisième période se dislingue enfin de la seconde d'une manière analogue. Mais le sophisme n'est pas aussi hardi, il ne veut pas anéantir la philosophie, mais seulement s'afiFranchir de toute opinion philosophique et mettre à profit les doctrines des écoles précédentes , qu'il n'adopte que pour la forme et afin de combattre ou d'afFaiblir par leur apparente contradiction , dominés qu'ils sont cependant par un accord interne et profond, tous les résultats de la philosophie. Avec cette tendance , la philosophie n'est pas autre chose encore , qu'un instrument au service de l'ambitieux talent du rhéteur, auquel elle doit seulement servir d'ornement. Ainsi la dégénération même de la philosophie s'opère conformément à l'esprit grec : la philosophie . au lieu de servira une science, doit servir à un art. Le caractère de cette seconde corruption s'annonce à la vérité par le langage usité dans toutes les écoles de philosophie , telles que les connurent les Romains , mais surtout dans la nouvelle académie, à laquelle Cicéron donna la préférence. On ne peut pas douter, à l'occasion de ces deux différences caracîéristiques des trois périodes , que la première n'appartienne à la première période ; la seconde, au contraire , se mêle davantage à la méthode scientifique de la philosophie, en sorte qu'on peut douter quelquefois , si l'on ne doit pas lui attribuer certaines choses de la seconde et de la troisième période à la fois.

Du reste, je dois rappeler encore que mon but n'est point de distinguer ces trois périodes entre elles avec une précision chronologique rigoureuse: dans le développement intellectuel, il y a souvent fusion de degrés essentiellement différents en passant d'une période à une autre , et l'historien de la philosophie n'a plus rien à faire alors . que de saisir sous un seul point de vue ce qu'il y a d'uniforme et d'homogène.

1 3. Si maintenant nous cherchons le véritable poin t de séparalion, auquel commence la divergence des sectes philosophiques, nous verrons que c'est toujours à la diversité des systèmes adoptés relativement à l'originede toutes choseset aux principes des connaissances humaines. Ce point de vue nous met aussi à même de réduire les doctrines philosophiques en des groupes

IWTRODUCTIOIV. 28

généraux. C'est ainsi que par rapport à J'origine des choses, c'est-à-dire, sous le point de vue mélhaphysique , on peut diviser les systèmes en monisme et en dualisme.

A. Monisme. Le monisme n'admet qu'un seul principe des choses. Il se subdivise en

o. Matérialisme , qui déduit toutes choses de la matière. Il est athée ou panthéiste selon qu'il nie l'existence de Dieu ou qu'il le confond avec la matière.

b. Idéalisme absolu, qui nie l'existence des êtres contingens et particuliers^

c. Idéalisme panthéiste , qui regarde la matière comme l'essence de Dieu et la spiritualise par consequenc. A cette catégorie se rapporte aussi la théorie des émanations.

d. En théorie de la création. Dans cette théorie on admet un Dieu créateur , qui a fait toutes choses de rien par la force de sa toute puissante parole.

B. Dualisme, qui admet la coexistence éternelle de Dieu et de la matière, ou du principe du bien et du principe du mal.

Sous le rapport des principes des connaissances, les systèmes se divisent en sensualistes , idéalistes et en systèmes mixtes.

C. Sensualisme, — Les sensualistes regardent les sensations comme la seule source des connaissances.

D. Idéalisme. Les idéalistes n'admettent d'autre critérium de vérité que les idées.

E. Systèmes mixtes. Ces systèmes reconnaissent le témoignage des sens et l'autorité de la raison.

D'après leur méthode, les systèmes philosophiques peuvent être classés a. d'après leur point de départ : on distingue des systèmes 1" critiques, 2° dogmatiques et 3" ceux qui sont critiques et dogmatiques à la fois. h. Par rapport aux principes de construction qu'ils emploient , la synthèse ou bien l'analyse.

On peut encore, sous ce rapport, remarquer les systèmes organiques et les systèmes éclectiques.

Dans la morale , tous les systèmes , quelles que puissent être leurs différences , quant aux détails , rentrent au

liNTRODUCTIOA.

fond dans l'une de ces trois catégories : morale du plaisir, morale de Tintérêt, morale du devoir.

De l'origine de la philosophie grecque.

SOMMAIRE

1. Etal delà question. Deux hypothèses. Première hypothèse .• la philosophie grecque est le produit exclusif de l'esprit grec. Trois choses à considérer sous ce rapport. A. La religion. 1. Son influence positive. Les mythes. — Témoignage de Platon, d'Arislote et de Théophrasle. 2. Son influence négative.— Absurdité des mythes. — remarques des premiers philosophes à cet égard. 3. Les mystères. Leur origine. Leur objet. Personnages mystiques.

— Ce que sont les mystères relativement à la philosophie. B. La poésie.

1. Traditions des Grecs à cet égard. Son influence sur la civilisation primitive des Grecs. 2. Homère. Il modifie la mythologie. —Ses héros. — Son influence étendue par les Rhapsodes. Ses idées sur les Dieux et le sort des âmes après cette vie. 3. Hésiode. — Recommandation de différeojes vertus.

— Ses idées sur les êtres supérieurs. — Sur le sort des âmes après la mort.

4. La poésie gnomique. Sentiment moral profond. Esprit de réflexion.

5. Pindare. Sa supériorité sur les autres lyriques. Sa manière de représenter les Dieux. — Comparé à Homère. C. Les idées générales, dont les mœurs, les maximes politiques,et les sciences sontl'expression naturelle. l.Les institutions publiques,les Amphictions,les Jeux olympiques,les Oracles.

2. Les législations.— Lycurgue. 3. Solon. 4.Les sept Sages. Leur influence politique. — Leurs maximes. 5 Les sciences. — Écoles de médecine. — Hippocrate.— Histoire, les Logographes. — Cadmus .— Hécatée— Phéricyde— Hérodote. 6. Conclusion. D. Seconde hypothèse — De l'influence que les peuples de rOrient ont pu avoir sur l'origine elle développement de la philosophie grecque. 1. La Grèce primitive a été peuplée et civilisée par l'Orient. Colonies. Leurs relations avec l'Orient. 2. Patrie des poètesthéologiens : Orphée. — Hésiode.— Phérécyde. — Epiménide. 3. Coïncidence du commencement de la philosophie grecque avec d'importants événements politiques en Orient. Conquêtes de Cyrus et de ses successeurs. Conséquences de ces faits. 4. Voyages des premiers philosophes Grecs en Orient. Thaïes — Heraclite — Pythagore — Démocrite. 5. Remarque importante, 6. Coïncidence du début de la philosophie grecque avec un grand mouvement intellectuel en Orient. Confucius. — Buddha. — 7. Remarque importante. — 8. Comparaison des systèmes grecs avec les doctrines de l'Orient. — Les Pythagoriciens et les Chinois — Leur manière d'envisager les nombres et la musique est identique.— 9. Heraclite —Son idée du peu de valeur de la vie humaine. — 10. Empédoclc. — L'existence d'ici bas est une chute.— Rapport

de ces idées avec celles de l'Orient. M. Les Eléales. —La nature de leur système rappelle aussilOricnt.— Remarques critiques.

1 . La critique moderne s'est beaucoup occupée des orio ines de la civilisation et de la philosophie grecques. Celle-ci est-elle Je produit exclusif de l'esprit grec , ou les penseurs primitifs de la Grèce ont-ils pris les premiers éléments de leurs systèmes dans les idées religieuses et philosophiques de l'Orient? Chacune de ces hypothèses a de nombreux défenseurs. Nous allons exposer sommairement les raisons sur lesquelles ils s'appuient pour soutenir leur opinion respective, en commençant par ceux qui se sont prononcés pour la première hypothèse; ils pensent que la philosophie a dû naître naturellement, en Grèce , de la religion , de la poésie et des idées populaires , telles qu'elles s'expriment dans les mœurs, les maximes politiques et les sciences,

A. La Religion. 1. L'influence de la religion sur le premier développement de la philosophie s'est manifestée sous un double rapport. D'abord la religion grecque contient des mythes d'une ressemblance frappante avec les doctrines philosophiques générales des Grecs. Ainsi un de ces mythes dit que Thétys et l'Océan sont la source des dieux et des hommes. Aristote luimême trouva dans ce mythe une certaine analogie avec la doctrine d'Heraclite sur le flux continuel de toutes choses. Un autre mythe nous présente, comme principe de l'Univers, l'amour et le chaos. 11 est probable que les doctrines postérieures, qui distinguaient deux {)rincipes,se sont primitivement rattachées à ce mythe. Aussi Platon, Aristote et Théophraste reconnaissent-ils, que les cosmogonies des anciens théologiens ont exercé une grande influence sur les premières spéculations des Grecs, sur la nature des choses; cela se remarque encore dans le caractère mylhico-symbolique que la philosophie conserva jusqu'à Platon dans son langage , dans quelques définitions et dans la manière dont elle tâcha de profiter des mythes.

2. L'influence de la religion sur la philosophie, que nous venons de constater, est d'une nature positive, parce que cette religion lui a fourni un point de départ , qui a pu servir de fondement à une théorie philosophique sur l'origine du monde. Mais il en est une autre qui ne nous semble pas avoir agi avec moins de force sur le développement de la philosophie grecque.

La religion des Grecs conlient une foule de mythes absurdes et contraires à la saine raison : n'est-il pas probable ou plutôt certain que ces imperfections ont dû contribuer efficacement à éveiller la réflexion philosophique? Pour nous convaincre de la vérité de ces assertions , tâchons di nous faire une idée juste de l'état de celte religion, à l'époque où la philosophie commença à naître et à se développer. Mais pour parvenir à ce résultat, i! est indispensable de jeter d'abord un coup-d'œil sur la marche de la mythologie grecque. Cette mythologie présente dans la plus haute antiquité un caractère asiatique, c'est-à-dire, on y aperçoit des formes bizarres et exagérées. On en trouve encore des traces dans Homère et dans Hésiode. Mais le génie grec était éminemment plastique , il aimait l'art au dessus de toutes choses. C'est pourquoi il donna plus tard des formes plus sereines aux mythes j les dieux furent en quelque sorte humanisés. De ces transformations de la mythologie primitive devaient naître des combinaisons choquantes , très-propres à provoquer la critiquedes esprits sérieux et réfléchis. Heraclite, Anaxagore et Xénophane en donnèrent déjà des exemples. Parménide et Empddocle , peu satisfaits de la mythologie vulgaire, s'en créèrent une nouvelle. Les Pythagoriciens seuls la respectèrent, mais en l'interprétant d'une manière symbolique et conforme à l'ensemble de leur doctrine.

S. 11 nous reste encore à examiner une partie de la religion des Grecs ; ce sont les mystères. Les doctrines secrètes de l'antiquité grecque ne nous sont que très-peu connues. Homère ne les cite pas ; Hésiode n'en parle qu'en passant. C'est ce qui nous permet de conclure qu'elles n'existaient pas alors , eu du moins qu'elles n'exerçaient aucune influence surla vie publique et religieuse des Grecs. Mais quelle peut donc avoir été l'origine des mystères ?

Ils nous semblent être l'œuvre delà maturité del'esprit grec , carlorsque la religion publique eut perdu sa signification primitive et profonde, par les altérations successives qu'elle avait éprouvées, et qu'elle fut devenue absurde sous plusieurs rapports , l'esprit réfléchi des Grecs dut chercher ailleurs les moyens de satisfaire les besoins les plus intimes de l'âme. C'est

alors que semblent avoir été instituées les purifications, les oblations et les traditions mystiques. Ces traditions étaient rendues sensibles par des récits , des tableaux, des préceptes, qui donnèrent peut-être naissance à la poésie mythique d'Orphée, de Linus et de Musée. A côté de ces chantres sacrés se présentent plus tard des personnages historiqties tels que Thaletas , Epiménide , Onomacrito , les Pythagoriciens et Empédocle. Nous serions donc portés à regarder les mystères conime une transition à la philosophie , et à admettre qu'ils contribuèrent à lui donner une direction morale. Car les doctrines secrètes avaient, selon Platon, une tendance morale; il parle de la vie orphique comme d'une ascèse qui opère des guérisons corporelles, comme d'une source d'inspirations qui élèvent l'àme. Dans ces mêmes doctrines on parlait de la vie future , des peines qui menacent le méchant et des récompenses qui doivent faire le bonheur de l'homme juste.

B. Lapoésie. 1 . Les traditions des Grecs sur l'Olympe, l'Hélicon et le Pinde nous font voir, qu'ils étaient très-persuadés de la grande influence que la poésie avait exercée sur le développement de leur naissante civilisation. Us font même intervenir dans cette œuvre importante le dieu des vers lui-même : Apollon instruit en personne les mortels aux bords du Pénée. Orphée et Linus enchantèrent même les bêtes féroces par l'harmonie de leurs chants. Amphion bâtit la ville de Thèbes au son de sa lyre. Ces poètes étaient regardés par les Grecs comme des prophètes; ce sont eux qui ont contribué le plus efficacement à l'abolition des sacrifices humains, à l'extinction des haines héréditaires et à l'établissement des fêtes nationales; c'est encore à eux que la langue doit ses premiers développements et sa richesse.

1. Après ces poètes parut Homère, qui porta la poésie grecque au plus haut degré de perfection. Il épura le goût de sa nation en changeant les formes bizarres de la mythologie en formes gracieuses. L'homme fut son héros : qui ne se rappelle ici les admirables portraits que ce chantre immortel nous a tracés d'Hector , d'Andromaquc , de Priam , de Patrocle , d'Achille , d'Ajax et de tant d'autres héros? L'influence des poèmes

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homériques sur la civilisalion grecque fut durable par l'entreinise des Rhapsodes qui firent connaître à toute la Grèce les vertus sociales , les maximes de morale et les exemples des vertus qu'il chante. Mais Homère est aussi le créateur d'une nouvelle mythologie; il divinise les principaux phénomènes de la nature; il développe l'idée du Destin, auquel les dieux euxmêmes sont soumis. Ces dieux ne sont que des hommes divinisés. Mais ils sont cependant immortels , invisibles et ils savent tout. Ils se nourrissent de nectar et d'ambroisie , leur félicité surpasse toute idée humaine. C'est d'eux que vient aux hommes la gloire ou l'infamie , la sagesse ou la folie, la prospérité ou l'infortune. Enfin tout ce qui est bon , beau et grand , est d'origine divine. Les dieux punissent les mauvaises actions et récompensent les bonnes. L'homme doit donc tâcher de se conformer à leur volonté. IMalheur à celui qui ose agir contre leurs ordres (m'uki^ti B-tav). Homère semble déjà sentir, la nécessité de l'unité de Dieu; il parle d'un S^forjd'un oUt/naiy-^ il dit expressément ou plutôt Jupiter dit dans une assemblée des dieux, qu'un seul doit être maître et que la multitude des maîtres ne vaut rien. Homère nous représente les âmes après la mort comme des ombres privées de sentiment et de conscience, errant dans le sombre Hadès. Il parle de peines et de récompenses futures. Les poèmes d'Homère contiennent donc quelques idées qui ont pu éveiller l'esprit philosophique des Grecs.

S. Après Homère, Hésiode fut un des poètes dont l'action sur la civilisation et par conséquent aussi sur le développement des premiers germes de la philosophie grecque fut des plus heureuses. Il recommande la pratique des vertus avec chaleur et flétrit le vice et la tyrannie qui sans doute com. mençait à s'élever de son temps. La justice est le plus précieux don que Jupiter ait fait aux hommes ; la postérité de l'homme juste fleurira toujours, tandis que celle de l'homme parjure sera exterminée et anéantie. Ce poète vante les avantao^es de l'hospitalité, de la piété, de l'amour filial et les douces jouissances de la paix. La division des êtres supérieurs en dieux , démons, génies et héros, que nous trouvons chez, Hésiode, nous

INTRODl'CTIO??. 29

prouve qu'à son époque on sentait déjà mieux le besoin de déterminer avec plus de précision l'idée de la puissance et de la grandeur divines.

Les idées d'Hésiode sur le sort des âmes après la mort sont aussi plus déterminées et plus morales que celles d'Homère. Les héros qui sont morts au siège de Thèbes demeurent dans les îles des Bienheureux, exempts de peines et de soucis.

4. Un sentiment moral plus profond anime la poésie gnomique; elle a une tendance toute pratique (I). Les poètes gnamiques recommandent dans de courtes sentences l'amour de la sagesse , de la justice et de la modération , et les opposent constamment à la violence et aux autres passions. Ils montrent la nécessité de l'obligation morale et inculquent avec énergie le devoir de la sincérité et de la véracité. Il règne en général dans cette poésie un esprit de réflexion très-favorable au développement de la pensée philosophique. Mais tandis que les philosophes commençaient à s'occuper de questions abstraites et sans aucun intérêt pour la vie active, ces poètes préparaient la voie à Socrate , et enseignaient dans leurs poèmes , cette philosophie si sévère et si aimable à la fois, cette véritable sagesse pratique, qui fait le principal mérite des leçons inestimables du plus sage et du plus vertueux des Hellènes.

5. Disons encore quelques mots sur Pindare, pour nous représenter encore mieux l'état moral des Grecs vers le temps où leur philosophie commença à se développer. La poésie lyrique fut portée par le chantre de Thèbes à sa plus haute perfection. La beauté de la pensée y est égéflée par la beauté de l'expression. Pindare regarde encore, il est vrai , les dieux comme étant de même nature que les hommes ; mais en même temps il fait ressortir, de la manière la plus précise, la supériorité des dieux sur les hommes et la dépendance où ceux-ci sont des premiers. C'est ainsi qu'il s'écrie ; Nous, les enfants du jour, que sommes-nous, que ne sommes-nous pas? Les hommes

(1) Les principaux de ces poètes sont Solon,Simonide,Théosnis et Phocyllide.

ne sont que le songe d'une ombre; mais là où pénètre un rayon divin, brille un jour radieux et l'homme jouit des plaisirs d'une vie délicieuse.

Selon Pindare notre âme est d'origine divine et survivra au corps; elle est imparfaite, et son activité est renfermée dans des bornes étroites , tandis que la divinité est libre de toute imperfection et sa puissance ne connaît pas d'entraves. Il faut bien se garder de lui attribuer des défauts ou des vices. La divinité est sainte, elle sait tout et c'est une folie de vouloir se soustraire à ses regards. Elle n'est plus soumise au destin , comme chez Homère; c'est une providence qui détermine et dirige toutes choses d'après l'idée éternelle du juste. Le «ort des hommes est entre ses mains ; elle récompense leurs vertus, punit leurs vices et son courroux ne peut être apaisé par des prières et des sacrifices. La piété et la résignation dans la volonté divine sont fortement recommandées dans les vers de Pindare. Enfin nous pouvons dire en général que ce grand ' poète exhorte constamment à la pratique des vertus.

Les remarques que nous venons de faire sur Pindare nous prouvent que la civilisation moraledes Grecs était parvenue à un haut point de développement vers l'époque où il vécut, c'està-dire vers S60 avant J.-C.

C. Des idées dont les mœurs^ les maximes politiques et les sciences sont l'expression naturelle.

1. Nous ne ferons ici mention, qu'en passant, de l'institution des Amphictions, des jeux olympiques et des oracles des Grecs. Nous dirons seulement quelques mots de leurs législations, qui semblent avoir résumé en elles les résultats de ces divers moyens de culture iatellectuella et morale.

2. L'œuvre de la civilisation, si heureusement commencée par les chantres del'Hellade, manquait d'un fondement solide^ les rapports mutuels des hommes n'étaient point invariablement fixés. Des législateurs parurent enfin pour donner une base stable à l'édifice social de la Grèce. TJn des plus célèbres parmi eux est sans contredit Lycurgue de Lacédémone , qui donna

des lois à la race dorienne, la plus difficile à policer de toutes les races helléniques ; et cependant ce législateur parvint à la doter d'inslilutions si solides, qu'elles durèrent plusieurs siècles et contribuèrent à développer en elles de grandes vertus. 8. Deux siècles plus tard, Solon donna des lois à la race ionienne, c'est-à-dire aux Athéniens, les principaux représentants de cette race dans la Grèce proprement dite, qui devaient donner à la civilisation grecque tous les développements dont elle semble avoir été susceptible.

4. Vers la même époque parurent dans plusieurs villes de l'Asie-Mineure et de la Grèce ces hommes célèbres connus dans l'histoire sous le nom des Sept Siges de la Grèce , semblables au sage Pithée et au prudent Kestor, dont Homère a tant vanté l'influence sur l'csj)! il des guerriers réunis devant Troie. Ayant vécu longtemps aumilieudes hommes, et pris une part très-active dans les affaires publiques les plus importantes, ils s'étaient fait une jihiiosophie toute pratique , qu'ils renfermaient dans des sentences brèves et pleines de sens. C'étaient la plupart des maximes politiques et des règles de morale et de prudence. Le recueil que nous possédons aujourd'hui de ces sentences, est peu authentique, de sorte que ces sages appartiennent au domaine de la tradition ; cependant on ne peut douter que le fond en soit réellement antique , et ce fond est encore une preuve que l'esprit de réflexion avait commencé à pénétrer dans toute la vie des Grecs.

Les anciens ne sont pas d'accord sur le nom des sept sages. Thaïes, Selon, Pittaous et Bias sont reconnus comme tels par tous les auteurs. On leur ajoute Périandre, Cléobule, Cholon , Anacharsis, etc.

5. Vers cette même époque, on fit aussi les premiers essais d'histoire naturelle. On trouve alors des écoles de médecine(îj.

(1) Vers le temps d'Hiî)i)0crale, contemporain de DémocriteetdeSocrale, deux méthodes se partageaient déjà la médecine, qui, comme la philosophie, était sortie des temples. AGnide , on reconnaissait un très- grand nombre de maladies , on les multipliait à peu près selon les symptômes.

M2 1?<TRODUCT10I>'.

Peu aprùs Thaïes ou voit naître l'histoire : Cadmus, Phérécyde et Ilécatée firent les premières compositions historiques, qui par leur caractère mythique se rapprochaient beaucoup des anciennes théogonies. Aussi Aristote les a-t-il regardés comme formant le passage de la poésie mythique à la philosophie. Ces logographes rattachaient à l'histoire de l'origine des dieux celle des héros , des hommes et des premiers états. On trouve encore des traces de celte méthode dans Hérodote (1), le père de la véritable histoire. Ils exposaient leurs idées sous des formes mythiques. Selon Aristote, Phérécyde faisait sortir toutes choses du mieux, puisque selon lui Jupiter avait existé avant toutes choses.

A Ces, on voulait plus parliculièrementles réduire à de grandes classes, en observant la marche du mal et celle de la nature qui guérit. C'est de Cos , c'est de la famille même des Asclépiadcs que sortit HippoyaLe. Il a donné dans toutes les branches des sciences médicales le premier exemple, et l'un des exemples les plus admirables, de la manière de procéder dans les sciences. Il est celui de tous les anciens qui a le mieux connu , le mieux développé, le mieux appliqué les méthodes expérimentales; qui a jeté un regard plus philosophique sur la nature 5 toutes les sciences naturelles ressentirent l'influence de son génie. Aristote , dans son livre des météores et dans quelques autres, a beaucoup emprunté de lui. A ses propres observations il avait joint toutes celles que lui offraient les riches dépôts conservés dans le temple d'Esculape ; il les avait coordonnées et comparées entre elles ; loin de se renfermer dans un stérile empirisme, il avait constamment combattu ces procédés aveugles qui appliquent les exemples sans savoir les interroger par l'induction; il faisait consister la recherche du vrai dans l'art d'associer la raison à l'expérience-

(1) Hérodote suit souvent les pas de ces logograplies. Mais quelle supériorité pour le reste ! Qui a jamais pu lire cet auteur admirable, sans avoir été frappé par la ressemblance entre sa philosophie et celle qui domine dans les poèmes d'Homère et d'Hésiode, dans les gnomes de Solon, dans les tragédies de Sophocle? Quel sentiment religieux, quelle conviction de l'inconstance des choses humaines , quelles leçons de modestie, d'indulgence, d'humilité dans le bonheur , de courage et de résignation dans l'adversité , quelles exhortations à la concorde, et surtout quelles recommandations à l'amour de la pairie et delà liberté netrouvel-on pas dans ces précieuses muses d'Hérodote !

INTRODUCTION. ùù

6. La revue rapide, que nous venons de faire des éléments de la civilisation grecque , prouve, à notre avis, assez clairement, qu'ils ont suffi pour éveiller l'esprit philosophique des Grecs, et que chez un peuple doué d'un génie aussi supérieur pour la spéculation, la philosophie a pu naître à l'époque dont nous venons de parler.

Exposons maintenant la seconde hypothèse.

5. De Vinfluence que les peuples de l'Orient ont pu avoir sur Vorigine et le développement de la philosophie grecque.

1. Il ne manque pas d'écrivains qui soutiennent que les philosophes grecs ont fait des emprunts aux nations de l'Orient. D'abord les premiersélémentsdepopulation et de civilisation de la Grèce sont venus des contrées orientales ; les recherches les plus récentes sur la langue et l'écriture alphabétique des Gre(;s mettent ce fait hors de tout doute. Ce n'est pas , il est vrai , une preuve de l'origine orientale de la philosophie grecque; car les éléments de la civilisation orientale , transportés en Grèce, ont pu être tellement modifiés et changés par le génie si fécond et si original des Grecs , que la couleur orientale en a été comme effacée et que la philosophie doit être considérée comme le fruit exclusif de la pensée grecque. Mais à cette hypothèse on ne peut pas seulement opposer une autre hypothèse , mais même des faits très-vraisemblables, des faits qui peuvent atteindre la certitude historique. D'abord , on ne peut douter que les colonies, venues d'Orient en Grèce , n'aient continué à être en relation avec leur ancienne patrie, et. à maintenir des communications assidues entre elle et leur nouveau séjour^ Ceci est d'autant plus vraisemblable, que réciproquement des colonies, sorties de la Grèce , étaient allées s'établir dans diverses contrées de l'Orient. L'histoire atteste la réalité de ce fait. Sous ce rapport , les colonies formées dans les îles de la Mer Egée , sur les côtes de l'Asie-Mineure, de la Thrace et de laSlerNoire, offrent le plus d'intérêt et d'importance pour la question dont il s'agit ici. Tous ces faits se passèrent très-longtemps avant la

naissance de la philosophie parmi les Grecs; mais par là même, l'influence continuelle que la culture orientale a pu exercer pendant plusieurs siècles sur l'esprit des Grecs, a dû s'y enraciner plus profondément et s'exprimer plus tard dans la philosophie grecque.

2. Ajoutez à cela que l'origine des hommes qui , selon Aristote , ont formé le passage de la poésie mythique et religieuse à la spéculation philosophique, semble confirmer l'opinion qui admet l'existence des communications intellectuelles actives entre l'Orient et la Grèce : ainsi , Orphée est originaire de Thrare , Hésiode de Cyrae , ville d'Eolide en Asie-Mineure, Phérécyde deTilede Syros, Epiménidede l'île de Crète.

3. 3Iais une circonstance encore mieux attestée par l'histoire, c'est que précisément nous voyons les premières lueurs de la pensée philosophique poindre parmi les portions des nations helléniques les plus voisines de l'Orient, et qui se trouvaientaveclni dansdes rapports politiques très-intimes, dans des communications fréquentes de tout genre. Ensuite, les premiers commencements de la philosophie grecque coïncident précisément avec l'époque, oi!iCyrus fonda la grande monarchie persane. La première période de cette science (depuis Thaïes Jusqu'à Socrate) comprend cet intervalle de l'histoire politique, où ce prince fit la conquête de Babylone , soumit le roi de Lydie et les colonies grecques de l'Asie-Mineure , où Cambyse subjugua l'Egypte, Darius Hystaspe pénétra dans l'Inde, occupa la Thrace et la Macédoine et fit une invasion dans la Grèce, que Xerxès renouvela [)lus tard , et dont Alexandre-le- Grand vengea sa patrie. Si on considère ces circonstances géographiques et historiques , on ne peut s'empêcher de se demander , si elles n'ont pas eu pour suite des communications intellectuelles et scientifiques suivies entre les Grecs et les Orientaux. Dans ce cas, il est clair que les premiers ont dû recevoir aussi bien que donner , aussi bien apprendre qu'enseigner . car la civilisation de l'Orient avait un caractère tout-à-fait distinct de celle des Grecs , et devança celle-ci sous plusieurs rapports. Qu'on veuille bien se le rappeler , chez l'homme isolé comme chez des peuples entiers , le temps

du premier développement spontané et libre des facultés supérieures de l'âiiie coïncide avec un désir très-vif d'apprendre, avec une réceptivité très-grande , et remarquons aussi que le désir d'apprendre et le désir de se communiquer se trouvaient parmi les traits caractéristiques les plus prononcés du génie grec. On ne se tromperait donc pas en croyant que des communications personnelles et immédiates du genre de celles que no!is devons admettre entre les Grecs et les Orientaux de ce temps , ont dû agir avec plus de force et de succès sur les esprits qu'on ne le peut faire aujourd'hui par des compositions littéraires et philosophiques.

4. Ajoutons à ces faits généraux les renseignements que la tradition nous a conservés sur les voyages faits dans diverses contrées de l'Orient par la plupart des philosophes de ces temps reculés.

Thaïes , d'origine phénicienne , alla en Crète , en Egypte et probablement aussi en Perse. On rapporte que Heraclite avait été invité à la cour du roi Darius pour lui enseigner la sagesse de la Grèce. Pythagore, dit-on, visita, outre les contrées déjà mentionnées, l'Arabie, la Palestine, l'Inde et Babylone. Le caractère hiératique de son institut rappelle évidemment les castes sacerdotales de la vieille Egypte.

Démocrite aussi fit des voyages dans différentes contrées de l'Orient. Dans un passage que Clément d'Alexandrie nous a conservé, il se vante d'avoir vu plus de pays qu'aucun de ses contemporains.

5. Supposez qu'il y ait beaucoup d'exagération, des fables même, dans ces renseignements , ils ne peuvent être entièrement faux et controuvés ; ils doivent reposer sur une base historique incontestable, à cause de la perpétuité des traditions; ils trouvent aussi un excellent point d'appui dans ce fait déjà mentionné, que les plus anciens philosophes de la Grèce sont sortis des colonies et des contrées voisines de l'Orient.

6. A ces données spéciales et incontestables, on peut ajouter un fait très-remarquable : c'est que l'époque du commencenient de la philosophie grecque coïncide avec un grand mouvement intellectuel en Orient, ou n'en fut précédé

ZQ INTRODUCTION.

qu'à un petit intervalle. CeiTiouvementeut pour auteurs Confucius en Chine et Buddha dansl'Inde. La doctrine de ce dernier s^ctendit sur une grande partie de l'Asie et pénétra même en Perse, où déjà antérieurement Zoroastre avait opéré une réforme politico-religieuse. Se tromperait-on en admettant que ce mouvement de la pensée orientale se fit ressentir même chez les Grecs, qui alors se trouvaient certainement dans des relations très-étroites avec les Perses?

7. Dans tous les cas^ supposé qu'aucun échange d'idée n'eût eu lieu entre ces peuples, la coïncidence de ces mouvements si extraordinaires dans la vie intellectuelle de l'humanité , opérés dans des contrées si éloignées les unes des autres, devrait attirer Tatlention des esprits réfléchis. Il y a là, dans des faits isolés, une unité de desseins si marquée, que 1 idée d'une intervention providentielle doit naturellement se présenter à tous ceux qui voient dans les événements historiques autre chose que le flux incessant d'une aveugle fatalité.

8. Si de ces considérations générales nous passons aux systèmes philosophiques . nous découvrirons , en comparant les doctrines grecques avec les doctrines orientales, des traits d'affinité qui ne manqueront pas d'attirer l'attention des esprits observateurs.

Comparons d'abord la doctrine des Pythagoriciens avec celle des Chinois sur la musique et les nombres.

Les sages delà Chine, aussi bien que les sages de Crotone, accordent une très-haute valeur à la musique considérée comme moyen de culture morale pour l'homme et pour le citoyen. Elle peut dompter et exciter les passions, purifier et corrompre les afl"eclionsdu cœur , et en général réformer les esprits et les nvœurs : elle doit inspirer au cœur de la jeunesse la douceur et la bonté , sans pourtant nuire à sa droiture. Aussi ce fut toujours un des premiers soins des princes, que de conserver à la musique sa noble pureté et sa sublime simplicité. Comme chez les Pythagoriciens , la musique repose chez les Chinois sur la théorie des nombres , et c'est ici que les ressemblances de leurs doctrines deviennent encore plus frappantes. Les Chinois divisent les nombres en pairs et en impairs ; ceux-ci

irCTRODUCTlON. 57

sont les nombres parfaits et célestes , tandis que ceux-là sont les nombres terrestres et imparfaits. Les nombres sont les représentants des éléments célestes et des éléments terrestres. De leur réunion plus ou moins parfaite , dépend aussi la perfection plus ou moins grande des choses • car tout dans la nature résulte de la combinaison des nombres et des lignes. Comme l'accord du ciel et de la terre unit , décompose, forme, augmente et achève toutes choses , de même on peut , par la combinaison des nombres impairs et pairs, représentants des éléments célestes et des éléments terrestres , unir ou décomposer toutes choses et en déterminer la grandeur et la perfection. 1,2,3,4, c'est la tétrade sacrée et le nombre 10 est le nombre par excellence. Considérant ainsi la valeur des nombres et leurs rapports avec la musique , les Chinois sont naturellement portés à penser que cette musique reçoit ses lois du ciel , ou qu'elle est l'expression et l'écho de l'accord du ciel et de la terre ; qu'elle montre au sage la loi fondamentale de l'univers 5 qu'elle met l'homme en rapport avec le monde des esprits et détermine l'ordre de toutes choses.

9. Si ensuite on considère le côté religieux et moral de la doctrine pythagoricienne , et qii'en même temps on fixe son attention sur le système d'Heraclite et plus encore sur celui d'Empédocle, on se sent malgré soi, et, pour ainsi dire, irrésistiblement porté à les regarder comme ayant de l'affinité avec les doctrines indienne et persane. Quant aux Pythagoriciens i on peut surtout citer ici leurs idées sur la préexistence des âmes, sur leur sortie du sein de l'unité, et sur leur union avec le corps, considérée comme la suite d'une chute 5 sur les moyens de se réunir à Dieu , de lui devenir semblable . moyens qui consistent selon eux à se purifier des influences de la sensibilité et à se conformer aux ordres delà raison dans les pensées et les actions. — Pour Heraclite , nous nous contenterons de mentionner sa manière d'envisager la vie de ce monde. Cette vie est pour lui le tombeau de la véritable vie, de la vie divine: dans notre mort, dit-il, se trouve la vie et dans notre vie la mort. Les hommes sont des divinités mortelles et les Dieux des hommes immortels ; nous vivons de la mort des Dieux et nous mourons pour leur vie.

10, Dans la philosophie d'Empédocle on rencontre également cette idée remarquable , que la malheureuse condition de cette vie est une suite de notre éloignement de la divinité. Cette condition ne peut être changée que par notre retour à l'unité divine. Il déplore aussi amèrement le néant de cette existence terrestre et veut s'en dégager au moyen de cérémonies et des pratiques religieuses. Qui ne se rappelle ici involontairement les idées de l'Orient ?

11. Le caractère de la philosophie des Eléates doit aussi nous étonner par son apparition au début de la pensée philosophique. Un tel idéalisme est , au contraire , très-conforme à l'esprit de la religion et de la philosophie de l'Inde. La manière, dont les philosophes d'Elée conçoivent Dieu et le rapport du fini avec l'infini, nous fournit la même remarque. Ces phénomènes sont d'autant plus frappants, que les théories grecques , qui nous rappellent l'Orient , sont les plus profondes de ces temps primitifs.

Toutefois , il faut avouer qu'on ne peut établir sur des faits historiquement démontrés la liaison remarquée entre tel et tel point de doctrine des penseurs grecs et des sages de l'Orient. Peut-être , des recherches historiques plus approfondies sur les origines des nations et de leurs traditions primitives jetteront-elles une lumière plus vive sur cette importante question.

MANUEL (le l'Histoire de la Philosophie aacienue.

I"' Période.

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