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CHAPITRE II

Ecole ionienne.

SOMMAIRE

1. CeUe école se divise en deux sectes : les physiciens dynainistes el les physiciens mécanistes. Principes de cette division.

1. Nous divisons cette école en deux séries , dont la première comprendra les physiciens dynamisles , ja seconde les physiciens mécanistes. Expliquons ce qu'il faut entendre par ces termes. L'explication dynamique de la nature part de l'idée d'une force vivante qui varie dans les propriétés et les formes de ses développements ; tout ce qui arrive dans la nature paraît donc explicable, suivant celte hypothèse , par un changement de force.

2. L'explication mécanique de la ualure n'admet aucune naissance proprement dite, aucun changement de propriétés ni déformes dans la nature; la physique mécanique prétend tout expliquer parle changement des rapports extérieurs dans l'espace. Elle suppose par conséquent la malière permanente et changeant de lieu par un mouvement qui survient fin elle naturellement ou qui lui est imprimé du dehors. Toute naissance n'est donc, dans cette hypothèse; qu'une nouvelle com-

43 PUEIUIÈBE PARTIE.

biDaison des parties de la matière , douée primitivement de propriétés ou de formes difFérentes. Or, ces deux explications de la nature sont diamétralement opposées; on ne peut donc se dispenser d'établir deux, séries de philosophes dans l'école ionienne. En outre la chronologie s'oppose à ce qu'on admette la division ordinaire de celte école.

Thalès. — Anaximène. — DiOGÈNE d'Apollonie.

— Heraclite.

Thalès.

SOMMAIRE

l.Vie de Thalès. — Son caractère politique. 2 L'eau principe de toutes choses, — Sa nature. — 3. Idée du monde.

1. Thalès naquit vers 6-iO avant J.-C. , à Milet , ville alors des plus importantes des colonies ioniennes dansl'Asie mineure; il était issu d'une famille distinguée venue de Vhénicie. Il vivait au temps où sa patrie était le plus florissante , lorsque , libre encore du joug des Lydiens et des Perses , elle faisait un commerce continental et maritime considérable. On raconte beaucoup de choses, et de ses voyages et de ses actes politiques. On dit qu'il donna aux Ioniens opprimés , mais non encore subjugués, le salutaire conseil de faire de Téos , point central de rionie , le chef-lieu de l'Etat. Il est vraisemblable que Thalès ne mit pas ses opinions philosophiques par écrit, mais qu'il les exposa oralement , car aucun ancien ne fait mention de ses ouvrages. Cependant Diogène Laërce parle de 200 vers de Thalès et cite quelques-unes de ses sentences. Il mourut 548 ans avant J.-C.

2. Thalès ne reconnaissait qu'un seul principe qui eût servi à former l'univers , l'eau. Sa doctrine se rattache donc à la tradition. Mais il l'a fondée en outre sur des preuves en disant que tout s'alimentait par l'humide ; que le chaud même en provenait et s'en entretenait , et que la semence de toutes choses était humide; mais que l'eau est l'origine de la nature

ANAXIMÈINE. -43

humide ; et que , comme tout en provient et s'en nourrit, elle est le principe primitif de toutes choses. Pour confirmer son opinion , il ajoutait encore que la terre flotte sur l'eau.

Z. Thaïes semble avoir regardé le monde comme un être vivant ; car il voyait la vie dans l'apparence de la mort et disait en général, que le monde est animé et rempli de démons ou de génies. Ces idées sont très-anciennes, d'après le témoignage d'Aristote.

Anaojïinène .

SOHUAIBE.

I. Anaximène doit être placé après Thaïes. — Sa vie. — Ses écrits. — 2. L'air principe de toutes choses. — Sa nature. — Preuves. — 3. Progrès.

1 . Ordinairement on fait succéder Anaximandre à Thaïes ; mais le caractère interne de leurs opinions et le témoignage d'Aristote, qui place bien Anaximène à côté de Thaïes mais jamais Anaximandre , s'y opposent entièrement. En effet , il existe une grande ressemblance entre les doctrines de Thaïes et celles d'Anaximène. Anaximène était né à Milet; sa vie est inconnue; seulement on sait qu'il écrivit, dans le dialecte ionien , d'un style simple et concis. Théophraste composa un livre sur ses opinions.

2. Anaximène admettait, comme principe de toutes choses, l'air infini , dont il disait, qu'il environne le monde et supporte la terre comme une feuille qui est plate , absolument comme Thaïes enseignait que la terre flottait sur l'eau. Tout sort de cet air et tout y retourne. Comme notre âme, qui n'est que de l'air, nous domine, ainsi le souffleet l'air entourentet dominent le monde.

Anaximène tirait ses preuves des phénomènes de la vie, qui ne s'entretient qu'au moyen de l'inspiration et de l'expiraration de l'air.

3. (I conçoit donc le monde par analogie avec un principe de vie développé et individuel; ce qui est un progrès philosophique réel. Il opposait son principe primitif aux choses formées par lui. Ce principe produit les êtres par sa condensation et sa dilatation.

44 PREMIÈRE PÉniODK.

Dioijène d' ApoUonie.

SOHDIATRE.

1 . Vie de Diogène d'ApolIonie. — Ses voyages. — Son livre sur la nature. — Sa polémique contre d'autres systèmes. — Début de son écrit. — Identité de sa doctrine avec celle dAnaximène. — 2. Le principe doit être un. — Preuves. — ô. L'air est principe. — Nature du principe et du monde. — Preuves. —L'air est doué de raison. — Progrès.— 4. Formes de Fair.— Différences des êtres. —5. Explication de la pensée.— 6. Remarque.

1. Diogène d'Apollonie en Crète , aussi appelé le physicien, était contemporain d'Anaxagore. On rapporte , qu'il fit des voyages et quïi vint aussi à Athènes , où il éprouva des persécutions , comme plus tard Anaxagore et Soerate. Simplicius vit encore son livre sur la nature et nous en a conservé , avec d'autres auleif-s , divers fragments. Son style était simple et noble. Sa polémique contre les opinions des autres philosophes témoigne déjà du progrès de la philosophie, et le commencement de son écrit , où il disait qu'il faut prendre pour point de départ de ses recherches un principe généralement admis et l'énoncer d'une manière simple et convenable, prouve qu'il connaissait les principales qualités d'une composition scientifique. L'accord , qui existe entre les doctrines d'Anaximène et de Diogène , ne nous permet pas de douter, que celui-ci n'ait connu celle d'Anaximène.

2. Diogène admet que tout provient d'un principe unique , afin de donner par là, comme il le dit lui-même, un fondement incontestable à sa doctrine. Sa preuve , c'est qu'il doit exister un ensemble universel d'action et passion entre les choses . pour qu'elles puissent se développer. Or tout passe d'une forme à une autre dans un temps différent et revient de nouveau à la forme primitive.

3. Le monde est pour Diogène un être animé , dont la vie réside dans l'âme ; car l'âme est le principe de la vie en général. Or l'àme est , pour Diogène comme pour Anaximène , Vair, L'air est donc le principe de toutes choses. 11 tire ses preuves de l'état des êtres vivants , de la nature de la semence animale , du sang , du sommeil et de la mort. Son opinion le conduit même à admettre que le siège de l'àme est dans le

HERACLITE. 45

cœur, puisque c'est dans le cœur que le sang se forme par l'introduction rapide de l'air. Il déterminait ultérieurement la nature de l'air en disant , qu'il est éternel , impérissable , pouvant tout , doué de science et de raison 5 car le monde est plein d'ordre et d'harmonie. La pensée philosophique fait donc ici un progrés marquant ; mais ce qui étonne, c'estque Diogène n'a pas distingué le principe rationnel de la matière.

4. L'air prend les formes les plus opposées ; mais ce n'est pas l'air qui nous entoure , c'est un air chaud. Par ses différents degrés de dilatation et de condensation , il produit le monde entier et les différences physiques et morales les plus tranchées des êtres : sa chaleur diffère pour tous les animaux.

5. L'explication que Diogènc donne de l'origine de la pensée n'est pas moins grossière; mais on y remarque une tentative de démontrer la réalité de notre connaissance touchant le monde extérieur. La concentration de l'air dans le cœur produit la conscience et la pensée.

6. Diogène apparaît comme le dernier philosophe qui ait suivi la direction dont nous nous sommes occupés jusqu'à présent ; et sa doctrine en présente le développement le plus complet.

Heraclite.

1. Vie d'Heraclite. - Son ouvrage.— Obscurité de son style.— Jugement de Socrate.— 2. Heraclite comparé aux précédents.— Son principe est le feu. — Nature du feu.— Symboles.— Désir du feu.— Mot hardi. —3. Métamorphoses du feu. — Voie descendante et voie ascendante. — Harmonie et combat. — Destin.— 4. Satiété du feu.— Ses périodes.— 5. Théorie de la connaissance, déduite de la nature de l'âme. — 6. Mépris des phénomènes particuliers.— Morale d'Heraclite. — 7. Une âme sèche est la meilleure. — 8. Caractère et origine de ce système.— 9. Comparaison entre Heraclite et les précédents.

l. Heraclite d'Ephèse, qui se dislingue à plusieurs égards des philosophes précédents, appartient cependant aux dynamistes. Il fleurit environ 300 ans avant J,-C. et atteignit un âge assez avancé. Il était issu d'une famille noble ; cependant il s'éloigna des affaires publiques , par haine pour la conduite insensée de ses concitoyens 5 ce qui lui attira leur mépris. Néanmoins sa renommée se l'épandit au loin. Il composa un ouvrage ce-

lèbre dans l'antiquité , sur le contenu duquel les anciens ne sont pas d'accord ; il le déposa dans le temple de Diane à Ephèse. Un assez grand nombre de fragments ^ mais tous fort courts, en sont jorvenus jusqu'à nous. Ils nous confirment ce que disent les anciens de l'obscurité de ce livre, qui valut à Heraclite le litre de Ténébreux [cdcotuvo;] ; car ils consistent laplupart en sentences courtes, substantielles et énigmatiques, où le caractère de l'ancienne prose est reconnaissable. Cette obscurité n'était pas préméditée , comme le pensait Cicéron et d'autres auteurs subséquents ; elle tenait au caractère , à la profondeur d'Heraclite et à la nature de la première prose philosopbique , qui dût être d'une construction grossière , lâche et décousue ; et comme elle se formait de la poésie et qu'elle manquait de souplesse dialectique , elle dut aussi rechercher les expressions figurées et mythiques. Socrate disait que ce qu'il avait compris du livre d'Heraclite était excellent , et qu'il croyait qu'il en était de même de ce qu'il n'avait pas compris; mais que, pour être bien entendu, ce livre demandait un nageur délien , c'est-à-dire un esprit habile.

2. La doctrine d'Heraclite ressemble à celle des philosophes précédents , en ce qu'il conçoit le principe physique de tous les phénomènes comme leur unité éternellement vivante ou comme une force vivante, qu'il appelle feu, fluide plus chaud que l'air ambiant ; ce feu , principe de toutes choses , est doué de raison et d'intelligence. Mais ici commence la divergence de ces doctrines ; car la vie du feu est selon Heraclite la seule chose constante et permanente dans le monde ; tout le reste change toujours, est dans un flux perpétuel. Pour Heraclite, comme disaient les anciens, tout est et n'est pas , puisqu'en effet tout apparaît, mais disparaît aussitôt : fout, pour lui, est en mouvement ; point de repos , ni d'état de tranquillité. C'est ce qu'il exjtrimait à sa manière figurée , lorsqu'il disait : « On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c'est une autre eau qui vient à nous ; elle se dissipe et s'amasse de nouveau • elle recherche et abandonne, elle s'approche et s'éloigne. Et ailleurs : n Nous descendons et nous ne descendons pas ce fleuve, nous y sommes et n'y sommes pas. » C'est sans doute cette manière d'envisager son principe , qui engagea Heraclite à prendre pour son symbole le feu , à cause de sa grande mobilité. Ce feu est animé d'un désir {x:p*i<rfcoTvvif),

HÉHACLITE. 47

en verlu duquel ii prend une forme déterminée d'existence , sans cependant vouloir la garder constamment. C'est ce qu'il disait avec cette expression hardie : « Jupiter s'amuse, lorsqu'il forme le monde. »

3. Quoique Heraclite ait dû considérer le monde comme étant formé par les métamorphoses du feu , les anciens ne sont pas d'accord sur la nature de ces métamorphoses. Mais une explication qui semble être mise par lui au-dessus de toutes les autres , c'est qu'il présente toutes les espèces de transformations comme une voie ascendante ou descendante que doivent parcourir les phénomènes pour éprouver un changement dans leur nature. Car la voie ascendante est pour lui la transformation en feu , tandis que la voie descendante est la transformation en éléments d'autre espèce. Les degrés de transformation sont au nombre de trois; car Heraclite dit que les transformations du feu ont d'abord lieu en eau , de l'eau en terre, puis en météore et en air tout à la fois. C'est pourquoi il appelait la mer, en tant que milieu par lequel passent toutes les transformations , le germe de la formation du monde. Selon Heraclite les phénomènes sont donc dus aux forces et aux directions opposées du mouvement de l'être vivant , et produisent ainsi l'harmonie la plus ravissante. C'est encore par rapport à cela qu'il disait que le combat des forces opposées entre elles est le père de toutes choses. Ce combat se fait d'après une loi qu'il appelle destin (e<'^«/!^o;?). Ainsi il disait du soleil , qu'il ne prendra point une marche rétrograde , parce qu'autrement les furies , ministres de la justice , le découvriraient.

4. Tout développement cosmique n'est , selon Heraclite , que passager. Car de même que le désir du feu est la cause première du monde , de même sa satiété (xo^oV) en amènera la un. Alors tout redeviendra feu ; mais ce retour n'est que momentané , puisque le flux des choses est éternel ; ce retour n'est qu'un point de transition à un nouveau monde et constitue les périodes des différents développements de l'être primitif.

5. Conformément au principe général de sa doctrine, Heraclite dit que l'homme ne connaît la vérité qu'en se conformantàla raison générale ; car, dit-il , le connaître est commun à tous , et ceux qui veulent raisonner sensément , doivent

48 PREyiÈRE PÉRIODE".

s'attacher à ce qui constitue le domaine rationnel de tout le monde comme à la loi de la cité et même plus fermement encore. L'âme de l'homme n'est , pour Heraclite , qu'une étincelle détachée du feu universel ; elle ne peut donc subsister que par un feu qui l'alimente sans cesse. Mais quoique la raison soit commune , la multitude vit comme si elle était douée d'une connaissance propre. L'homme ne connaît donc que par sa participation à la vérité du feu éternel. C'est sous ce rapport qu'Heraclite disait : « Qui pourrait jamais oublier le feu qui ne passe point ? »

6. Heraclite s'est peu occupé des phénomènes particuliers de la nature. 11 voulait retrouver la vie divine partout ; car il disait : « Entre, car les dieux sont également ici. » Cette vie lui semblait surtout consister dans la raison et par suite aussi dans les phénomènes de la moralité. Or, dans la noble vie publique des Grecs , les devoirs civils étaient les plus importants. C'est pourquoi Héraclitealtachaitla plus haute importance à la politique, u Le peuple, disait-il , doit combattre pour la loi comme pour ses foyers. Cette loi s'appuie sur la loi suprême; car toutes les lois humaines sont nourries de la seule loi divine; celle-ci peut tout ce qu'elle veut; elle satisfait à tout et surmonte tous les obstacles. Il conseillait la subordination de l'individu à l'ordre général ; alors on obtiendra le vrai contentement, qui est aussi le souverain bien.

7. Comme le physique et le moral sont intimement liés dans l'homme, Heraclite regardait l'àme sèche comme la plus excellente et les contrées sèches comme meilleures que les pays

' humides. C'est pourquoi la Grèce était pour lui la vraie patrie de l'homme.

8. Il règne dans la pliilosophie panlhéistique du sage d'Ephèse une certaine inspiration religieuse , quelque chose d'oriental ; aussi a-t-on prétendu , qu'il en avait puisé les principes dans rOrient. Mais la grande précision qui règne dans les développements de cette doctrine , l'amour de la patrie qu'elle respire , le point de vue politique qu'elle présente. le caractère du panthéisme héraclitéen et une foule d'autres raisons doivent nous faire regarder cette opinion comme erronée et inadmissible. Quelques-uns de ses disciples (car il y eut des Héracliléens) embrassèrent les idées orientales et donnèrent tout à l'inspiration et à l'intuition interne. Hais

ANAXÎMNDRE. 49

d'autres moins exagérés, tels que Cratylc, le maître de Platon, restèrent plus fidèles aux opinions de leur chef.

9. Si nous comparons la doctrine d'Heraclite avec celles des philosophes précédents , nous remarquerons que ceux-ci partaient de la vie individuelle pour arriver au principe général, tandis qu'Heraclite admet directement une force générale et absolue et anéantit toute existence individuelle.

Physiciens mécanistes.

Anaximàndre. — Anaxagore. — Archelaus. — Empédocle.

— Les Atomistes : Leugippe et Démocrite.

Anaximàndre.

SOMSIAIUE.

1. Coexistence de cette série avec la précédente. — 2. Vie et écrit d'Anaxiniandre. — 3. L'infini son principe. — Nature de l'infini. — 4. Pourquoi il est infini. — Ses attributs. — 5. Comparaison d'Anaximandre avec les précédents. — Point de vue mécanique visible dans la formation du monde et des êtres vivants. — 6. Fin des choses. — 7. Le chaos. — 8. Ce système source de deux autres systèmes.

1. La série des philosophes que nous allons maintenant étudier se déroula parallèlement h celle dont nous venons de nous occuper. On ne doit point s'étonner de la coexistence de ces deux séries à l'origine de la philosophie grecque ; elles ont pu se développer simultanément en vertu d'un besoin de la civilisation grecque, considérée dans ses rapports avec la tradition primitive des Hellènes sur la nature du chaos. Les traces de ce développement simultané et de réaction sont , il est vrai , très-obscures ; mais elles existent : c'est ce que nous verrons par quelques points du système d'Anaxagore.

2. Anaximàndre naquit à Milet, un peu plus tard que Thaïes, dont on dit qu'il fut le disciple ou l'ami. On raconte plusieurs choses de sa vie politique , et son nom est si célèbre dans l'antiquité , qu'on lui attribue un grand nombre d'actions sur-

W TREJUiÈRE PlUilODL.

prenaïUes et de découvertes importantes. Il déposa ses opinions et ses connaissances dans un petit écrit , qui passe avec raison pour le premier ouvrage philosophique composé en prose {i;recque.

3. Anaximandre passe pour s'être servi le premier du mot i^^'pxi' pour désigner le principe des choses. On convient aussi qu'il l'appelait l'infini {ra'^uTritfov). Il paraît qu'il entendait par l'infini le mélange des différentes espèces des parties constitutives, dont les choses particulières ont dû se former par voie de séparation. Le poète Aust)nne le caractérise assez bien dans ces vers :

Principiis propriis semper res quasiiue creari , Singula qui quosdam fontes decrevit Iiabere sternum irrigues et rerum semine plenos.

A. Le principe des choses doit être infini, selon Anaximandre, parce que les développements du monde sont infinis. Cet infini est la force motrice éternelle de l'univers ; il est immortel et impérissable ; c'est la force qui crée éternellement.

3. Jusqu'ici la doctrine d'Anaximandre ne diffère donc pas de celle des physiciens dynamistes; mais ici aussi commence leur différence. Car l'être primitif d'Anaximandre ne change point dans ses propriétés, ne se transforme pas ; les qualités sensibles des choses préexistent dans le sein de l'infini ; les éléments dont elles se composent n'ont besoin que d'être séparés , pour que ces choses apparaissent comme des phénomènes isolés dans la nature. Le point de vue mécanique de la nature est donc ici manifeste. Il se montre aussi très-clairement dans ses idées sur la formation du monde; car c'est le mouvement éternel quisépare les contraires et qui dispose les éléments chauds à la circonférence et les éléments froids au centre. Ce même point de vue s'aperçoit encore mieux dans sa théorie sur la production des êtres vivants. Selon lui la terre était d'abord dans un état de boue; ayant été mise en fermentation par l'action du soleil, elle dégagea des bulles humides, d'oij naquii'eut les animaux : le soleil les en fit éclore et les revêtit d'une enveloppe épineuse.

AINAXAGORE. 51

6. Mais comme l'infini est , suivant Anaximandre , le principe de toute naissance , il est aussi le principe de toute mort. <i Car ce qui fait , dit-il , que les choses naissent fait aussi "qu'elles passent suivant leur destinée ; car elles subissent la «peine et le châtiment dus à l'injustice suivant l'ordre du "temps. »

7. Il existe une certaine ressemblance entre le chaos des anciens théologiens et la doctrine d'Anaximandre.

8. Elle contient aussi le germe de deux autres systèmes : car, ou l'on pouvait faire disparaître l'unité du tout , et par conséquent l'ensemble qui en résultait entre les parties; ou bien, tout en conservant l'unité du tout et l'harmonie de toutes les parties de la nature , on pouvait enlever au tout la force motrice en la faisant dériver d'un autre principe. La première méthode a été suivie par les Atomistes , la seconde par Anaxagore.

Anaxmjore.

SOiftJUlRF..

1. Vie d'Anaxagore. Son amour pour l'étude. Son voyage à Athènes. Ses disciples. Son procès. Son livre sur la nature.— 2. Le principe de la physique mécanique est proclamé. — 3. Idée de la masse des éléments. — 4. Intervention de l'Esprit. Nature de l'Esprit. Sa puissance et son activité. Observation critique. — 5. Formation du monde . Séparation des éléments ou honiéomories. Point de départ de la théorie. — 6. Elle réagit sur l'idée de l'esprit , considéré dans ses rapports avec les êtres organisés.— 7. Développement tardif de ces êtres. Périodes du monde. Les grands phénomènes. Idée plus digne de l'Esprit. — 8. Théorie de la connaissance. La raison et les sens. — 9. La connaissance est très-limitée.— Progrès dans la méthode.

1. Anaxagore naquit à Clazomène d'une famille riche et distinguée ; il renonça aux avantages de sa position , et négligea même le soin de sa propre fortune par amour pour l'élude , convaincu qu'il était, dit-on , que la véritable fin de la vie est la contemplation de l'ordre merveilleux de la nature. On rapporte qu'il fit de longs voyages et qu'il vint aussi à Athènes. C'est là qu'il trouva en Périclès un disciple et un

ami qui sut, par son influence, le soustraire à de l'arrêt de mort que les Athéniens avaient prononcé contre lui. Euripide , Archélaus, Socrate, Empédocle, Thucydide passentaussi pour avoir été ses disciples. Il paraît certain , qu'il enseigna à Athènes, et qu'il eut un grand nombre d'auditeurs. On le compte parmi les philosophes anciens les plus célèbres et on l'appelle le plus orand des physiciens (çyî-fxo'rasTor). On lui donne aussi le nom de No ~r , à cause de sa doctrine. On cite des exemples de sa connaissance de la nature. Accablé par le be~ soin et l'âge , il voulut mettre fin à ses jours; mais Périclès l'en détourna. Les Athéniens l'ayant condamné pour crime d'athéisme, il fut jeté en prison et dut se sauvera Lampsaque, oii il mourut à un âge très-avancé. Sa mémoire était célébrée à Lampsaque par des fêtes. Son livre sur la nature, dont Simpliciusnousa conservé plusieurs fragments, était très-renommé et très-connu dans l'antiquité.

2. Anaxagore proclama nettement le principe delà physique mécanique, puisqu'il disait : (f Les Grecs ont tort de penser que )• quelque chose naisse et que quelque chose périsse ; car rien 3) ne naît ni ne périt: seulement, ce qui est, se mêle ou se sépare. Il se confond ou se distingue, et le naître et le périr pourraient » s'appeler , avec raison, composition ou mélange , etdécompo- "sition ou démélange. Le nombre des choses n'augmente i>ni nediminue jamais. îiAnaxagoreadraettait un mélangeprimitifde toutes choses : «Toutes les choses étaient ensemble, in- » finies, en nombre et en petitesse ; caria petitesse était aussi "infinie, et, comme tout était mêlé, rien n'était connaissable, «à cause de cette petitesse. Avant que la séparation eût lieu , "Comme tout était ensemble, aucune propriété ne pouvait se )> remarquer , à cause du mélange de toutes choses , de l'hujtmide et du sec , du chaud et du froid , du clair et de l'obsiicur, et d'une grande quantité de terre qui était mêlée à tout "Cela , et d'une multitude d'éléments et de germes qui ne res- » semblaient en rien les uns aux autres. »

3. Anaxagore considérait la masse des éléments comme confondus dans une unité , et en donnait pour preuve la plénitude de l'espace. C'est sous ce rapport qu'il soutenait, que

ANAXAGORE. bù

tout est dans tout, et qu'aucune chose ne ressemble cependant aune autre.

4. Cette masse ou l'infini étant en soi et n'étant environné d'aucune autre chose, il reste où il se trouve. Pour qu'il y ait composition ou décomposition des cléments , il faut donc admettre une cause motrice ; mais cette cause ne peut être ni le hasard ni le destin ; car le hasard n'est qu'une cause inconnue à l'esprit de l'homme, et le destin n'est qu'un mot vide de sens. Et comme l'ordre le plus beau règne dans toutes les parties de l'univers , une cause intelligente a dû y intervenir. C'est ainsi qu'Anaxagore établit sa célèbre doctrine de l'esprit et fil faire à la spéculation un progrès très-important , en s'élevant au-dessus des philosophes antérieurs , qui avaient confondus l'intelligence avec la matière. Dès lors le mouvement philosophique dut se diriger vers la recherche de l'opposition du spirituel et du corporel. Déjà Anaxagore avança cette recherche , car, comme il le dit lui-même; « l'esprit est )) infini et domine tout d'une puissance qui lui est propre ; il i> n'est mêlé à aucune chose, mais il est seulement par lui- -même. Car s'il n'était pas par lui-même, et qu'il fut mêlé à "quelque autre chose, il serait une partie de toutes choses, ne )• fût-il mêlé qu'à une seule. Dans tout se trouve en effet une "partie de tout , comme je l'ai déjà dit. Or un état de mélange "empêcherait qu'il eût sur aucune chose une puissance égale )>à celle qu'il aurait, s'il n'existait que par lui-même. » Quoique l'esprit soit , d'après ce passage , vraiment quelque chose d'inconditionnel, sa puissance est cependant limitée par la nature des choses, dont il ne peut changer les qualités ; son activité se borne à coordonner des éléments de différentes espèces par le mouvement (dlia^oa-^er» xo7-j!/,îr-i ^) et comme ce mouvement se propage par le choc des éléments , tout le reste semble avoir plus départ à l'arrangement des choses que l'esprit lui-même. Car Anaxagore dit lui-même à ce sujet : "Lorsque l'esprit eut commencé un mouvement, il isola tout Il de ce qui était mu , et ce qu'il mit en mouvement il le sé- 11 para; mais la circulation des choses mues et isolées les sé- «para encore bien davantage. » Aussi trouve-t-on que ses ex-

ii4 PREMIERE PEniODE.

plications physiques n'accordent absolument aucune influence à l'esprit. Les pliénoinènes s'enchaînent les uns aux autres d'une manière fort arbitraire. C'est ce qui a été la cause de plusieurs objections déjà élevées parmi les anciens contre le système d'Anaxagore.

5. La formation du monde , qui est un , commença d'abord par la séparation des grandes masses opposées. Car Anaxagore pose d'abord en fait que le lourd, l'humide, le froid et l'obscur convergèrent alors où est la terre , et qu'an contraire le léger, le sec et le chaud se séparèrent en s'éievant vers la région supérieure de l'éther, et que ce fut là la première et la plus simple séparation des opposés observables ■> mais qu'il en résulta d'autres séparations plus composées , telle que notre terre. Ainsi , dans l'éther , qui a reçu un mouvement circulaire très-rapide , se forment des concrétions pierreuses, qui, embrasées par l'éther , sont converties en astres. L'action du soleil opéra aussi d'une manière mécanique la séparation des éléments opposés dans la région inférieure. Cependant la séparation des choses n'est jamais pure; aussi Anaxagore n'en indiquait-il le caractère que d'après la prépondérance des parties constitutives pures. Ainsi l'or paraît tel, parce que les homéoméries d'or prédominent dans sa composition. Une détermination plus précise à cet égard n'était pas possible, puisqu'Anaxagore avait établi cowiH/e principe, que tout est dans tout, ^dih ionlQ sa théorie sur les parties constitutives élémentaires semble avoir eu son point central ou de départ dans la contemplation de l'organisme (c'est ce que prouvent les homéoméries animales primitives de sang , de chair , de moelle, d'os qu'il cite) , et n'avoir pas en non plus d'autre objet que d'expliquer la nature organique par àes principes mécaniques. C'est ce qu'on remarque particulièicnient par le principe que nous venons de citer tantôt. Car, pour ce qui concerne la nourriture des animaux , il semble qu'elle développe et fait croître toutes les parties de l'organisme animal , et par conséquent toutes ces parties aussi devaient être contenues dans la nourriture.

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