‹ Manuel de l'histoire des dogmes chrétiensChapitre 48 sur 55 · IT. —— LE MONDE MATÉRIEL · texte numérisé non relu

IT. —— LE MONDE MATÉRIEL

SOMMAIRE

1. Réalité du monde matériel. — 2. Opinions sur l’œuvre des six jours.

3. Dieu est l’auteur du monde. — 4. Opinions sur le but de la création du monde. — 5. Pluralité des mondes. — 6. Perfection absolue ét relative du monde.

1. On ne trouve dans les temps anciens ni doute ni essai de démonstration relativement à la réalité du monde matériel. Une fois seulement Tertullien fait observer que nier l'existence du monde matériel et la légitimité de la perception des sens, ce serait nier aussi le christianisme et le Christ qui n’aurait pu alors ni voir, ni entendre, ni être entendu, ni être vu (Anim. xvi).

2. La création du monde, dont parle la Genèse, est toujours entendue dans l’Église d’une création dans le sens propre, jamais d’un simple changement de forme. Quelques-uns voulaient entendre par le mot ἀρχή, le principe, l'élément, dont le monde a été formé, ainsi que le rapporte Tertullien (Hermog:.

(x) Disputat. de dæmoniac. quorum in N. T. fit mentio. Hal, 1760. Recherche critique sur les possédés, Hall. 1762, 24,

xx), qui explique, lui, cette expression dans le sens de commencement (1); d’autres Pères entendent par ἐν ἀρχῇ la soudaineté et en quelque sorte la spontanéité (2) de la création; d’autres croient que ces mots désignent le Verbe (3). Saint Grégoire de Nysse repousse l'interprétation qui expliquait labîme par le Démon, et les ténèbres par le chef des démons (Hexaem. Τὶ 11. p. 15. Mor.). Par l'esprit qui planait sur les eaux, la plupart entendent le Saint-Esprit (4); d’autres supposent qu’il s’agit d’un vent violent (5). Saint Théophile l'entend de l'esprit donné par Dieu à chaque créature, comme plus tard à Adam (Autolyc. 11, 13.); Cajétan croit qu'il est question d’un ange qui agitait les eaux. Par les eaux , sur lesquelles

(1) Tert. Nos autem unicuique vocabulo proprietatem suam vindicamus, principium initium esse, et competisse ita poni rebus incipientibus fieri. Nihil enim, quod fieri habet, sine initio esse, quin initium sit illi ipsum dum incipit fieri. Ita principium sive initium , inceptionis esse verbum, non alicujus substantiæ nomen. Adv. Hermog. x1x.

(2) Bas. ᾿Αθρόως χαὶ ἐν ὀλίγῳ. Hexaem. Hom. 1. n. ὅ. — Greg. Mrss. ᾿Αντὶ τοῦ εἰπεῖν ὅτι PE πάντα τὰ ὄντα ὃ Θεὸς ἐποίησεν, εἶπεν, ἐν κεφαλαίῳ, ἤτοι ἐν ἀρχὴ etc. Hexaem. (T. 1. p. η. ed. Mor.) — Cf. Aquil. h. 1.

(3) Aug. Gen. lit. τ, 1. Civ. Dei xr, 32. — Armbr. Hexaem.

(4) Tert. Bapt. 1x. 1. V. — Hippol. de Theophan. c. 1x. — Bas. Hexaem. Hom. 11. n. 6. — Greg. Nyss. Hexaem.— Ambr. Hex. 1, 8. — Aug. Civ. Dei χε, 32. Gen. lit. 1, 16, — Hier. qu. in Gen. h. 1. — Cyr. cont. Jul. 1. mr, — Cæs. Dial. x. int. LV.

(5) Tert. Hermog. e. xxxnr. Ephr. h. I. Gen. — Theod. in Gen. virr. — Sever. Gabal. Mund. creat. Or. 1. ἢ, 5. — Cfr. Onkel. in hunc loc., et Philo. de gigg.

LA CRÉATION. — LE MO NDE. 373 l'Écriture nous dit que l'esprit de Dieu planait, tous les anciens entendent l’élément lui-même que ce nom désigne communément (1); Origène seul croit que cette expression signifie les bons anges (2); et il oppose les mauvais esprits ou les eaux inférieures, aux bons esprits, qu'il croit désignés par les eaux supérieures.

Le plus grand nombre des Pères distinguent le moment de la création proprement dite de la matière dont le monde a été formé, du moment postérieur où cette matière ἃ été façonnée et ordonnée pour former le monde (3). Philon (G/frærer, 1, 332), et beaucoup de Pères après lui, ne voyant dans le récit de l'œuvre des six jours qu’un arrangement poétique, regardent la création et l’organisation de toutes choses comme ayant eu lieu par un acte unique ét indivisible sans aucune succession de jours ou de périodes (4); cette opinion a été adoptée par plusieurs théologiens du moyen âge. D’autres, au contraire, soutiennent que lœnvre de Dieu s’est faite successivement, et dans une suité de périodes distinctes ; et ils voient dans ce mode de création une

(1) Tert. Invisibilis vero, ut adhuc aquis tanquam munimento genitalis humoris obducta : qua forma , etiam adfinis ejus caro nostra producitur, Adv. Hermog. xx1x.

(2) Princ. 1, 7. — Joan. (Hier.) Epl. ad Epiph. — Greg. Nyss. Opif. mund, — Cf. Aug. Civ. Dei x1, 24.

(3) Justin. Apol. τ΄ n. 10. 89. — Tat. Græc. c. x11. — Method. (ap. Phot. Cod, cexxiv.). — Greg. Nyss. Hex, — Chrys. in Gen. Hom. 111. n. 1. 2.

(4) Clem. Str. νι, 16. — Orig. Princ. urr, 5. Sel, in Gen. — Athan. ©. Arian. Or. ur, — Procop. Gaz. in Gen.— Aug. Gen. lit. 1V, 22.

preuve de la liberté divine ( 1). Plusieurs savants modernes se sont jetés dans un autre extrême, et ont entendu par chacun des jours de la création de longues périodes de temps (ad |

Plusieurs, après Philon, donnent à l’œuvre des six jours un sens plus ou moins mystique. Ainsi, Papias, Pantène, Clément d'Alexandrie, Ammonius l'expliquent, au témoignage d’Anastase le Sinaïte (Hexaem. 1. 1), de l'Église et de Jésus-Christ, On trouve aussi des explications mystiques dans Origène (in Genes.), dans les Zexaernerons de saint Basile, de saint Grégoire de Nysse et de saint Ambroise, dans saint Augustin (3), dans les commentaires de Rupert de Deutz, et dans Cajétan (in Genes.). Saint Épiphane attribue le même sentiment aux Hiéracites (Hær. 76. ο. in). Philon, Origène (Gen. Hom. 1) et saint Basile (Hex. Hom. 11.) voient un mystère particulier dans l’expression ἡμέρα μία pour πρώτη (Gen. 1, 6.). Jules Africain entend aussi le eue, jour d’une manière toute spirituelle (ap. Greg. Syncell. Chronograph.).

Les juifs et les chrétiens étaient divisés sur la question de savoir si le premier jour avait commencé par la lumière ou par les ténèbres. Saint Basile,

(1) Chrys. in Gen. Hom. xxx. n. 3. Serm. 1. n. 3.

(2) Un jour représente un an selon Whiston, Burnet, Cluwer; mille ans, selon Descartes, Buffon est allé plus loin encore.—Cfr. Schubert dans sa Cosmologie.— D’après Michaëlis les premiers jours seraient des périodes d’une certaine étendue, mais les trois derniers jours seraient des jours ordinaires.

(3) Gen. litt. 1v, 22. Civ. Dei xx, 7 29. 30. (Il est d’un avis tout contraire, de Catechiz. rudd. c. xvxr.)

LA CRÉATION. -— LE MONDE. 37 saint Chrysostome, saint Augustin et d’autres Pères (Cfr. Petau Opif. sex dier.), cherchent à établir contre les juifs qu'on ne peut admettre un νυχθήμερον, un jour composé d’un temps de ténèbres et d’un temps de lumière; mais qu'il est question dans la Genèse d’un ἡμερονύχτιον, d’un jour composé d’un temps de lumière et d’un temps de ténèbres.

À cette autre question, pourquoi dans le récit de la création, il est parlé de lumière, de soir et de matin, et de jours, avant la création du soleil; les anciens Pères donnent déjà diverses réponses et diverses explications (V. Petau Opif. sex dier. 1, 8).

3. C'est à Dieu, et plus spécialement au Logos, que les Peres attribuent l’œuvre de la création du monde. Les Gnostiques enseignent, au contraire, qu’elle a pour auteur un esprit d’un rang inférieur. C'est la doctrine de Simon le magicien (1), de Ménandre (2), de Cérinthe (3), de Carpocrate (4), de Saturnin (5), de Basilides (6), de Valentin (7), de Mar-

(1) Zren. τι 23. n. 2. 3. 5. 11, 9. n. 2.

(2) Zren.1, 23.n.5.

(3) Zren. xxx, 12. — Epiph. Hær. xxvIn, — Theod. Hær. Fab. 11, 3. — Aug. Hær. vrr. etc.

(4) Zren. x, 25. ἢ. 1. — Clem. Str. 111. — 'Epiph. Hær. XXVII, 6 2.

(5) Zrenr. τ, 24. ἢ. 1.— Theod. Hæret, Fab.1, 3. — Epipk. Hær. xxvis. — Aug. Hær. ur. — Philast. Hær. xxx1.

(6) Zren. Hær. 1, 24. n. 3.4. — Tert. Præscr. xLVI. — Eus. Hist. Eccl. 1v, 7. — Theod. Hæret. Fab, 11, 4. — Philast. Hær. xxxI7,

(7) ren, 1, 4. n. 1. 2. 11, 11, ἢ. 2. — Tert. Præscr. vit. xxx. adv. Valent. — Theod. Hæret. Fab. 1, 7.— Epiph. Hær. XXXE,

376 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE Ill.

cion (1), des Borboriens (2). Les Ophites (3), les Priscillianistes (4), les Pauliciens (5), les Cathares (6), les Bogomiles (7) la regardent comme l’œuvre d'un mau vais principe. Le paradoxal docteur Eccard prétend que la création du monde est l'œuvre de l’homme juste aussi bien que de Dieu, et il va jusqu’à dire que l’homme juste est le coopérateur de Dieu en tout ce que Dieu fait, et que Dieu ne pourrait rien faire sans Jui (8).

4. Origène avait prétendu que la création des corps n’a eu lieu que par suite du péché et pour punir les fautes commises par une partie des êtres spirituels; saint Augustin oppose à cette opinion cette considération, que, s’il en était ainsi, le Démon devrait avoir un corps beaucoup plus grossier que l'homme (Εἰν. Dei x1,23, n. 2); il ajoute que les différentes formes corporelles et les différents corps devraient alors être considérés comme autant d’ex-

(1) Tert. adv. Marc. 1, 15. 16. — Cf. 1ren. HI, II. D, 2,

(2) Zren. adv. Hær. 1, 29. n. 4.

(3) Zren. τ, 30.— Tert. Præscr. x1ivir. — Epiph. H. xxxvu. — Theod. Hæret. Fab. 1, 14. — Aug. Hær. xvix.

(4) Leo. Epl. xv. ad Turib.

(5) Phot. adv. Manich. τι, 5.

(6) Rayner. Summ. adv. Cathar. — Bonacurs. Vit. hæretic. prol. — Moneta. τ, 8. 81. sq. 11, 2. 3.

(7) Euthym. Zigab. Victoria de impia et multiplici execrabilium Messalaniorum secta (Gall. xiv, 293 sq.).

(8) Quidquid proprium est divinæ naturæ, hoc totum principium est homini justo et divino. Propter hoc iste homo operatur, quidquid Deus operatur et creavit una cum Deo cœlum et terram, et est generator Verbi æterni, et Deus sine tali homine nesciret quidquam facere, Art, xmr.

pressions diverses de fautes particulières, en sorte que, par exemple, s'il y a un soleil parce qu'une âme a fait une certaine faute, il devrait y en avoir dix, si dix âmes avaient commis la même faute (zbrd. ); le saint docteur dit encore que cette idée est incompatible avec la promesse que Dieu ἃ faite d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre (1). Saint Thomas ajoute à ces raisons que, d’après cette opinion d'Origène, il faudrait considérer le monde actuel comme une œuvre toute fortuité, puisqu'il ne devrait son origine qu'au malheur que les esprits ont eu de s’abandonner au péché (2).

Manès considère aussi le monde comme un lieu d’exil et de purification pour les esprits de lumière tombés sous la domination du mauvais principe, et comme un moyen pour eux de revenir à leur premier état (3). D’après Scot Erigène, le monde sensible n’a été créé qu’en vue de l’homme, dont Dieu avait prévu lassujettissement futur à la matière (div. nat. τι, 12).

5. Clément d'Alexandrie { Phot. Cod. ccxxxv) et Origène après [ui (4) pensent qu'il y a eu d’autres mondes avant le monde actuel, et qu'il y en aura d’autres après, et cela, parce que la puissance de Dieu ne saurait se concevoir autrement qu'agissant et créant.On voit clairement que ce n’est pas là admettre l'éternité du monde; c’est dire qu'il y ἃ toujours eu et qu'il y aura

* (1) Aug. ad Oros. c. Priscill. et Origen. n. 10.

(2) Summ. P. 1. qu. Lxv. Art. 11,

(3) Aug. Nat. bon. ὁ. xzu.— Archel, Disput. cum Manete. ὁ. VII.

(4) Princ. ur, 5.n. 3, 4. — Cfr. Phot. Cod. cexxxv.

toujours quelque monde; c’est rejeter par conséquent l’idée d’un même monde subsistant éternellement.

6. L’éternité du monde a été enseignée par les Cathares (1), et par le docteur Eccard (2), qui rétracta, comme on sait, ses erreurs (3). Descartes ἃ émis l’idée que le monde est infini en étendue (4); et ce qu'il y a de remarquable, c’est que son opinion ἃ été adoptée par le protestant Wittich (Theol. pacifica, ς. van ); mais elle a été vivement combattue d’ailleurs par les protestants et par les catholiques tout à la fois (5). On sait et on conçoit comment Bruno et Spinoza croient à l’immensité du monde.

Saint Thomas fait observer relativement à la perfection du monde matériel que s'il est meilleur que l’homme extensive et diffusivè, comme il s'exprime, l’homme est meilleur que le monde #ntensivè et collectivè (Summ. Part. 1, qu. x. Art. un); et qu'ainsi l’on ne peut dire que le monde soit plus que l’homme limage et le reflet de Dieu (cbid.) ; il ajoute que Dieu ne

(1) Omnes creaturas esse ab æterno bonas creaturas cum deo bono, et malas cum malo deo; et quod creatores non præcedant creaturas in æternitate , sed causa; et quod creaturæ ex Deo sunt ab æterno, sicut splendor vel radii in socle, qui non præcedit radios suos tempore , sed tantum causa vel natura. Rainer. Sacchon. Summ. c. Catharos.

(2) Art. 1-ux. ap. Raynald, 1321. n. 71.— D'Argentré Coll. jud. de nov. err. T. 1.

(3) Raynald. ann. 1329. n. 72.

(4) Prince. Philos. P. 1x. n. 21.

(5) Huet. Censur. philos. Cartesian. c. v. n. 5. — Wits, in Symb. apl. exercit. var. À 51. — Werenfels. Dial, de finibus mundi.

se trouve représenté dans la nature que per modum vestigii (c'est l'expression qu'il emploie); c’est-à-dire qu'on aperçoit dans l’œuvre la main de l’ouvrier; mais dans l’homme l'empreinte de Dieu se trouve per modum imaginis ; Yhomme est comme une copie dont Dieu est l'original (ébid. art. vi).

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