D. L'ÉTAT PRIMITIF DE L'HOMME
17. Le paradis. — 18. Etat de perfection surnaturelle de l’homme primi-
tif. —19. Doctrine de la chute, — 20. Suites du péché d'Adam. E. LE PÉCHÉ ORIGINEL; LE PÉCHÉ ACTUEL.
21. Doctrine du péché originel. — 22. Adversaires de la doctrine du péché originel; Pélagiens. — 23. Mode de transmission du péché originel. — 24, Nature et essence du péché originel. — 25. Le péché originel a passé dans tous les hommes: doctrine de l’immaculée conception de la sainte Vierge. — 26. Suites du péché originel. — 27. Doctrine des Pélagiens à ce sujet. — 28. Doctrine des réformateurs du seizième siècle.
29. Le péché actuel ; différence de gravité dans les péchés actuels.
Sauf quelques points importants, d’absolue ou de première nécessité, on ne trouve ni dans l’Écriture ni dans la tradition, relativement à l’Anthropologie, rien qui soit rigoureusement défini. Cette matière laisse,
par conséquent, un vaste champ ouvert à la spéculation. Nous aurons donc à signaler dans cette partie de notre travail, à côté des dogmes proprement dits, un grand nombre de θεολογούμενα, où de simples opinions théologiques.
1. Nous trouvons dans les écrivains ecclésiastiques deux définitions de l’homme; l’une, qui le considère comme un esprit servi par des organes (1): l’autre qui l'appelle un animal raisonnable (2).
Les Pères emploient diverses expressions pour représenter et développer l'idée qu’ils se font de la dignité de l’homme au milieu de l'univers; ils appellent l'interprète de la création (Aster. Incarn. n), le consécrateur de univers (Greg. Nyss. Opif. hom. ce. m), l'inspecteur du monde visible (3), le pontife des cho-
(1) Arnob. adv. Gent. τι, 23.— Orig. in Joan. Τὶ x. ἢ, 29. — Method. conv. dec. virgg. Or. γι. — Bas. Toùro γὰρ ἄνθρωπος" νοῦς ἐνδεδεμένος προςφόρῳ χαὶ πρεπούση σαρχί." Hom. xx1. quod mundanis non adhærend. n. ὅ. --- Greg. Nyss. Ft οὖν ἔστιν ἄνθρωπος :... Ἄνθρωπος ἐστὶ ποίημα Θεοῦ λογικὸν, κατ᾽ εἴχοva γινόμενον τοῦ χτίσαντος αὖτόν. Or. τ. in illud: Faciam. hom. (T. 1. p. 146. ed. Mor.) Συγχρινόμενος ὃ ἄνθρωπος λογιχόν τι χρῆμα καὶ διανοητικόν ἐστι, vod χαὶ ἐπιστήμης δεχτιχόν. Or. Cat. C. XXXIII. — Aug. Homo igitur... anima rationalis est, mortali atque terreno utens corpore. Mor. Eccl. cath. xxvax. n. 52. — Ambr. Isaac. et anim, c. vrr, ἢ. 79. — Greg. M, Diall. 13 3.
(2) Athan. Ἄνθρωπος ἐστὶ ζῶον νοερὸν, αἰσθητικὸν θείου νοῦ, καὶ ζωῆς αἰωνίου δεχτικόν. De comm. essent. P. F. et Sp. 8. ἢ. 53. — Greg. Nyss. Hom. opif. vus. Virgin. ©. x11. — Bas. adv. πη. 1. 1v. — Gelas. (Cæs.) ap. A4nast. Presb. antiqq. PP, doctrina de incarn, c. xv. |
(3) Greg. Naz. Οἷόν τινα κόσμον δεύτερον, ἐν μικρῷ μέγαν, ἐπὶ
ses invisibles (1) et d’un autre nom souvent employé, le microcosme (2), l’abrégé du monde, le monde du monde (3).
2. La création de l’homme et son existence dans le temps se trouvent comprises dans la doctrine générale de la création de toutes choses, et reconnues avec elle. Les Pères concluaient la non-éternité de la race humaine, de la nouveauté des sciences et des arts parmi les hommes. Les philosophes païens prétendaient, il est vrai, que les sciences et les arts avaient péri dans des catastrophes assez récentes; mais saint Augustin répond à leurs assertions toutes gratuites : Dicunt quod putant, non quod sciunt (Civ.Dei xu, 10, n. 1).
3. Comme Pythagore, comme Platon, comme les Stoïciens, les Manichéens prétendaient que l’âme est une parcelle de la substance divine (4). Saint Augustin réfute cette opinion dans ses livres contre les Manichéens, et spécialement dans le livre de Origine animæ, contre Vincentius Victor. Les théologiens du
τῆς γῆς ἴστησιν, Ἄγγελον ἄλλον προςχυνήτην μιχτὸν, ἐπόπτην τῆς δρατῆς χτίσεως, μύστην τῆς νουυμένης, βασιλέα τῶν ἐπὶ γῆς. "ἢ Or. xxxvuu, 11. T. 1. p. 669. Carm. 11, 86-91.
(1) Lactant. Sicut mundum propter hominem machinatus est, ita ipsum propter se, tanquam templi divini antistitem, spectatorem operum rerumque cœælestium. Ira Dei xrv. — Greg. Naz. Or. xxxvuI.
(2) Greg. Naz. Or. xxxvuir. — Aug, ad Oros. cont. Priscill. et Orig. n. 11.
(3) Method. ap. Epiph. Hær. Lx1V, 18. — Const. apl. vux,
(4) Hier. Epl. xxxvirr. ad Pammach. de error. Joan,
Hieros.
moyen âge combattent aussi cette erreur, reproduite, du reste, par Spinoza (Ethic. P. 11, prop. 1x), Poiret (OEcon. div. 1, 10, $ 2. 20), Bæhme, Weigel et d’autres mystiques. Quelques docteurs ne voulaient pas reconnaître dans l'expression de la Genèse : #nsptravit Deus in faciem ejus spiritum vitæ, et factus est homo in arimam viventem (Gen. τι, 7), la création de l’âme (1), mais seulement le perfectionnement de la substance spirituelle par linfusion d’un principe de vie supérieur; saint Augustin se déclare pour lopinion contraire (Civ. Dei χα, 24, n. 1).
4. L'idée avait eu cours chez les juifs (2), chez les païens (3), et même aussi chez les chrétiens (4), que le premier homme réunissait en lui les deux sexes; saint Augustin réfute très-sérieusement cette assertion (Gen. lit. πὶ, 22); Scot Erigène l’a néanmoins reproduite (div. Nat. τι, 6), et l’on sait que les théosophes attachent à cette idée une très-grande importance (5).
Saint Augustin se prononce aussi avec beaucoup de force contre une autre opinion qui suppose que
(1) Tat. adv. Græc. xx. — Orig. Princ, 1, 3. — Tert. Bapt. c. v. — Cyp. Epl. ad Jubaj. — Bas. in Ps. xzvmr. — Cyr. in Joan. 1. 1x. c. xLvir. — Ambr. Parad.
(2) Philo. Ὃ μὲν γὰρ διαπλασθεὶς ἤδη, αἰσθητὸς, μετέχων ποιότητος, ἐχ σώματος καὶ ψυχῆς συνεστὼς, ἀνὴρ ἢ γυνὴ, φύσει θνητὸς ὦν: ὃ δὲ κατὰ τὴν εἰχόνα, ἴδεά τις, ἢ γένος, ἢ σφραγὶς, νοητὸς, ἀσώματος, οὔτ᾽ ἀῤῥὴν, οὔτε θῆλυ, ἄφθαρτος φύσει. Mund. ορ!, Τ. τ. p. 90.--- Cfr. Maim. Mor. Nebock. P. ττ. €. xx.
(3) Beros. (ap. Eus. Chron. 1, 2. n. 4.) — Plato (ap. Eus. Præp. Evang. xx, 12.). |
(4) Cfr. Basil. de virginit. — Greg. Nyss. Hom. opifc.
(5) Bœhme, Pordage, Bourignon, Kanne, Baader,
la femme n'a été créée que parce que la chute de l’homme était prévue (1). Le saint docteur affirme que dans le cas où l’homme ne serait point tombé, la génération et la naissance des enfants n’en eussent pas moins eu lieu comme à présent, sauf la concupiscence dans l’acte de la génération et la douleur dans celui de l’enfantement (2). Saint Irénée reconnaît aussi que l’homme fut originairement destiné à se reproduire par des moyens organiques (3); saint Grégoire de Nysse pense, au contraire, que, sans la chute, l’homme se serait multiplié d’une manière toute spirituelle (Hom. opif. c. xvu); Scot Érigène adopte ce sentiment (Div. Nat. n, 6); mais les Scholastiques se déclarent pour le sentiment de saint Augustin, qui est d’ailleurs généralement adopté (4).
5. On trouve répandue, dès les temps les plus anciens, l’idée que la création de l’homme a eu pour but de remplacer les anges tombés. Honorius d’Autun remarque, en opposition à ce sentiment, qu'aucune espèce ne remplace une autre espèce, πὶ aucun genre un autre genre; qu’un homme ne saurait donc remplacer un ange; que l’homme, d’ailleurs, est
(1) Ath. in Ps. 1. — ÆEus. in Ps. 1V, 1.1, 7. —- Amphil. Hom. in mul. peccatric. ἢ. 1v. — Greg. Naz. Carm. 11, 1238. 124.— Greg. Nyss. Hom. opific. c. xvir. — Chrys. in Gen. Hom. xvur. — Joan. Dam. Orth. fid. τι, 30.
(2) Civ. Dei x1v, 23-26. Gen. lit. 1x, 3. n. 6, Pecc. orig. XXXV. ἢ. 40 sq.
(9) Plasmavit eum in augmentum et incrementum, quemadmodum Scriptura dicit : Crescite et multiplicamini. 1v, 11. n. I.
(4) Thom, P, 1. qu. xevin, Art, 1, 11,
384 SECONDE . PARTIE. — CHAPITRE IIf.
lui-même un être à part, qui a dans l'univers sa place distincte et sa fin déterminée (Summ. qu. 11. in Lez. Anecd. T.n, p.207); mais le sentiment contraire n’en a pas moins eu des partisans dans les âges suivants, D’après Jacques Bæhme, l’homme a été créé pour occuper, Comme prince des anges, le trône laissé vide par la chute de Lucifer (Incarnat. de Jésus-Christ, 1°° part.; chap. n, ἢ. 9). Malebranche n'assigne d'autre fin à la création de l’homme, que de servir à produire au dehors la variété invisible des esprits dans leurs rapports avec la grâce de Dieu, et les sentiments par lesquels ils y correspondent Cid
6. La division de l’homme en trois principes , σῶμα (le corps), ψυχὴ (läme), et πνεῦμα (l'esprit), adoptée autrefois par Pythagore et par Platon, et aussi par Josèphe et par Philon, se trouve souvent reproduite dans les Pères; et quelques passages de l’Écriture (2) semblent y être favorables, bien que généralement les Livres saints attribuent à l’homme une nature composée seulement de deux éléments (3).
(x) «Il suffit que j’établisse un principe, d'où l’on peut « comprendre que Dieu a dû créer des corps et y unir des es- «prits, afin que par les lois très-simples de l’union de ces deux «substances, il püt nous donner, d’une manière générale, « constante et uniforme, cette grande variété de sentiments «et de mouvements qui est en un sens le principe de la di- « versité de nos mérites et de nos récompenses. » De la Nature ét de la grâce, art. xxxrr.
(2) Dan. 11, 86. — 1 Thess..v, 23.— 1 Cor. τι, 14. XV, 45. — Heb, 1v, 12. cm
(3) Gen. τι, 7. — Eccl. nr, 17. x, 7. — Job. XII, τή. — Ἐπ. ΧΧΧΥΙΙ, 10. — Ps, xvI, 9. 10 etc. — Matth, x, 28, xxvur.
Saint Justin semble admettre que l'esprit anime l'âme, comme l'âme anime le corps (1); ailleurs il ne parle que de deux principes, le corps et l’âme (2). D'après Tatien, l'esprit (πνεῦμά) est le principe divin superieur qui réside dans l’homme juste (3). Saint Irénée n’accorde non plus le πνεῦμα qu'à l’homme juste; les méchants qui en sont privés n’ont que les deux autres éléments, le corps et l'âme (4); l'homme, en tant qu'homme, se compose d’un corps et d’une äme (5); l'âme est raisonnable (1v, 30, ἢ. 1), libre (ιν, 37; v,0, ἢ. 1), immortelle (v, 13, n. 3); mais l'esprit devient dans l’homme le principe d’une perfection plus élevée, qui complète sa nature (6).
50. — Luc. xx, 46. — 1 Cor. VI, 16 sq. vit, 35. — Act., vus, 8 etc.
(1) Lib. de resurrect. Tryph. ἢ. vr.
(2) Apol. 1. n. 8. 20, Dial. cum Tryph. c. τν. v.
(3) L'homme, selon Tatien, est composé de trois parties : du corps, qui est formé avec la matière; de éme, qui est mortelle de sa nature ; et de l'esprit divin : Οὐχ ἔστιν ἀθάνατος ἢ Ψυχὴ χαθ᾽ ἑαυτὴν, θνητὴ δέ. Ἀλλὰ δύναται À αὐτὴ καὶ μὴ ἀποθνή-σχειν. Θνήσχει μὲν γὰρ χαὶ λύεται μετὰ τοῦ σώματος, μὴ γινώσχουσα τὴν ἀλήθειαν, ἀνίσταται δὲ εἰς ὕστερον ἐπὶ συντελείᾳ τοῦ χόσμου σὺν τῷ σώματι, θάνατον διὰ τιμωρίας ἐν ἀθανασία λαμδάνουσα. Πάλιν τε où θνήσχει, χὰν πρὸς καιρὸν λυθῇ, τὴν ἐπίγνωσιν τοῦ Θεοῦ πεποιημένη. .. Διὰ τοῦτο μόνη μὲν διαιτωμένη, πρὸς τὴν ὕλην νεύει κάτω, συναποθνήσχουσα τῇ σαρχί συζυγίαν δὲ χεχτημένη τὴν τοῦ θείου πνεύματος, οὖχ ἔστιν ἀδοήθητος - ἀνέρχεται δὲ πρὸς ἅπερ αὐτὴν δδηγεῖ χωρία τὸ πνεῦμα. cont. Græc. xur. — Cfr. Hist. de la Philos. chrét. de Rüter, T. 1. 1. nr. 8 4.
(4) Zren. 11, 33. n. 5. v, 12. δὲ 2.
(5) Substantia nostra, id est, animæ et carnis adunatio. v, 8.n. 2.
(6) Perfectus autem homo , commixtio et adunitio est ani-
Clément oppose aussi la ψυχὴ au πνεῦμα (Str. vu, 19); mais il reconnaît positivement le corps et l’âme comme étant les éléments constitutifs de l’homme (1). Origène ne manque pas d'adopter la division en trois principes (2); mais il ne reconnaît pourtant que deux parties dans l’homme (3), et il considère l’âme comme un principe indécis, indifférent, qui se matérialise en s’unissant au corps, comme il se spiritualise (4) et se rend capable de produire des œuvres bonnes et saintes (5), quand il s’'unit à l'esprit; il fait observer d’ailleurs que, dans l'Écriture , πνεῦμα désigne l'âme dans un grand nombre de passages (6).
Tertullien admet aussi la doctrine des trois principes (Marc. v, 15), particulièrement lorsque, voulant distinguer les hommes en différentes classes, il désigne les catholiques comme psychiques, ou hommes de l'âme, et les montanistes, comme pneumatiques, où hommes de l'esprit. Il n’admet, toute-
mæ assumentis Spiritum Patris, et admixta ei carni, quæ est plasmata secundum imaginem Dei. v, 6. ἢ. 1. Cfr. 9. ἢ. x; 12. 0, 1. |
(1) Strom. ἐν, 3. 25. 26. v, 12.
(2) In Matth, T. xvr. n.9.x1r. ἢ. 20. x1v. ἢ. 3. Joan. T. vr. ῃ. 7. xxx11. ἢ. 11. In Matth. Comm. ser. n. 57. 62.
(3) Princ. τι, 8. n. 3. 4. In Matth. T. xvu. n. 29. Rom, I. vi, ἢ. 6. :
(4) Prince. 111, 4. ἢ. 1-5. In Matth. T, τιν. Joan. T. xxx. n. 12. Rom. 1, τὶ Ἧς; 5. 18: VO πλὺ
(9) In Gen. Hom. 1. ἢ. 15.
(6) Πνεῦμα δὲ ἡ γραφὴ, ποτὲ μὲν τὴν διάνοιαν χαλεῖ... ποτὲ δὲ τὴν ψυχὴν... ποτὲ δὲ τὸ συνεζευγμένον τῇ ψυχὴ συνειδός. In RTE pa ΤῸ
RER D en lé tre φασιν Πα
LA CRÉATION. — L'HOMME. 387 fois, que deux substances dans l’homme (1), le principe de la pensée et le principe de la vie corporelle étant gour lui un seul et même principe (Anim. x, sq.), et les deux mots spéritus et animus désignant simplement , le premier, une fonction physiologique, la respiration ; et le second, la force intelligente et active de ‘âme (ébéd. x11, xt). Lactance déclare que c’est une question vivement agitée par les philosophes païens, et difficile à résoudre, que de savoir si animus et anima sont deux choses différentes (opif. hom. xvi). Saint Ephrem trouve dans ces trois principes, le corps, l’âme et l'esprit, une image de la Trinité (adv. scrut. serm.xvin), et il enseigne qu'il y a particulièremént union du Saint-Esprit avec le corps, du Fils avec l’âme, du Père avec l'esprit (20&4.), et qu’à la fin l'esprit glorifiera l'âme, et l'âme le corps ( Parad. serm. 1x); d'un autre côté, il dit expressément que le principe qui pense est le même que celui qui anime le corps (de Inspir. T. αι, p. 323. Gr.). Saint Épiphane voit aussi dans l'esprit, âme et le corps, une sorte de Trinité terrestre, image de celle du ciel (Anc. Lxxx11).
Au contraire, saint Athanase (2), saint Grégoire de Nazianze (or. xL), saint Grégoire de Nysse (3),
(1) Ex hac duplicis substantiæ (spir. et corp.) congregatione confectus est homo. Pœnit. c. τι. Hic (homo) cum ex duabus substantiis constet, ex corpore et anima. Adv. Marc. IV, 37. Scorpiac. c. 1x. Cult. fœm. 11, 7. Resurr. carn.
(2) De Comm. essent. Patris, Fil. et Sp. 5. n. 4.
(3) De anima. De opific. hom. c. vurr. De beatitud. Or. VIT,
388 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE If.
saint Basile (1), saint Augustin (2) sont, lorsqu'on les étudie de près, dichotomistes ; saint Jérôme (3), saint Chrysostome (4), Nemesius (5), saint Jean Qamascène (Orth. fid. nu, 12), le sont d’une manière tout à fait décidée. C’est, du reste, une chose digne de remarque, que tous les Pères définissent la vie, l'union du corps et de l'âme, et la mort, la séparation de l’âme et du corps (6); en sorte que tous sont en un sens dichotomistes.
(1) Homil. in ill. : Attende tibi ipsi. n. 3.
(2) Homo, qui constat anima et corpore. Civ. Dei xt, τι. n. 1. Homo non est corpus solum, vel anima sola, sed qui ex anima constat et corpore. Ibid. x111, 24. n. 2. Animus cujus præsentia corpus vivit et regitur, et dolorem pati potest et mori non potest. Ibid. xxr, 3. n. 2.
(3) Alii ex hoc loco (1 Thess. v, 23) triplicem in homine volunt affirmare substantiam : Spiritus, quo sentimus, animæ, qua vivimus, Corporis, quo incedimus. Sunt, qui ex anima tantum et corpore subsistere hominem disserentes, spiritum in eo tertium, non substantiam velint intelligi, sed efficientiam, per quam el mens in nobis, et sensus, et cogitatio, et animus appellantur : et utique non sunt tot substantiæ, quot nomina, Ad Hedib. n. x. lta et anima inter humum et ignem, hoc est, inter carnem spiritumque consistens, quando se tradiderit carni, caro dicitur; quando spiritui, spiritus appellatur. In Gal. v, 17. Cfr. cont. Pelag. Dial. 1.
(4) De prophet. obscur. 1,5. In Gen. hom. xx. n. 6,
(5) Natur. hom. c. 1. Τὸν ἄνθρωπον x Ψυγῆς νοερᾶς χαὶ σώμᾶτος χατασχεύασθαι etc.
(6) ren. v, 7. n. 1.2. — Clem. Strom. vn, 12.— Orig. in Rom. 1. vr. ἢ. 6. In Matth. Comm. Series. n. 138. — Tüt. Bost. adv. Manich. 11, 12. — Aug. Civ. Dei ΧΠῚ, 11, n. 1; 24. n. 2 etc.
Les Gnostiques (1) et les Montanistes admettaient une trichotomie ou division en trois principes, pour établir leur théorie des divers degrés de perfection et des périodes successives de l'humanité; cette division servait encore, sinon de principe fondamental (2), au moins de point d'appui à l’Apollinarisme, et au Manichéisme qui admettait deux âmes dans l’homme (3); c’est pour cela que la théorie dichotomique fut prise de plus en plus en considération, et que Gennade eu vint jusqu'à la ranger parmi les doctrines de l'Église (Dogm. Eccl. xv). Dans l'Église grecque (4), cependant , la théorie trichotomique continua d’avoir des partisans. Les théologiens de l'Église latine du moyen âge enseignent qu'il n’y ἃ dans l’homme qu’une seule âme, siége de l’intelligence, à l'exclusion d’un second principe ou âme végétative (5); cette doctrine fut établie dogmatiquement par Clément V (6) au concile de Vienne (1311). La théorie trichotomique a néanmoins été admise plusieurs fois encore depuis cette époque, par les théosophes et les mystiques parti-
(1) Zren. adv. Hær. 1,8. n. 3.
(2) Nemes. de Natur. hom. c. 1.
(3) Aug. de duab. animab. cont. Manich.
(4) Par exemple, dans Dion, div. Nom. ὁ. 1. 6 6. 1v. S 7. — Micet. Thes. orth. fid. τι, 57.
(5) Alcuin. Conf. fid. P. mr. 6. xxx. — Thom. P. τ. qu. zxxvi. Art. 117. 1V. — La division en quatre principes , que semble admettre Scot. Erig. div. Nom. 11, 13. rentre évidemment dans la théorie dichotomique.
(6) Doctrinam omnem seu positionem temere asserentem , aut vertentem in dubium , quod substantia animæ rationalis, aut intellectivæ, vere ac per se humani corporis non sit forma,
390 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE [li.
culièrement (1). L'idée panthéistique d’une seule âme pour tous les hommes, qui fut autrefois accréditée par Averroès (cfr. Arist. 11, 3), et qui cherchait à s’appuyer sur saint Augustin (de quantit. anim.), avait été combattue déjà par Ratramme, et le fut depuis par les Scholastiques (2). Elle fut renouvelée par Cardan, et condamnée par le concile de Latran de 1513 (sess. vinr.). D’après Pordage, il y a dans l’homme trois âmes, savoir 1° l'esprit divin; 2° l’âme angélique ; et 3° l'esprit créé descendu du monde des étoiles , c’est-à-dire le corps ; ce dernier principe est un produit du péché.
7. La dignité supérieure de l’homme a toujours été reconnue au milieu des incertitudes qui ont pu s'élever sur sa véritable nature intérieure (3); et ce n’est pas seulement la dignité de son âme, c’est aussi celle de son corps que nous voyons partout défendue contre le faux spiritualisme des Gnostiques et des Manichéens. Origène seul fait exception à cet égard; il prétend, comme avait fait le docète Cassien (4), que l’âme a été emprisonnée dans le corps pour y
velut erroneam ac veritati catholicæ fidei inimicam prædicto sancto approbante concilio, reprobamus (ap. Labbe T. xt. col. 1567).
(1) Paracelse, Bæhme, Weigel, Kanne, Schubert.
(2) Cfr. Hist. lit. de la France 1v, 259.
(3) Greg. Nyss. de opific. hom. — Zactant. de opific. hom. — Nemes. de natur. hom.— 4mbros. de dignit. cond. hum.
(4) Clem. Strom. nr, 14.— Cfr. Tert. Neque enim, ut quidam volunt , illæ pelliceæ tunicæ, quas Adam et Eva paradisum exuti induerunt, ipsæ erunt carnis ex limo reformatio. Res. carn. vu.
LA CRÉATION. — L'HOMME. 391 être punie et pour y être purifiée (1); mais il est bien éloigné pourtant de regarder, avec les dualistes, le corps comme mauvais; il le regarde au contraire, comme une condition nécessaire pour le salut. On peut dire la même chose de saint Grégoire de Nysse (Anim. et resurr.), de saint Grégoire de Nazianze (Or. xxxvin), et de quelques autres Pères, qui se sont rapprochés d’Origène en ce point.
8. Conformément à la doctrine expresse de l'Écriture, tous les Pères enseignent, et les païens l'avaient déjà reconnu dans une certaine mesure (2), que l’homme a été fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Quant au sens de cette expression , à l’image de Dieu, saint Épiphane (3) déclare que c’est là un problème insolubie; Théodoret déclare aussi qu'il ne sait rien à cet égard (in Gen. qu. xx). Les autres Pères ont essayé de résoudre la question. C’est dans le corps de l’homme que saint Justin voit l’image de Dieu (de resurr.); saint Irénée est du même sentiment (Hær. v, 6); quant à la ressemblance, c’est dans l’âme, dans la raison et la liberté (Hær. 1v, 4, n. 3), et dans l’état de grâce qu’il la fait consister (4). D’a-
(1) Theoph. Alex. 1. Paschal. 1. — Hier, Epl. xxxvur. ad Pamm. cont. Rufin. 1. r.
(2) Arist. anim. 1, 2.— Cic. legg. 1, 7. 8. — Ovid. Metam. 1, 76 sq. — Senec, Prov. c. 1. — Cfr. Lact. InsL. div. 11, 10, — Heyne ad Æn. 1. Exec. χιν. ad Æn. 1x. Exc. 1. Opusc. acad. vol. ur. p. 24. — ÆEpicharme fait venir la raison de l'homme de la raison de Dieu (ap. Æus. Præp. Evang. x111, 13).
(3) Hær. zxx. n. 2. 3 sq. Ancor. ἢ. Lv.
(4) Si autem defuerit animæ Spiritus, animalis est vere,
près Tertullien, c’est l'homme lui-même qui est l’image de Dieu (Exh. cast. 1); quant à la ressemblance, elle consiste dans la raison (Prax. v),la liberté (Marc. n, 5), la sainteté (Exh. cast. 1), Péternité (Bapt. v). 11 dit aussi qu'Adam a eu la même forme extérieure, avec laquelle Jésus-Christ devait venir dans le monde (Resurr. carn. vi Prax. v, 6); cette idée se trouve déjà dans saint Irénée (v, 6). Audaï l’'Anthropomorphite prétendait que Dieu avait formé le corps de l’homme sur le modèle du sien propre (1).
Les Alexandrins enseignent, au contraire, expressément que ce n'est pas dans le corps de l’homme, qui est en lui la nature inférieure, mais dans l’esprit, qui constitue sa nature supérieure, qu'il faut chercher l’image de Dieu (2); c’est aussi le sentiment d’Eusèbe (in Psal. vin, 5), de saint Grégoire de Nysse (3), et des autres docteurs grecs, à l’exception de saint Épiphane, qui trouve beaucoup à dire contre cette opinion (Hær. xx, ἢ. 4. 5); mais qui n’y oppose rien de fondamental. Saint Augustin, parmi les Pères latins, s’exprime, à cet égard, tout à fait comme les Alexandrins (4); les Scholastiques le suivent fidè-
qui est talis, et carnalis derelictus imperfectus erit : imaginem quidem habens in plasmate, similitudinem vero non assumens per spiritum. v, 6. ἢ. 1.
(1) Epiph. Hær. Lxx. ἢ. 2 sq. Ancor. n. Lv.
(2) Clem. Strom. v, 14. vi, 14. — Orig. Cels. vr, 65. vu, 49. Princ. ἄν, 37. Gen. Hom. 1. n. 13. Hom. ΠῚ n. 4. — Cfr. Philo Opif. mundi T. 1. p. 16. ed. Mang.
(3) Orat. in illud : Faciamus hominem. τ᾿
(4) Civ. Dei xx, 24, n, 2. Gen. lit. vir, 25. n. 35, Trin. XIIT, D, 12 elc,
lement en ce point (1). Saint Cyrille (adv. Anthrop. €. v) nie positivement qu'il y ait quelque différence entre les deux idées d'image et de ressemblance; les autres Pères sont, avec raison, d’un avis contraire (2), bien qu'ils expliquent de différentes manières le sens de ces deux expressions.
La plupart des Pères entendent par l'image de Dieu en nous, le don qu'il nous ἃ fait d’une nature spirituelle, et par sa ressemblance, le parfait développement de cette nature en nous par notre propre activité (3), développement qu’ils font surtout consister tantôt dans le perfectionnement de la raison et de la connaissance (4), tantôt dans celui de la liberté (5), tantôt dans celui de la liberté et de la raison tout à la fois (6), tantôt dans la moralité et la sainteté (7), ou dans la
(x) Thom. P. 1. qu. xexr. Art. vi.
(2) Aug. Sunt, qui non frustra intelligant duo dicta esse, ad imaginem , et similitudinem; cum, si una res esset, unum nomen sufficere potuisset. De qu. ΤΧΧΧΤΙΙ, 4. LT. n. 4.
(3) Clem. Strom. 11, 22. — Orig. Prine, nx1, 6. ἢ. 1. Cels. ιν, 30. — Bas. in Ps. Xxzvunur. Π, 8. — Greg. Nyss. Or. in verba Faciam. homin. ---- 4mb. dign. cond. hum. €. 11. 111.
(4) Clem. Strom. v, 14. νι, 124.— Tert. Prax. v. — Aug. Trin. xu1, 7. 8. 12. et alibi passim. — Amb, Hex. νι, 8.
(5) Tert. Marc. 11, 5. 6. — Tit. Bost. Οὕτω μὲν δὴ τὸν &vθρωπον τετίμηχεν ὃ Θεὸς, κατ᾽ εἰκόνα ἑαυτοῦ δημιουργήσαντος aùτὸν, ἵν᾽ ὥςπερ αὐτὸς ἐλευθερότητι φύσεως ἀγαθὸς, οὕτω δὴ χαὶ 6 ἄνθρωπος ἐλευθερότητι προθέσεως ζηλωτὴς ὑπάρχη Θεοῦ. Adv. Manich. τὰ. 5. ap. Galland. T. v. p. 299. — Hier. Epl. cxLvi. — Mac. Hom. xv. — Joan, Dam. Orth. fid. 111, 14.
(6) Novat. Trin, c. 1. — Bas. in Ps. xuvurr. ἢ. 8. — Greg. Nyss. Opif. hom. ὁ. 1v. v. Orat. cat. vi. — Ephr. de virt. et passion. — Cyr. Alex. in Joan. 1. 1x.
(7) Clem. Strom. 11, 22. — Orig. Cels. vr, 63. — Tert. Exh.
participation à l'esprit de Dieu (r), ou dans l’immortalité (2); tantôt dans la domination (τὸ ἀρχικὸν) sur les choses créées (3), comme font principalement les Pères de l’école d’Antioche. Théodore de Mopsueste l'explique du caractère microcosmique en vertu duquel l’homme représente en lui l'univers tout entier (ap. Theodoret. in Gen. qu. xx). Aleuin entend par l’image de Dieu, l'éternité, et par sa ressemblance, la moralité (in Gen. interr. xxx1x. Confess. fid. P. in, c. xxx). Pour Richard de Saint-Victor (Exceptiones, 1. 1, c. 1) et pour saint Thomas (P. 1, 4. xau. art. VI, 1x), l’image de Dieu, c’est la connaissance; sa ressemblance, c’est la volonté et l'amour. C’est dans le droit de régner sur les choses créées (τὸ ἀρχικὸν), que les Sociniens (4), les Arminiens, et Semler après eux (Inst. Dogm. $ 122), font consister la ressemblance. En général, les protestants ne distinguent point avec assez d’exactitude ces deux idées d'image et de ressemblance; on peut aussi faire le même reproche à Richard Simon (Hist. crit. V, Tes-
cast. c. 1.— Method, (ap. Phot, Cod. cezvir). — Cyr, eont. Anthropom. c. 11. 11. — Amb. de bona mort. c, vw. — Pet. Chrys. Serm, exx.
(1) Cyr. Thes. xxx1v. Dial. vi.
(2) Tert. Baptism. v.— Aug. Trin. xi1v. ἢ. 4, 6.
(3) Clem. (Rom.) ap. Joan. Dam. Eclog. c. 1. — Theoph. Autol, 117, 27.— Clem. Alex. τι, 19.— Eph. in Gen. 1, 26. — Bas. in Ps. xzvir. n. 8. — Greg. Nyss. hom. opif, c, mu. ιν. — Chrys. Heb. hom. 11. n. 2. Gen. hom, xx1, ἢ. 2. In Gen. Serm. 11. n. 2. 111, n: 1 sq. — Theodor. in 1 Cor. 11, 7. Gen. q. xx.
(4) Faust. Socin. Disput. de statu primi hominis ante lapsum,
tam. m1, 6), et à Lequien (sur saint /ean Damasc, Orthod, fid. n, 12).
IL faut encore remarquer cette opinion d'Origène, que l’homme n'eut d’abord en lui que l’image de Dieu, et que la ressemblance avec Dieu fut réservée pour un temps ultérieur (1).
9. De tout temps la doctrine de l'âme a été mise par les Pères au rang élevé qui lui convient; les nombreuses monographies qu'ils nous ont laissées sur cet objet, en témoignent suffisamment (2).
10. Jamais dans l'Église on n’a douté que l’âme ne füt une substance. Nemesius combat les idées paiennes , qui la réduisent à n’être qu’une forme, une harmonie ou un accident du corps (de Nat. Hom. c. 11). Eusèbe démontre la substantialité de l'âme par la prôpriété qu’elle possède de vivre et de sentir (3). Saint Thomas tire la même conclusion de ce que l’âme est une force qui agit; la pensée, d'ailleurs, ne saurait être un attribut de la matière; donc ce qui pense en nous est une substance distincte (4).