INTRODUCTION III
Mais les modifications successives, introduites dans le langage, De sont pasJaissées au caprice des individus; pour être de bon aloi, elles ne doivent pas trop s'écarter des principes qui ont présidé à la formation première de la langue. Ces changements s'opèrent sous l'influence de deux forces opposées : l'une, la force conservatrice, qui veut garder au langage ses formes actuelles ; l'autre, la force révolutionnaire, qui tend sans cesse à le modifier, à l'altérer, à l'engager dans de nouvelles directions. L'action simultanée de ces deuï forces doit être bien équilibrée; la M.nt/ de la langue est à ce prix. (1)
Quant à la force révolutionnaire, il est rare qu'il faille l'aiguillonner. Elle est assez vigoureuse, et. trouve, d'ailleurs, des alliés naturels dans la paresse et l'inhabileté de nos organes vocaux, dans la tendance qui nous porte à simplifier les formes grammaticales et h les réduire, par analogie, à un type unique, dans le besoin que nous épiouvons de créer des associations nouvelles de sons et d'articulations.
n n'en est pas ainsi de la force conservatrice. Moins vigoureuse que Vautre, la force conservatrice est trop souvent vaincae dans cette lutte qui est la vie des mots. Si l'on n'y -veille avec soin, elle offre aux ambitions de l'esprit nouveau une réwstance de plus en plus faible, et la langue devient en peu de temps un jargon, produit d'altérations excessives et d'innovations désordonnées.
D'un autre côté, si la force conservatrice était seule maîtresse de la langue, celle-ci, no recevant plus de sang nouveau, s'immobiliserait, sécherait sur place, et mourrait bientôt, — noblement, il est vrai, — comme est mort le latin classique, comme serait mort le français peut-être, si le romantisme n'était venu le secouer quoique un peu trop rudement parfois.
C'est doue le rôle de la force révolutionnaire, de faire marcher la langue, de modifier, de créer. C'est la mission de la force conservatrice, de modérer les élans trop impétueux, de réûster aux entraînements aveugles, de faire un choix
(1) Voir la Phonétique de A. Dumesteler.
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IV INTRODDCnON
judicieux parmi les formes nouvelles qui surgissent, tout en laissant le mouvement progressif du langtige suivre son cours.
Si donc la vie d'une langue est dans l'action simultanée de ces deux énergies, il y a péril, dès que l'équilibre est rompu et que l'une d'elles exerce seule son influence.
Or, le langage canadien souffre de deux maux à la fois: excès de force conservatrice, excès de force révolutionnaire.
Ainsi, pour ne donner qu'un exemple, nous employons, avec le sens de auasi, le mot itou, relique que la tradition nous a conservée du vieux fran^is (itel, devant une consonne itou). Mais, d'autre part, nous avons des mots comme briqvade, tabaconiat*, eongreta, etc., produits évidemment de la force révolutionnaire affranchie de toute contrainte.
Il en est de même pour la prononciation.
La plupart des familles qui, lors de la cession du pays i l'Angleterre, restèrent au Canada, avaient quitté la France vers le milieu du XVIIe siècle et avaient apporté en Amérique la prononciation en usage à cette époque. Brusquement séparés de la mère patrie, restés de longues années sans aucune relation avec elle, les colons canadiens gardèrent cette prouonciation, qui, de génération en génération, s'est transmise jusqu'à nous. Or, au temps de la cession, la prononciation française n'était pas plus fixée qu'elle ne l'est aiyourd'hui; depuis lors, elle a marché, elle a subi des modifications sensibles. Et, restés h peu près au même poiut, nous parlons encore comme il y a deux siècles.
D'autre part, la nécessité d'accommoder notre langage à des besoins nouveaux, notre contact avec des éléments barbares et étrangers, et des aptitudes physiologiques particulières dues sans doute au climat, ont déterminé dans notre prononciation des altérations notables, dont quelques-unes n'ont de français que l'apparence et ne portent pas le sceau de la tradition.
Inutile de dire que ces altérations phonétiques de provenance indigène doivent €tre proscrites. Quant aux vieilles prononciations que noua avons conservées, il s'en trouve qui
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INTEODUCTION V
mëritaient eu effet de n'être pas oubliées; malheureusement, l'nsage actuel ne les admet plus et veut qu'on les évite aussi. Cependant, noua devrions avoir pour elles, il nous semble, tout en les condamnant, le respect qu'on éprouve pour certaines antiquités nationales, souvenirsd'un passé glorieux; comme ces ruines anciennes qui racontent l'histoire de nos commencements, notre prononciation d'un autre âge accuse notre origine bien française. Faut-il en apporter des preuves 1 . , . Elles abondent. Jarbe (gerbe), momietire (monsieur), movcAouër (mouchoir), aerère (accroireX hvreva: (heureux), trvmpeû (trompeur), pu (plus), eataplame (cataplasme), qjeter (acheter), jeval (cheval), méc7 edi (aiercredi), barbis (brebis), »iiier (signer), quégu'un (quelqu'un), chev, nous (chez nous), etc., — ainsi prononçaient au XVIIe et dans la première partie du XVIIIe siècle, les ïrançais de France qui se piquaient ds bien parler : ainsi prononce encore le peuple de notre province.
Les prononciations vicieuses canadiennes forment donc deux catégories 1 les unes, trop vieilles; les autres, trop jeunes; les premières, respectables souvenirs à'\ine parlevre tombée en désuétude ; les secondes, produits d'une langue qui se développe sans frein.
Ce sont là les fautes que nous avons appelées canadienne».
Mais il faut reconnattre que, s'il y a des/aittes de prononciation canadiennes, il n'existe pas, à proprement parler, de défaut» de prononciation canadiens. C'est à dire que le Canadien n'a pas d'accent ; il parle franc, il ne sent pas, suivant l'expression de Loysel, le ramage de wm pays. Sans doute, les vices ordinaires de la prononciation, véritables maladies de la parole, le zézaiement, le grasseyement, le bredouillement, le bégaiement, etc., se rencontrent aussi chez nous. Mais nous n'avons pas de manière particulière de prononcer, qu'on puisse comparer aux accests qui se divisent la province eu France et qui fout reconnaître d'abord l'habitant des rives de la Seine et celui qui est né sur les bords de la Garonne, des idiomes picard, normand, français (de l'Ile-de-France), et
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