SCÈNE VII
philaminte, chbtsalb, bélise.
Chkysale. Vous êtes satisfaite, et la voilà partie; Mais je n'approuve point une telle sortie; C'est une fille propre aux choses qu'elle fait, Et vous me la chassez pour un maigre sujet.
1 Étudié. Savons pour j'ai, faute ordinaire des gens de la campagne.
2 Chez. * Aujourd'hui le jeu de mots n'est plus exact, puisqu'on
Îrononce grammaire comme gra-mère, et grandmère comme gran-mère. L l'était suivant la prononciation du 17* siècle, où Ton donnait une n nasale à la première syllabe du mot grammaire en prononçant gran-mère. 4 Pantoise est une petite ville située sur l'Oise, an nord de Versailles. Quant aux anciens villages de ChaiUot et d'Auteuil, situés alors à proximité de Paris, ils ont été successivement absorbés par la ville géante, dont ils forment maintenant des quartiers.
6 Se gourmer, vieux mot pour se battre, se dit encore quelquefois.
LES FEMMES SAVANTES (ACTB H, SCÈNE Vil). 117
PmLâMnm. Vous voulez que toujours je l'aie à mon service, Pour mettre incessamment mon oreille an supplice, Pour rompre toute loi d'usage et de raison Pur un barbare amas de vices d'oraison,1 De mots estropiés, cousus par intervalles, De proverbes traînés dans les ruisseaux des halles?
Btuss. Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours: Ole y met Vaugelas en pièces tous les jours; Et les moindres défauts de ce grossier génie Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie.2
Chbtsalb. Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pooivu qu'à la cuisine elle ne manque pas? rame bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes Ole accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas et méchant mot, Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot: Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage; Et Malherbe* et Balzac,4 si savants en beaux mots, En emsine peut-être auraient été des sots.
PmLAMiint Que ce discours grossier terriblement assomme! Et quelle indignité, pour ce qui s'appelle homme, D'être baissé sans cesse aux soins matériels, Aq lieu de se hausser vers les spirituels! Lf corps, cette guenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense? Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin?
Ghkibale. Oui, mon corps est moi-même, et j'en veux prendre soin. Outille, si Ton veut; ma guenille m'est chère.
Btuss. Le corps avec l'esprit fait figure, mon frère; Mus, si vous en croyez tout le monde savant, L esprit doit sur le corps prendre le pas devant; Et notre plus grand soin, notre première instance,5 Doit être àe le nourrir du suc de la science.
Chbthals. Ma foi, si vous songez à nourrir votre esprit, ''est de viande bien creuse, à ce que chacun dit; Et tous n'avez nul soin, nulle sollicitude Pour
Phoamotis. Ah! sollicitude à mon oreille est rude; Il pot7 étrangement son ancienneté.
. 1 C'est-à-dire: fautes de grammaire. On dit quelquefois parties d'o- *«*«" pour parties du discours.
. ' tlicnasme, emploi vicieux d'un mot inutile; cacophonie, rencontre
7®** 4e syllabes qui se heurtent, répétition des mômes mots, des mêmes
?u*bei, des mêmes consonnances frappant désagréablement l'oreille.
1 Malherbe; v. l'Introduction, page XLV. * Balzac; page XLVÏÏL
! Ctstrà-dire : notrepremier, notrepluspressant devoir. • Aujourd'hui : de.
\ M pour puit, du verbe puir. Dans le vieux langage, on ne se
■?2t • présent du singulier que des formes je pus, tu pus, il put; à
ffifofwi disait fuer. A présent ce verbe est, dans toutes ses formes,
** k potière conjugaison. — Quant au mot sollicitude^ il ne paraît plus
"** à personne.
118 MOLIÈRE (ieSS-1618).
Bélise. Il est vrai que le mot est bien collet monté.1 Ghrtsale. Voulez-vous que je dise? Il faut qu'enfin j'éclate,
Que je lève le masque, et décharge ma rate.
De folles on vous traite, et j'ai fort sur le cœur .... Phuakinte. Gomment donc?
Ghbtsalb (à Bélise). C'est à vous que je parie, ma sœur.
Le moindre solécisme en parlant vous irrite;
Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.
Vos livres éternels ne me contentent pas;
Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,2
Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville;
M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,8
Cette longue lunette à faire peur aux gens,
Et cent brimborions dont l'aspect importune;
Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,
Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,
Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,
Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.4
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien;
Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs;
Elles veulent écrire et devenir auteurs.
Nulle science n'est pour elles trop profonde,
Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde;
Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.
On y sait comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;
Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,
On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.
Raisonner est l'emploi de toute ma maison,
1 C'est-à-dire qu'il sent le vieux temps où Ton portait des collets montés. On appelait collets montés des collets de femme qui étaient soutenus par du carton ou du fil de fer. v 2 Le rabat était une pièce de toile fine et empesée qui descendait du cou sur la poitrine. 8 V. page 85, note 1.
4 Le pourpoint a été remplacé par la redingote ou le veston, le hautes chausse par le pantalon.' — Connaître d'avec, vieille expression pour: distinguer de.