‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 120 sur 514 · ACTE m, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE IL

HEHMFTTB, PHTLAMINTE, BÉLISE, AMANDE, TfiISSOTIN, UN DOMESTIQUE.

Philaminte (au domestique). Allons, petit garçon, vite de quoi (Le domestique se laisse tomber.) [s'asseoir.

Voyez l'impertinent! Est-ce que l'on doit choir, Après avoir appris l'équilibre des choses?

Béuse. De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes, Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté Ce que nous appelons centre de gravité?

le domestique. Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre.

Phiumihte (au domestique). Le lourdaud!

Trissotin. Bien lui prend de n'être pas de verre.

Abmabdi. Ah! de l'esprit partout!

Bélise. Gela ne tarit pas. (Ils s'asseyent.)

Phoamotte. Servez-nous promptement votre aimable repas.

Tmasorm. Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose, Cn plat seul de huit vers me semble peu de chose; Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, Le ragoût d'un sonnet8 qui, chez une princesse, A passé pour avoir quelque délicatesse.

0 est de sel attique assaisonné partout, Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût.

Akmamde. Ah! je n'en doute point.

Philaminte. Donnons vite audience.

1 La conjonction à cause que est tombée en désuétude aujourd'hui, fa dirait porcs qu'elle manque ou pour avoir manqué. — Parler Vaugdat signifie parler selon les règles de Vaugelas; v. paçe 16, note 2.

2 (JeaVà-dire U est fou. Dans le môme sens on dit aujourd'hui dans * langage familier: Il est timbré ou: Il & lu tète, la cervelle fêlée (fêler veit proprement dire fendre sans morceler). * Voyez page 67, note 1.

120 XOUÉRB (1*29-1*78).

Béuse (interrompant TrissoUn choqué fois qu'il se dispose à lire)- Je sens d'aise mon cœur tressaillir par avance. J'aime la poésie arec entêtement.

Et surtout quand les vers sont tournés galamment. .

Philaxinte. Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.

Tbissotin. So . . . .

Béuse (à Henriette, qui ne dit rien). Silence, ma nièce.

Abxande. Ah! laissez-le donc lire.

Tbissotin. Sonnet, à la princesse ubanie, sur sa fièvre,1 Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.

Béuse. Ah! le joli début!

Abxande. Qu'il a le tour galant!

Philaxinte. Lui seul des vers aisés possède le talent. Abxande. A prudence endormie il faut rendre les armes. Béuse. Loger son ennemie est pour moi plein de charmes. Philaminte. J'aime superbement et magnifiquement! Ces deux adverbes joints font admirablement! Béuse. Prêtons l'oreille au reste.

Tbissotin. Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.

Abxande. Prudence endormie!

Béuse. Loger son ennemie!

Philaxinte. Superbement! et magnifiquement! Tbissotin. Faites-la sortir, quoi qu'on die,2 De votre riche appartement,8 Où cette ingrate insolemment Attaque votre belle vie.

Béuse. Ah! tout doux! Laissez-moi, de grâce, respirer. Abxande. Donnez-nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer. Philaminte. On se sent, à ces vers, jusques au fond de Tftme Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme.

Abxande. Faites-la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement.

Que riche appartement est là joliment dit! Et que la métaphore est mise avec esprit!

Philaxinte. Faites-la sortir, quoi qu'on die, Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable, C'est, à mon sentiment, un endroit impayable.

Abxande. De quoi qu'on die aussi mon cœur est amoureux. Béuse. Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. Abxande. Je voudrais l'avoir fait.

Bélise. H vaut toute une pièce.

Philaxinte. Mais en comprend-on bien, comme moi, la finesse? Abxande et Béuse. Oh! oh!

1 L'abbé Cotin avait lu ce sonnet chez la duchesse de Montpensier, cousine de Louis XIV. 2 Die; v. page 67, note 6. 3 De votre corps.

LES FEMMES SAVANTES (ACTE m, SCÈNE II). 191

Phuamuite. Faites-la sortir, quoi qu'on die, Que1 de la fièvre on prenne ici les intérêts; N'ayez aucun égard, moquez-vous des caquets:

Faites-la sortir, quoi qu'on die, Quoi qu'on die, quoi qu'on die.

Ct quoi <pton dis en dit beaucoup plus qu'il ne semble. Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j'entends là-dessous un million de mots. Bfcn. H est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. Phiumihti. Mais quand vous avez fiât ce charmant quoi qu'on die, Aro-vous compris, vous, toute son énergie? Songiefr-vous bien vous-même à tout ce qu'il nous dit? Et pensiez-vous alors y mettre tant d'esprit? Trbsotih. Hai! hai!

Abmahdb. J'ai fort aussi Ymgrate dans la tète, Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête, Qui traite mal les gens qui la logent chez eux.

Phuxdite. Enfin les quatrains sont admirables tous deux. Tenons-en promptement aux tercets, je vous prie. ixiuaDB. -ai! s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die.

TnssonH. Faites-la sortir, quoi qu'on die, Phlamdrk, Aemawde et Bélise. Quoi qu'on die!

Twssotin. De votre riche appartement, PmLAMDTB, Abmakde^et Bélise. Riche appartement!

Tausorni. Où cette ingrate insolemment, PmuxnnE, Abmahdb et Bélise. Cette ingrate de fièvre!

TussoTDr. Attaque votre belle vie.

PmmfDRB. Votre belle vie!

Aexahdb et Bélise. Ah!

Tsksotin. Quoi! sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang ....

PsiLAMnm, Abmabde et Bélise. Ah!

Tebbotih. Et nuit et jour vous fait outrage! Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage, Noyez-la de vos propres mains.

Phumdite. On n'en peut plus!

Bélise. On pftme!

Abmande. On se meurt de plaisir.

Pelimette. De mille doux frissons vous vous sentez saisir. Ajqukde. Si vous la conduisez aux bains, Bélise. Sans la marchander davantage, PmLAxons. Noyez-la de vos propres mains, 3* vos propres mains, là, noyez-la dans les bains. ^

Aemaxde. Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. Bélise. Partout on s'y promène avec ravissement. PmuxDfrs. On n'y saurait marcher que sur de belles choses. Abmahdb. Ce sont petits chemins tout parsemés de roses. Tuasons. Le sonnet donc vous semble ... «

1 Que = supposé que, tocnn jemanb aud) $artei ergreift

Philaminte. Admirable, nouveai Et personne jamais n'a rien fait de si beau.

Bélise: (à Henriette). Quoi! sans émotion pendant cette lecturi Vous faites là, ma nièce, une étrange figure.

Henriette. Chacun fait ici-bas la figure qu'il peut, Ma tante; et bel esprit, il ne Test pas qui veut.1

Tbissotin. Peut-être que mes vers importunent madame. Henriette. Point. Je n'écoute pas.

Philaminte. Ah! voyons l'épigramme.

Tbissotin. Sur un carrosse* de couleur amarante donné à va

dame de ses amies.

Philaminte. Ses titres ont toujours quelque chose de rare, i Abmande. A cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépar Tbissotin. L'amour si chèrement m'a vendu son lien, Philaminte, Armande et Bélise. Ah!

Tbissotin. Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien; Et quand tu vois ce beau carrosse, Où tant d'or se relève en bosse, Qu'il étonne tout le pays Et fait pompeusement triompher ma Lais, ... Philaminte. Ah! ma Lais! Voilà de l'érudition.

Bélise. L'enveloppe est jolie, et vaut un million. Tbissotin. Et quand tu vois ce beau carrosse, Où tant d'or se relève en bosse, Qu'il étonne tout le pays Et fait pompeusement triompher ma Lais, Ne dis plus qu'il est amarante; Dis plutôt qu'il est de ma rente.

Armande. Oh! oh! oh! celui-là ne s'attend point du tout. Philaminte. On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. Bélise. Ne dis plus qu'il est amarante; Dis plutôt qu'il est de ma rente.

Voilà qui se décline, ma rente, de ma rente, à ma rente.

Philaminte. Je ne sais, du moment que je vous ai connu, Si, sur votre sujet, j'eus l'esprit prévenu; Mais j'admire partout vos vers et votre prose.

Tbissotin (à Philaminte). Si vous vouliez de vous nous montre A notre tour aussi nous pourrions admirer. [quelque chose

Philaminte. Je n'ai rien fait en vers; mais j'ai lieu d'espérer Que je pourrai bientôt vous montrer en amie, Huit chapitres du plan de notre académie. Platon s'est au projet simplement arrêté, Quand de la république il a fait le traité, Mais -à l'effet entier8 je veux pousser l'idée Que j'ai sur le papier en prose accommodée.

1 On dirait aujourd'hui: Bel esprit ne lest pas qui veut.

2 Des expressions comme: je suis venu en carrosse, j'attends mot carrosse ne pont plus employées que par un épicier enrichi, par un rem tier de province qui veut faire sonner sa richesse. Les gens bien élevés di sent ma voiture, les* voitures du roi, etc. Cependant on dit encore: ï\ roule carrosse, pour: II est riche. « C'est-à-dire jusqu'à l'exécution.

François, duo de la Rochefoucauld, d'abord connu

sous le nom de prince deMarsillac, naquit àParis en 1618, et mourut en 1680. D se signala en diverses occasions par son courage, mais il *e fit surtout remarquer par son esprit d'intrigue. Ennemi déclaré in cardinal de Mazarin, il entra dans le parti de la Fronde et prit rae part active aux guerres civiles qui troublèrent la minorité de Louis XIV. Cependant il n'y joua qu'un rôle très secondaire. Rentré m grâce, il fut nommé par le roi gouverneur du Poitou. Il passa ?a vieillesse dans l'intimité de Mme de Lafayette1 et de Mme de Sevigne.2 L'ouvrage qui a fait la réputation littéraire du duc de La fttehefoucauld a pour titre Réflexions au Sentences et Maximes morales. On l'appelle ordinairement le livre des Maximes. U fut imprimé ?car la première fois en 1665. La perfection du style de cet ouvrage place son auteur au premier rang des prosateurs du siècle de Louis XIV. Quant au contenu même des Maximes, J.-J. Rousseau dit avec raison qae c'est un triste livre, puisqu'un grand nombre des réflexions de La Rochefoucauld indiquent l'amour de soi-même comme l'unique mobile de toutes les actions humaines, bonnes ou mauvaises.

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