‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 134 sur 514 · HUITIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

HUITIÈME LIVRE

La Mort et le Mourant, qui commence le huitième livre, est une de* plus belles et certainement la plus grave des fables de La Fontaine. Elle est suivie de la fable si vive et si enjouée: le Savetier et le FVnandei (fab. 2\ que nous reproduisons. Nous remarquons encore dans le mômi livre lOurs et V Amateur des jardins (fab. 10), qui enseigne la grande vérité qu'un sage ennemi vaut souvent mieux qu'un maladroit ami, et U Torrent et la Rivière (fab. 23), qui montre que les apparences sont souvent trompeuses, en bien comme en mal.

LE SAVETIER ET LE FINANCIER * Un savetier chantait du matin jusqu'au soir:

C'était merveille de le voir, Merveille de l'ouïr: il faisait des passages,8

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,

Chantait peu, dormait moins en cor:

C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait, Le savetier alors en chantant l'éveillait;

Et le financier se plaignait

Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? — Par an! ma foi, monsieur,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et je n'entasse guère

Un jour sur l'autre; il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année;

Ghaque jour amène son pain.

Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée? Tantôt plus, tantôt moins: le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

1 Souci est employé ici pour soin.

2 Cette fable est l'original du célèbre Johann der muntre Seifensieder, qui doit probablement son titre à une bévue du traducteur. H aura confondu savetier avec savonnier. Le savetier, qui travaillait à Paris dans une petite échoppe de bois, placée dans un coin perdu, est le véritable type de la pauvreté, et non pas le savonnier, auquel il faut un capital pour s'établir et pour exercer son industrie. * Des roulements de voix ou roulades.

Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes; L'une fait tort à l'autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit: Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône. Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin.

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avait, depuis plus de cent ans,

Produit pour l'usage des gens.

D retourne chez lui: dans sa cave il enserre1

L'argent et sa joie à la fois.

Plus de chant: il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis:

D eut pour hôtes les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'œil au guet; et la nuit

Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus: Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus.

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