LETTRE ADRESSÉE A X. DE POMPONS
interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a fc. comme une liste, dix chefs d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le loisir de répondre. M. Fouquet a dit: ^Monsieur, je ne prét*sds point tirer les choses en longueur; mais je vous supplie de in donner loisir de répondre. Vous m'interrogez, et il semble que m>03 ne vouliez pas écouter ma réponse; il m'est important que je parie. H y a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est jt-te que je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès.* Il * donc fallu l'entendre, contre le gré des malintentionnés; car il est «tain qu'ils ne sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort Mfn répondu sur tous les chefs.1 On continuera de suite, et la chose ira à vite, que je crois que les interrogations finiront cette semaine. Je ntxis de souper à l'hôtel de Nevers; nous avons bien causé, la maltresse in logis2 et moi, sur ce chapitre. Nous sommes dans des inquiétées qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre; car pour toute ii famille du malheureux, la tranquillité et l'espérance y régnent. —
Je viens de recevoir votre lettre; elle vaut mieux que tout ce <^ï je puis jamais écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec :otre cher solitaire. Il me semble que je le vois et que je l'entends iire ce que vous me mandez. Je suis au désespoir que ce ne soit .A*? moi qui aie dit: La métamorphose de Pierrot* en Tartuffe. <>la est si naturellement dit que si j'avais autant d'esprit que vous i*ec croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.
il fout que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie, ^ qui vous divertira. Le Koi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint -Aignan et Dangeau* lui apprennent comme il s'y ^ot prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal, que lui-même ne *:ouva pas trop joli. Un matin il dît au maréchal de Gr amont5 : 'Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez •i vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu'on sait que fepuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons.* U maréchal, après avoir lu, dit au roi: »Sire, Votre Majesté juge ■ivinement bien de toutes choses: il est vrai que voilà le plus sot *■ le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu.« Le Roi se mit à ir*. et lui dit: » N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est bien itt? — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh bien! dit le Eoi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c*e6t moi qui l'ai fait. — Ah! Sire, quelle trahison! que Votre Majesté me le rende; je l'ai lu brusquement. — Non, Monsieur '? maréchal: les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. c U Roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la *C3 cruelle petite chose que Ton puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que '*? Roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là combien il est loin *- connaître jamais la vérité.
1 CTest-à-dire: chefs d 'accusation. 2 M*« du Plessis Guénégaud.
s Sobriquet du chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre; Pierrot est ri la aom du personnage comique dans la pantomime ($an$tt)urft). 4 Le marquis de Dangeau, membre de l'Académie française en 1683. 9 Antoine Ht, duc de Gramont, maréchal de France en 1641.
136 *»• DE SÉVIONÉ (1626— 1696).