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LETTRES ADRESSÉES A M. DE COULANOES

A Paris, ce lundi 16« décembre* 1670.

Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie: enfin une chose dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés, encore cet exemple n'est-il pas juste;2 une chose que Ton ne peut pas croire à Paris (comment la pourrait-on croire à Lyon?); une chose qui fait crier miséricorde à tout le monde; une chose qui comble de joie madame de Bohan et madame d'Hauterive;8 une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront croiront avoir la berlue; 4 une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire; devinez-la: je vous le donne en trois. Jetez-vous votre langue aux chiens ? Eh bien! il faut donc vous la dire: M. de Lauzun5 épouse dimanche au Louvre, devinez qui? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent. Madame de Coulanges dit: » Voilà qui est bien difficile à deviner; c'est madame de la Vallière:6 — Point du tout, Madame. — C'est donc mademoiselle de Retz?7 — Point du tout, vous êtes bien provinciale. — Vraiment nous sommes bien bêtes, dites-vous, c'est mademoiselle Colbert.8 — Encore moins. — C'est assurément mademoiselle de Créquy.9 — Vous n'y êtes pas.c II faut donc à la fin vous le dire: il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du Roi, Mademoiselle, Mademoiselle de . . . Mademoiselle , . . devinez le nom: il épouse Mademoiselle; ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la grande Mademoiselle; Mademoiselle, fille de feu Monsieur;10

1 L'emploi du démonstratif ce devant le jour de la semaine et celui de l'adjectif numéral ordinal pour marquer le quantième du mois ont vieilli. Aujourd'hui on écrirait: lundi 15 (quinze) décembre.

2 M»« de Sévigné veut parler de Marie, sœur de Henri VIII, roi d'Angleterre; qui, trois mois après la mort de Louis XII, son mari, épousa Charles Brandon, duc de Suffolk.

8 La première de ces grandes dames, la duchesse de Bohan, avait épousé, par inclination, un simple gentilhomme sans fortune; la seconde, la fille du duc de Villeroi, avait épousé le marquis d'Hauterive, mariage qui l'avait brouillée avec son père. 4 Terme très familier.

6 Le duc de Lauzun (1632—1723), longtemps le favori de Louis XIV, tomba en disgrâce en 1671, pour avoir offensé la maîtresse du roi, M»» de Montespan. U fut jeté dans la prison de Pignerol, où il resta dix ans, puis il lut envoyé en exil. En 1688, il passa à Londres. Jacques II, menacé par la révolution, le chargea de conduire la reine d'Angleterre en France. Ce voyage, exécuté à travers bien des périls, lui valut le pardon de Louis XIV.

« Longtemps la favorite de Louis XIV.

7 La nièce du fameux cardinal de Retz, l'historien de la Fronde,

6 La seconde fille du ministre. 9 Fille unique et héritière du duc de Créquy.

30 Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XTFT, mort en 1660. On appelait Monsieur, par excellence, \ aîné des frères du roi; on désignait par le mot Madame, sans y rien ajouter, la femme de Monsieur, frère du

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Mademoiselle, petite-fille de Henbi IV; mademoiselle d'Eu, mademoiselle deDombes, mademoiselle deMontpensier, mademoiselle d'Orléans ; Mademoiselle, cousine germaine du Roi : Mademoiselle, destinée au trône ; Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur.1 Voilà on beau sujet de discourir. Si vous criez, si tous êtes hors de 'oos-méme, si vous dites que nous ayons menti, que cela est faux, ;ïon se moque de vous, que voilà une belle raillerie, que cela est •iea ode à imaginer; si enfin vous nous dites des injures: nous trouerons que vous avez raison; nous en avons fait autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire vous feront ~tir si nous disons vrai ou non.

A Paris, ce vendredi 19« décembre 1670. Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hier m soir aux Tuileries, mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes à la joie, aux transports, aux ravissements de la prin- «6e et de son bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose xt déclarée, comme vous avez su. Le mardi se passa à parler, à : étonner, à complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation

* M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et !$ ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage '.ni fut fait le même jour. Elle lui donna donc, en attendant mieux, inatre duchés: le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première ;«rie de France et qui donne le premier rang: le duché de Montrfsskr, dont il porta hier le nom toute la journée; le duché de Saint- F&rgeau, le duché deCh&tellerault: tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fut fait ensuite, où il prit le nom de Montpensier. Le jftdi matin, qui était hier, Mademoiselle espéra que le Boi signerait, ^une il Pavait dit; mais sur les sept heures du soir, Sa Majesté '*-ant persuadée par la Reine, Monsieur et plusieurs barbons2 que 'ette affaire faisait tort à sa réputation, il se résolut3 de la rompre, *t après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, il leur défera, devant M. le Prince,4 qu'il leur défendait de plus songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect, toute la ^omission, toute la fermeté et tout le désespoir que méritait une si CTade chute. Pour Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata *5 pleurs, en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives; et vQt le jour elle n'a pas sorti de son lit, sans rien avaler que des ' ouOlone. Voilà un beau songe, voilà un beau sujet de roman ou k tragédie, mais surtout un beau sujet de raisonner et de parler étertfflement: c'est ce que nous faisons jour et nuit, soir et matin, sans

* i< eu la fille aînée du roi ou du Dauphin ; Mademoiselle, employé abso- *a*nt, désignait la fille aînée de Monsieur, frère du roi, ou la première ^ccene du sang, tant qu'elle était fille.

1 PWKppe de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIV et cousin romain de Mademoiselle. C'est de lui que descend la branche cadette <f U maison de Bourbon (-Orléans), qui est montée sur le trône de *ïtt« en la personne de Louis-Philippe I« (1830—1848).

2 Barbon, terme familier pour désigner un vieillard.

3 Aujourd'hui: se résoudre à, ou: résoudre de. * Le prince de Condé.

138 M°» DE feÉVIGKÉ (1626-1696.)

fin, sans cesse. Nous espérons que vous en ferez autant, E fra ianto vi bacio le mani.1

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