IV. (230.) A Paris, mercredi 23e décembre
Vous avez tous les étonnements que doit donner un
malheur comme celui de M. de Lauzun;5 toutes vos réflexions sont justes et naturelles, tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites; mais in commence à n'y plus penser: voici un bon pays6 pour oublier les malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On le voulut faire Rendre de carrosse7 dans un endroit dangereux; il répondit: »Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi.« Il dit qu'il est très innocent à Tégard du Roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le Roi n'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité •ie son crime. Il crut que Ton le laisserait à Pierre-Encise,8 et commençait à Lyon à faire ses compliments à M. d' Artagnan ; mais quand il sut qu'on le menait à Fignerol, il soupira et dit: Je suis
1 Dépêtrer est le contraire de empêtrer, qui se dit proprement d'un !*ra] dont les pieds se sont embarrassés dans les traits de la voiture.
2 Castra-dire qui transportent, qui excitent V admiration, V enthousiasme. Me n'oserait plus employer aujourd'hui transportant comme adjectif.
1 Voyez page 125. 4 Voyez page 123.
s Voyez page 136, note 5. 6 La cour. 7 Voyez page 122. note 2.
1 Qa Pierre-en-Sàse, ancien château, qui servait de prison d'État. Il
«toit Btwé sur un rocher qui dominait la rive droite de la Saône, à Lyon.
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perdu. On avait grande pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait. Pour vous dire le vrai, elle est extrême.
Le Roi envoya quérir1 le lendemain M. de Marsillac,2 et lui dit : »Je vous donne le gouvernement de Berry qu'avait Lauzun.« Marsillac répondit: »Sire, Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l'honneur que personne du monde, se souvienne,8 s'il lui plaît, que je n'étais pas ami de M. de Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu'elle juge si je dois accepter la grâce qu'elle me fait.« — Le Roi lui dit: »Vous êtes trop scrupuleux, Monsieur le prince: j'en sais autant qu'un autre là-dessus; mais vous n'en devez faire aucune difficulté. — Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses pieds pour la remercier. — Mais, dit le Roi, je vous ai donné une pension de douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux. — Oui, Sire, je la remets entre vos mains. — Et moi, dit le Roi, je vous la redonne encore une fois, et je m'en vais vous faire honneur de vos beaux sentiments.* Eu disant cela, il se tourna vers les ministres, leur conta les scrupules de M. de Marsillac, et dit: » J'admire la différence; jamais Lauzun n'avait daigné me remercier du gouvernement de Berry; il n'en avait pas pris les provisions;4 et voilà un homme comblé de reconnaissance. «s Tout ceci est extrêmement vrai; M. de la Rochefoucauld me le vient de conter.6 J'ai cru que vous ne haïriez pas ces détails; si je me trompais, ma bonne, mandez-le-moi. Le pauvre homme est très mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il m'a bien parlé de vous, et vous aime toujours comme sa fille. Le prince de Marsillac m'est venu voir, e£ l'on me parle toujours de ma chère enfant.
A Paris, mardi 6« janvier 1672.
Le Roi donna hier, 4e janvier, audience à l'ambassadeur de Hollande:7 il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de Bouillon et M. de Créquy8 fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta sa lettre au Roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposât d'en faire la lecture. Le Roi lui dit qu'il savait ce qu'il y avait dans la lettre et qu'il en avait une copie dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans sa lettre, et que messieurs les États9 s'étaient examinés scrnpn-
1 On dirait aujourd'hui: envoya chercher.
2 Le fils de l'auteur des Maximes, le duc de La Rochefoucauld, v. p. 123.
3 On dirait aujourd'hui: Que Votre Majesté se souvienne.
4 On appelait lettres de provisions ou simplement provisions l'ordre royal qui conférait un ministère ou le gouvernement d'une province.
5 On dirait aujourd'hui: pénétré de reconnaissance. • On dit maintenant: vient de me le conter.
7 Pierre Grotius, fils de Hugo Grotius, l'auteur du traité: De iure beUi et pacis.
8 Le duc de Bouillon était grand-chambellan de France, et le duc de Créquy premier gentilhomme de la chambre du roi.
9 C'est-à-dire les États généraux, autorité suprême de la république des Sept- Provinces- Unies de la Hollande.
l^sement, pour voir ce qu'ils avaient pu faire qui déplût à Sa Majesté; ro'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre Hjr eux; qu'ils étaient prêts de1 satisfaire Sa Majesté dans tout ce ;i*il lui plairait ordonner, et qu'ils la suppliaient de se souvenir des Vantés que les rois ses prédécesseurs avaient eues pour eux, auxquels ifc devaient toute leur grandeur. Le Roi prit la parole, et avec une irajesté et une grâce merveilleuse, dit „ qu'il savait qu'on excitait ses T.nemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de b? se pas laisser surprendre, et que c'est ce qui l'avait obligé de se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin qu'il fût en état <fr se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et ■z au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour *i gloire et pour le bien de son État;2 et fit un signe de tête à 'ambassadeur, qui lui fit comprendre qu'il ne voulait pas de réplique. La lettre s'est trouvée conforme au discours de l'ambassadeur, hormis •ia'efle finissait par assurer Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle • rdonnerait, pourvu qu'il ne leur en coûtât point de se brouiller «w leurs alliés.