‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 167 sur 514 · I. MORT DS TURENNE · texte numérisé non relu

I. MORT DS TURENNE

Il passe le Khin et trompe la vigilance d'un général habile et prévoyant. H observe les mouvements des ennemis. H relève le courage des alliés. H ménage la foi suspecte et chancelante des voisins. Il Ate aux uns la volonté, aux autres les moyens de nuire; et, profitant de toutes ces conjonctures importantes qui préparentles grands et glorieux événements, U no laisse rien à la fortune de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent ôter. Déjà frémissait dans son camp l'ennemi confus et déconcerté; déjà prenait F essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces. Ces foudres de bronze que l'enfer a inventés pour la destruction des hommes, tonnaient de tous côtés pour favoriser et pour précipiter cette retraite, et laFranoe en suspens attendait le succès d'une entreprise qui, selon toutes les règles de la guerre, était infaillible.

Hélas! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La Providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perte d'une bataille. Il en devait coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la sienne propre, et tout ce que nous pouvions gagner ne valait pas ce que nous allions perdre. O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires! Pour accomplir vos volontés et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que votre puissance avait élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez, quand il vous plaît, ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées.

N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique, que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui Ta frappé, que je fasse crier son sang comme celui d'Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorée. Dans les pertes médiocres on surprend ainsi la pitié des auditeurs, et, par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu'on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur et rouvre lui-môme sa plaie; et le coeur, pour être touché, n'a pas besoin que l'imagination soit émue.

Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours. Je me trouble, messieurs; Turenne meurt: tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur et ra-

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nimé par la vengeance; tout le camp demeure immobile. Lies blés» pensent à la perte qu'ils ont faite, et non pas aux blessures qu'i ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur lei général mort. L'armée en deuil est occupée à lui rendre les devoL funèbres; et la renommée, qui se plaît à répandre dans l'univers h accidents extraordinaires, va remplir toute l'Europe du récit glorieu de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort.

Que de soupirs alors! que de plaintes! que de louanges retentisseï dans les villes, dans la campagne! L'un, voyant croître ses moisson bénit la mémoire de celui à qui il doit l'espérance de sa récolte l'autre, qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a reçu de se pères, souhaite une éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordre et des cruautés de la guerre. Ici l'on offre le sacrifice adorable d Jésus-Christ pour l'ftme de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pou le bien public ; là on lui dresse une pompe funèbre, où l'on s'attendai de1 lui dresser un triomphe. Chacun choisit l'endroit qui lui parai le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge et chacun, s'interrompant lui-même par ses soupirs et par ses larme-5 admire le passé, regrette le présent et tremble pour l'avenir. Ains tout le royaume pleure la mort de son défenseur, et la perte d'ui homme seul est une calamité publique.

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