‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 174 sur 514 · IL BRITANNICUS · texte numérisé non relu

IL BRITANNICUS

Les Annales de Tacite (XIII, 15 — 17) ont fourni à Racine le sujet de Britannicus. L'historien romain raconte qu' Agrippine, mère de Néron, irritée de la disgrâce de l'affranchi Pallas, menaça son fils, s'il refusait de lui obéir, de faire valoir les droits de Britannicus à l'empire. Ce jeune prince, fils de l'empereur Claude, n'était âgé que de quatorze ans. Cependant il avait déjà laissé échapper quelques marques de fierté qui prouvaient qu'il n'était pas insensible à l'injure que l'élévation de Néron lui avait faite. Néron, craignant que Britannicus ne fût appuyé par Agrippine, résolut la mort du jeune prince. Le poison, commandé par l'empereur, éprouvé par les soins de l'empoisonneuse Locuste, fut mêlé à de l'eau et présenté à Britannicus au milieu d'un festin. L'effet en rat prompt comme réclair. Les deux confidents de Néron, Burrhus et Sénèque, n'avaient pas eu connaissance de ce projet d'empoisonnement; mais lorsqu'il rat consommé, ils continuèrent à servir Néron. Ce crime fut commis l'an 56 après J.-C.

C'est but ces données de l'historien romain que le poète français a tracé le plan de sa tragédie. Racine suppose que Britannicus a dix-sept ans à peu près et qu'il aime Junie (Iunia Calvina), dont Tacite parle dans le 12« livre de ses Annales. Il ne fait qu'user de son droit de poète en donnant à Junie un caractère démenti par l'histoire et en faisant de Narcisse à la fois le confident de Britannicus, qu'il trahit, et le complice de Néron.

Du reste, ce n'est pas le jeune Britannicus, quelque intérêt que l'on prenne à son malheureux sort, qui est le véritable héros de la tragédie, mais bien Néron lui-même, et Racine aurait très bien pu, en tète de sa pièce, substituer son nom à celui de Britannicus. „Le triomphe d'une nature perverse sur les soins étales espérances d'une éducation prudente; l'éveil d'une âme féroce qui, pliée, pendant le sommeil des passions, à des habitudes morales qu'elle n'aime ni ne hait, à la première rencontre du crime reconnaît son élément et s'y précipite avec une indomptable impétuosité; la crise terrible qui va décider dans une destinée individuelle du sort d'un empire et de celui du monde: tel est le véritable sujet de la tragédie de Britannicus*.1

Au premier acte, nous voyons Agrippine attendre avec impatience le réveil de son fils pour lui demander compte de l'enlèvement de Junie, fiancée de Britannicus. Enfin Burrhus vient lui annoncer qu'elle ne peut voir Néron, retenu par des affaires d'État.

Déjà, par une porte au public moins connue, L'un et l'autre consul vous avaient prévenue .... Agrippine accuse l'ingratitude de Néron, qui lui doit son élévation; elle se plaint des procédés de Burrhus et de Sénèque, qui abusent contre elle de l'autorité qu'elle leur a déléguée. Burrhus répond avec dignité que l'empereur doit régner, et que ses ministres ne sont responsables qu'envers l'Étal Vous m'avez de César confié la jeunesse, Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir? Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde. Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde. J'en dois compte, Madame, à l'empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah! si dans l'ignorance il le fallait instruire,9 N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire?

1 Paroles de Vinet. 2 Racine prend ici instruire dans son sens

étymologique. En prose on dirait plutôt: élever dans l'ignorance.

BBITANVIGUS (àCTE I et II). 173

Pourquoi de 8a conduite éloigner les flatteurs? Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs? La cour de Claudius, en esclaves fertile, Pour deux que l'on cherchait, en eût présenté mille, Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir: Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

Agrippine est peu satisfaite de la réponse de Burrhus. Elle veut avant tout savoir les desseins que Néron a sur Junie: Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur.

Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie?

Burrhus cherche à excuser Néron, en disant à Agrippine: Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle; Que le sang; de César ne se doit allier Qu'à ceux à qui César le veut bien confier.

Agrippine voit dans ces paroles le dessein de rompre les fiançailles ie Britannicus et de Junie, qui sont son ouvrage. Ses plaintes sur la conduite de Néron deviennent si amères que Burrhus ne croit plus devoir H écouter. Il cède la place à Britannicus, qui s'approche accompagné de son confident Narcisse.

Agrippine s'empresse de témoigner à Britannicus l'intérêt qu'elle prend isa cause. Demeuré seul avec le jeune prince, le. traître Narcisse excite l'ambition de Britannicus et caresse son espoir de vengeance.

Au deuxième acte, Néron a donné un ordre d'exil contre l'affranchi P allas, qui ippuie de son influence l'ambition d' Agrippine. Resté seul avec Narcisse, il avoue qu'il n'a pas vu impunément les charmes de Junie. Il l'aime, mais J hésite à lui sacrifier Octavie, son épouse. Narcisse combat ces scrupules par les arguments familiers aux flatteurs et aux corrupteurs des princes.

Cependant Junie parait; elle allait chez Octavie. Néron la retient pour loi parler de son amour et de l'intention qu'il a de l'épouser, après avoir répudié Octavie. Il lui fait entrevoir sa passion; mata comme elle a l'air de n pas le comprendre, il lui déclare brusquement qu'elle ne doit plus songer à Britannicus, à qui elle est cependant fiancée. Il lui dit (TI. 3):

Test à moi seul, Maaame, a répondre de vous; Et je veux de ma main vous choisir un époux.

Jura. Ah! Seigneur, songez-vous que toute i autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance?

Nébos. Non, Madame, l'époux dont je vous entretiens Peat sans honte assembler vos aïeux et les siens; V<ras pouvez, sans rougir, consentir à sa flamme.1

Jura. Et quel est donc, Seigneur, oet époux?

NÉRoar. Moi, Madame.

Jtoie. Vous?

Nébon. Je vous nommerais, Madame, un autre nom, Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron. Oui, pour vous faire un choix où2 vous puissiez souscrire, rai parcouru des yeux la cour, Borne et l'empire. Pras f ai cherché, Madame, et plus je cherche encor En quelles mains je dois confier ce trésor,

1 Voyez page 11, note 1.

2 On dirait en prose: auquel vous puissiez souscrire, v. page 70, note 5.

Plus je vois que César, digne seul de vous plaire,

En doit être lui seul l'heureux dépositaire,

Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains

A qui Rome a commis1 l'empire des humains.

Vous-même, consultez vos premières années.

Claudius à son fils les avait destinées;

Mais c'était en un temps où de l'empire entier

Il croyait quelque jour le nommer l'héritier.

Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire,2

C'est à vous de passer du côté de l'Empire.

En vain de ce présent ils m'auraient honoré,

Si votre cœur devait en être séparé;

Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes;

Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes

Des jours toiyours à plaindre et toujours enviés,

Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.

Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage:

Home, aussi bien que moi, vous donne son suffrage,

Répudie Octavie, et me fait dénouer

Un hymen que le ciel ne veut point avouer.3

Songez-y donc, Madame, et pesez en vous-même

Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime,

Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés*

Digne de l'univers à qui vous vous devez.

Junie. Seigneur, avec raison je demeure étonnée. Je me vois, dans le cours d'une même journée, Comme une criminelle amenée en ces lieux; Et lorsqu'avec frayeur je parais à vos yeux, Que sur mon innocence à peine je me fie, Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie. J'ose dire pourtant que je n'ai mérité Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité. Et pouvez-vous, Seigneur, souhaiter qu'une fille Qui vit presque en naissant éteindre sa famille, Qui dans l'obscurité nourrissant sa douleur, S'est fait une vertu conforme à son malheur,

I Commettre, dans le sens du latin commiUere (confier), est très fréquent dans Racine et dans les auteurs contemporains.

Reprenez le pouvoir que voub m'avez commis. (COBNBlLLE, Gm*o>iy,3.)

Je vous rends le dépôt que vous m'avez commis. (Racine, Athaiw, u, ?4

II commet à Josué ce qui reste à faire. (BOSSUET, huu unit. 27, s.)

* On dit aujourd'hui: Loin de les contredire. Du reste contredire à qn, était déjà un archaïsme du temps de Racine. Cette construction, conforme au latin, est familière aux écrivains du vieux langage. L'historien Froissart (1337—1410) dit: H n'y eust nul qui contredistni rèpKquast à sa parole. Connûmes (1446 — 1609) écrit: Le duc de Bourgogne défait, oncques puis ne trouva le roi de France homme qui osast lever la teste contre lui ni contredire à son vouloir.

3 C'est-à-dire: ne veut pas bénir. Octavie n'avait pas eu d'enfants.

4 C'est-à-dire: trop longtemps tenus dans V ombre.

BRITANNICUS (ACTE H, SCÈNE IIl). 175

Passe subitement de cette nuit profonde

Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde,

Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,1

Et dont une autre enfin remplit la majesté?

Néron. Je vous ai déjà dit que je la répudie. Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. .Vaccusez point ici mon choix d'aveuglement; Je tous réponds de vous: consentez seulement. Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire; Zt ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d'un refus, sujet au repentir.

JnnE. Le ciel connaît, Seigneur, le fond de ma pensée. h ne me flatte point d'une gloire insensée: Je sais de vos présents mesurer la grandeur; Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur, Pins Û me ferait honte, et mettrait en lumière Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière.2

Nébon. C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin, Madame; et l'amitié ne peut aller plus loin. Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère. La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère; Et pour Britannicus . . .

Junie. Il a su me toucher, Soigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher. 'Vtte sincérité sans doute est peu discrète; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète. Absente de la cour, je n'ai pas dû penser, *igneurt qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer. Panne Britannicus. Je lui fus destinée Quand l'Empire devait suivre son hyménée. Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté, "*s honneurs abolis, son palais déserté, U fuite d'une cour que sa chute a bannie, Nfflt autant de liens qui retiennent Junie. Tout ee que vous voyez conspire à vos désirs; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs. L'Empire en est pour vous l'inépuisable source; On. si quelque chagrin en interrompt la course,8 Tout l'univers, soigneux de les entretenir, ^empresse à l'effacer de votre souvenir. Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse, 0 ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse,4

1 On dirait en prose: soutenir Védat d'un rang.

1 Octavie qu'Agrippine avait fait épouser à Bon fila Néron, était fille de

• anperenr Claude et sœur de Britannicus. C'est & cette illustre origine que •tanie fait allusion en l'oppelant héritière du rang d'impératrice qu'elle occupe.

k Ordinairement on dit: le cours des plaisirs; mais course exprime 3*ox la succession rapide des fêtes de la cour de Néron.

* On dit aujourd'hui: s'intéresser au sort de gn. S'intéresser dans ne

* dit plus que dans un sens commercial: s'intéresser dans une entreprise.

176 ftAHKE (1839-1699).

Et n'a pour tous plaisirs, Seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

Néron. Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie, Que tout autre que lui me paierait de sa rie. Mais je garde à ce prince un traitement plus doux. Madame, il va bientôt paraître devant vous.

Junib. Ah! Seigneur, vos vertus m'ont toqjours rassurée.

Néron. Je pouvais de ces lieux lui défendre l'entrée; Mais, Madame, je veux prévenir le danger Où son ressentiment le pourrait engager. Je ne veux point le perdre. Il vaut mieux que lui-même Entende son arrêt de la bouche qu'il aime. Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous, Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux. De son bannissement prenez sur vous l'offense; Et, soit par vos discours, soit par votre silence, Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.

Junie. Moi! que je lui prononce un arrêt si sévère! Ma bouche mille fois lui jura le contraire. Quand même jusque là je pourrais me trahir,1 Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m'obéir.

Néron. Caché près de ces lieux, je vous verrai, Madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre âme. Vous n'aurez point pour moi de langages secrets:2 J'entendrai des regards8 que tous croirez muets; Et sa perte sera l'infaillible salaire D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.

Jttndb. Hélas! si j'ose encor former quelques souhaits, Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais.

Cependant Britannicus parait, et le langage de Junie, qu'il prend poui l'aveu de sa trahison, le met au désespoir. Néron, plus clairvoyant, a cornpris, jusque dans le silence de Junie, quelle est la violence de son amour Mais l'obstacle l'irrite sans l'arrêter: il le forcera à la manière des tyrans,

Au commencement du troisième acte, Burrhus annonce à Néron qw dallas obéira à Tordre qu'il a reçu: puis il essaya vainement de détolirnei l'empereur de son amour pour Junie. Le caractère de Néron commence 3 se dévoiler, et Burrhus entrevoit les fureurs auxquelles va se livrer son élève. Cependant il l'excuse encore auprès d'Agrippine, qui exhale 84 colère en plaintes et en menaces.

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