IV. IPHIGENIE EN AUL1DE
Tout le monde connaît la fable du sacrifice d'Iphigénie. Un calme opiniâtre arrêtant trop longtemps Tannée des Grecs â. Aulis, le devin Calchas déclara que Diane, irritée contre Agamemnon, ne pouvait être apaisée que par le sang d'Iphigénie, fille de ce prince. Agamemnon, après avoir lutté longtemps, accorda son enfant aux sollicitations des rois ligués; mais Diane apaisée mit à la place d'Iphigénie une biche, qui lui fut immolée, et transporta la fille d'Agamemnon en Tauride, où elle la fit prêtresse de son culte.
Euripide, dont la tragédie a servi de modèle à celle de Racine, a suivi cette version du mythe. Le poète français, ayant besoin d'un dénoûment qui ne dépendit pas du merveilleux de la fable, suivit une autre version qu'il trouvait dans Pausanias. Selon cet auteur, on sacrifia une autre Iphigénie, fille d'Hélène et de Thésée, que la femme de Ménélas n'avait osé avouer pour sa fille. Racine suppose que cette seconde Iphigénie, qui ignore son nom et son origine, a été faite prisonnière à Lesbos par Achille et
1 Encore une rime j>our les yeux; car dans fier Yt est prononcée et dans foyer elle est muette.
2 nAit Hannibal Romanos vinci non nisi armis suis posse, nec Italiam aliter quam Italicis viribus subigi." (Justin. XXX, 6.)
9 Aulis, que Racine a traduit par AuUde, est un petit port de Béotie. Aujourd'hui l'expression en AuUde, que l'usage a consacrée, ne peut en français s'entendre que d'un pays, et il n'y a jamais eu de contrée de ce nom. Ménage, dans ses Observations sur la langue français* (1672) nous dit qu'autrefois on employait aussi en devant les noms des villes commençant par une voyelle et devant quelques autres, et que Ton disait p. e. en Arles, en Avignon, en Jérusalem. Cependant Racine fait bien de l'Aulide une contrée, puisque, dans Iphigénie { Acte I, Scène I), il dit deux fois dans YAulùie.
1VU10É1I1S EN AtiUDB (ACTE Y, SCÈNE Vl). 191
menée à» Aulis, sons le nom d'Ériphile. Le poète français s'est encore èm d'autos points essentiels, éloigné de l'économie de la fable dn poète pw. Dans Euripide, le roi Agamemnon, pour faire Tenir an camp sa femme Clytemnestre et sa fille Iphigénie, prend pour prétexte un prétendu projet de mariage avec Achille. Celui-ci rencontrant CBytemnestre, est salué par elle comme son gendre; la ruse d'Agamemnon se découvre, la reine, instruite par un esclave du terrible sort qui attend son enfant, implore le secours d'Achille. Il le lui promet, mais tout le camp se révolte rentre lui, ses Myrmidons les premiers, et il ne peut rassembler qu'un petit nombre de guerriers, avec lesquels il vent néanmoins tenter la détone <f Iphigénie. Achille y renonce quand il la voit résignée à subir son wrt par dévouement à la patrie et pour obéir à la volonté des dieux.
Dans la pièce de Racine, non-seulement le projet de mariage entre Iphigénie et Achille est réel, mais les futurs époux brûlent lun pour iutre de l'amour le plus ardent, et Achille entreprend la défense dlpkigénie en amant outragé. De plus, le poète français a donné à I^énie, fille d'Agamemnon, une rivale perfide dans j autre Iphigénie ÉnphOe), dont la mort est ainsi motivée. Cette intrigue a le tort de moderniser les caractères et les situations de la pièce. Achille devient un noble paladin, qui ne recule devant aucun danger pour sauver sa dame. Le langage des héros et des héroïnes de la tragédie finit par lui oter <* qu'eue pourrait encore conserver de cachet antique.
(Test là, en général, le côté faible de la tragédie française quand elle traite un sujet d'histoire ancienne. La plupart des Français sont trop épris fe leur théâtre classique, cour voir ou pour avouer ce défaut. Quelques •qrits non prévenus parmi eux en ont pourtant été frappés. „La rage 4 «anoblir, le ton de cour, dit Paul-Louis Courier,1 infectant le théâtre et la cour de Louis XIV, gâtèrent d'excellents esprits, et sont encore cause qa'on se moque de nous à juste raison. Les étrangers crèvent de rire juod ils voient, dans nos tragédies, le seigneur Agamemnon et le seigneur Adule qui lui demande raison, aux yeux de tous les Grecs, et le seigneur Onste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine/
Nous ne reproduisons de la pièce d'Iphigénie que le récit du sacrifice, ex Racine met dans la bouche d'Ulysse. C'est par ce personnage qu'il >mplaee celui de Ménélas de la tragédie d'Euripide.