‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 188 sur 514 · PHÈDRE, ŒNONE · texte numérisé non relu

PHÈDRE, ŒNONE

Œnone. Il faut d'un vain amour étouffer la pensée, Madame. Rappelez votre vertu passée:

l* Roi, qu'on a cru mort, va paraître à vos yeux; Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux. U peuple, pour le voir, court et se précipite. Je sortais par votre ordre, et cherchais Hippolyte, Lorsque jusques au ciel mille cris élancés . . .

Phèdre. Mon époux est vivant, Œnone, c'est assez, rai fiait l'indigne aveu d'un amour qui l'outrage; Il vit: je ne veux pas en savoir davantage.

Œnone. Quoi?

Phèdre. Je te l'ai prédit; mais tu n'as pas voulu, ^cr mes justes remords tes pleurs ont prévalu. Je mourais ce matin digne d'être pleurée; •J'ai snivi tes conseils: je meurs déshonorée.

Œnone. Vous mourez?

Phèdre. Juste ciel! qu'ai-je fait aujourd'hui? ïon époux va paraître, et son fils avec lui. Je Terrai le témoin de ma flamme adultère 'teemr de quel front j'ose aborder son père, U cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés, Lœfl humide de pleurs, par l'ingrat rebutés! Penses-tu que, sensible à l'honneur de Thésée, K lui cache l'ardeur dont je suis embrasée?

1 Cette épée est de l'invention de Sénèque. Dans le poème latin, frppolyt* la jette loin de lui, parce que Phèdre Ta souillée en la touchant . . . Contactas ensis deserat castum latus.

Laissera-t-il trahir et son père et son roi?

Pourra-t-il contenir l'horreur qu'il a pour moi?

Il se tairait en vain. Je sais mes perfidies,

Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies

Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix,

Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes.

Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes

Vont prendre la parole, et prêts à m'accuser,

Attendent mon époux pour le désabuser.

Mourons. De tant d'horreurs qu'un trépas me délivre.

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?

La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

Je ne crains que le nom1 que je laisse après moi.

Pour mes tristes enfants quel affreux héritage!

Le sang de Jupiter doit enfler leur courage;

Mais quelque juste orgueil qu'inspire un sang si beau,

Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

Je tremble qu'un discours, hélas! trop véritable,

Un jour ne leur reproche une mère coupable.

Je tremble qu'opprimés de ce poids odieux

L'un ni l'autre8 jamais n'osent lever les yeux.

Œnone. H n'en faut point douter, je les plains l'un et l'autre; Jamais crainte ne fut plus juste que la vôtre. Mais à de tels affronts pourquoi les exposer? Pourquoi contre vous-même allez-vous déposer? C'en est fait: on dira que Phèdre, trop coupable, De son époux trahi fuit l'aspect redoutable. Hippolyte est heureux qu'aux dépens de vos jours Vous-même en expirant appuyez8 ses discours. A votre accusateur que pourrai-je répondre? Je serai devant lui trop facile à confondre. De son triomphe affreux je le verrai jouir, Et conter votre honte à qui voudra l'ouïr. Ah! que plutôt du ciel la flamme me dévore! Mais ne me trompez point, vous est-il cher encore? De quel œil voyez-vous ce prince audacieux?

Phèdre. Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux.

Œnone. Pourquoi donc lui céder une victoire entière? Vous le craignez. Osez l'accuser la première Du crime dont il peut vous charger aujourd'hui. Qui vous démentira?4 Tout parle contre lui:

1 C'est-à-dire: l& réputation. 2 Licence poétique pour niVun tti V attire.

8 Racine a écrit appuyez et Ta maintenu dans toutes les éditions. Les éditeurs ont mis plus tard le subjonctif appuyiez. 4 Regeramus ipsi crimen, atque ultro impiam

Venerem arguamua. Scelere velandum est scelus;

Tutissimum est inferre, cum timeas, gradum.

Ausœ priores sîmus, an passœ nefas,

Sécréta cum sit culpa, quis testis sciet? (Sén. Hipp., H, 720.)

PHÈDRE (ACTE m, SCÈNE ID, ACTE IV). 201

Son épée en vos mains heureusement laissée, Votre trouble présent, votre douleur passée, Son père par vos cris dès longtemps prévenu, Et déjà son exil par vous-même obtenu.

Phèdre. Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence?

Œxokb. Mon zèle n'a besoin que de votre silence. Tremblante comme vous, j'en sens quelques remords. Tons me verriez plus prompte affronter mille morts. Mais puisque je vous perds sans ce triste remède, Votre vie est pour moi d'un prix à qui tout cède. Je parierai. Thésée, aigri par mes avis, Bornera sa vengeance à l'exil de son fils. Tn père, en punissant, Madame, est toujours père: Un supplice léger suffit à sa colère.

Mais le sang innocent dût-il être versé, Que ne demande point votre honneur menacé? Cest un trésor trop cher pour oser le commettre.1 Quelque loi qu'il vous dicte, il faut vous y soumettre, Madame; et pour sauver votre honneur combattu,2 D faut immoler tout, et même la vertu. On rient; je vois Thésée.

Phèdre. Ah! je vois Hippolyte; Dans ses yeux insolents je vois ma perte écrite. Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi, Dans le trouble où je suis, je ne puis rien pour moi.

Thésée parait. Il veut embrasser son épouse; mais elle, confuse, l'arrête et lui dit:

Je ne mérite plus ces doux empressements. Vous êtes offensé. La fortune jalouse N'a pas en votre absence épargné votre épouse. Indigne de vous plaire et de vous approcher, Je ne dois désormais songer qu'à me cacher.

Après la sortie de Phèdre, on voit entrer Hippolyte. Il vient tout troublé demander à son père la permission de quitter les lieux qu'habite m belle-mère. En vain le roi le presse-t-il d'éclaircir le mystère que cette demande et les paroles de Phèdre semblent cacher, Hippolyte refuse de parler.

An quatrième acte, Œnone, ne voyant plus d'autre moyen de sauver ftonneur de la reine, accuse Hippolyte du crime dont Phèdre seule est •^ipable. Thésée, saisi d'indignation et d'horreur accable son fils de sanglants reproches. Hippolyte, ne pouvant se résoudre à révéler à son ^re l'horrible vérité, proteste pourtant de son innocence. Thésée, hors 4» lui, invoque Neptune, qui lui a promis d'exaucer le premier de ses vœux.

Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père. J'abandonne ce traître à toute ta colère; Etouffe dans son sang ses désirs effrontés: Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.

1 Commettre, exposer, compromettre. Racine s'en est encore une fois Tri dans le même sens:

Aux affronta d'un refus craignant de vous commettre. (Jph. II., 4.) 1 ^Combattu pour attaqué, qui ne rimerait pas avec vertu", geruzez.

Pendant qu'Hippolyte, livré à la vengeance du dieu Neptune, court i une perte certaine, Phèdre, en proie aux plus violents remords, vient d'elle-même trouver Thésée. Déjà elle est sur le point de tout avouer, lorsqu'elle apprend qu'Hippolyte aime Aride. Les fureurs de la jalousie lui ferment la bouche. Quand elle a rejoint Œnone, elle lui confie ce qu'elle vient d'entendre.

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