‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 187 sur 514 · ACTE I, SCÈNE m · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE m

PHÈDRE, ŒNOKE.

Phèdre (parlant d'une vous presque éteinte). N'allons point plus avant; demeurons, chère Œnone. J* ne m» sortions plus: ma force m'abandonne;

C Ftets, JhMiff 4ê UtUratmn fronçai". 10f éd. 13

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,1 Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. Hélas! (Elle s'assied,)

Œnone. Dieux tout-puissants, que nos pleurs tous apaisent!

Phèdre. Que ces vains ornements, que ces Toiles me pèsent! Quelle importune main, en formant tous ces nœuds, A pri6 soin sur mon front d'assembler mes cheveux? Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire.

(Enone. Comme on voit tous ses vœux l'un l'autre se détruire! Vous-même, condamnant vos injustes desseins, Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains; Vous-même, rappelant votre force première, Vous vouliez tous montrer et reToir la lumière. Vous la voyez, Madame; et prête à vous cacher, Vous haïssez le jour que vous veniez chercher?

Phèdre. Noble et brillant auteur d'une triste famille, Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille, Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.2

(Enone. Quoi? vous ne perdrez point cette cruelle envie? Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie, Faire de votre mort les funestes apprêts?

Phèdre. Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,8 Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?

Œnone. Quoi! Madame?

Phèdre. Insensée, où suis-je? et qu'ai-je dit? Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit? Je l'ai perdu: les dieux m'en ont ravi l'usage.4 Œnone, la rougeur me couvre le visage:

Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs; Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.

Œnone. Ah! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence Qui de vos maux encore aigrit la violence. Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,

1 Voyez page 15, note 3.

2 Pasiphaë, mère de Phèdre, épouse de Hinos, fille du die* Helios.

8 M. Francis Wey (Remarques sur la langue fr., I, 103) blâme sévèrement Racine „d'avoir accolé au mot poussière le malencontreux artectif noble*. La poussière des chemins, dit-il, ne saurait être noble*. Il ne s'agit pas ici de la poussière des chemins, mais de celle de l'arène. Phèdre se figure Hippolyte sur son char, vainqueur dans l'arène.

Sunt quos curriculo pulverem Olympicum

Collegisse iuvat; metaque fervidis

Bvitata rôtis, palmaque nobilis

Terrarum dominos evehit ad deos. Horace, Odes, I, 1. C'est à ces vers que Racine a pensé en parlant d'une noble poussière. 4 Jvcxayoç i/tS9 xi jiot* tiçyaaâ/btréy;

not naçtnlayxd-rjv fràyu^ aVa^f >

ifjtdyijy^ CrtiCûy âaiftovoç £rjj.

Malheureuse, qu'ai-je fait? où me suis-je égarée loin du bon sens? J'étais insensée, je suis tombée par la vengeance d'un dieu. (But., Mipp. 239.)

PHÈDRE (ACTE I, SCÈNE IIl). 105

Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours? Quelle fureur les borne au milieu de leur course? Vuel charme ou quel poison en a tari la source? Les ombres par trois fois ont obscurci les deux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux, Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure Depuis que votre corps languit sans nourriture. A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter? De quel droit sur vous-même osez-vous attenter? Vous offensez les dieux auteurs de votre vie; Vous trahisses l'époux à qui la foi vous lie; Vous trahissez enfin vos enfants malheureux, Vue vous précipitez sous un joug rigoureux. •Songez qu'un môme jour leur ravira leur mère, Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère. A ce fier ennemi de vous, de votre sang, 'efîls qu'une Amazone a porté dans son flanc, 'HHippolyte ....

Phèdre. Ah, dieux!

Œnone. Ce reproche vous touche?

Phèdre. Malheureuse! quel nom est sorti de ta bouche?

Œsoke. Hé bien! votre colère éclate avec raison: J'aime à vous voir frémir à ce funeste nom. Virez donc: que l'amour, le devoir vous excite. Virez, ne Bouffirez pas que le fils d'une Scythe, Attablant vos enfants d'un empire odieux, Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux. ïais ne différez point: chaque moment vous tue. Réparez promptement votre force abattue, Taudis que de vos jours, prêts à se consumer, L* flambeau dure encore, et peut se rallumer.

Phèdre. J'en ai trop prolongé la coupable durée.

Œxone. Quoi! de quelques remords êtes-vous déchirée? tyuel crime a pu produire un trouble si pressant? Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent?1

Phèdre. Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles. Mût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles!

Œsoee. Et quel affreux projet avez-vous enfanté Itat votre cœur encor doive être épouvanté?

Phèdre. Je t'en ai dit assez. Épargne-moi le reste. k meure, pour ne point faire un aveu si funeste.

Œsose. Mourez donc, et gardez un silence inhumain; y*i* pour fermer vos yeux cherchez une autre main. '^oiqa'fl V0U8 re8te à peine une faible lumière, K'D âme chez les morts descendra la première. ïîîle chemins ouverts y conduisent toujours, -t ma juste douleur choisira les plus courts.

1 TP. 'Jyvàç fàiv, i naï, /ctyaç aï/ticcroç yiçttç; +A. Jtkiçiç (ik* u/y*i, ff^v <f !*/«* plu* pu ta. UxocrricE: Ma fille, tes mains sont pourtant pures de sang? — ïiïbU: Met mains sont pures, mais mon cœur est souillé. (Eur. Hipp. 316.)

Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue? Songez-vous qu'en naissant mes bras fous ont reçue? Mon pays, mes enfants, pour tous j'ai tout quitté, Réserviez-vous ce prix à ma fidélité?

Phèdre. Quel fruit espères-tu de tant de violence? Tu frémiras d'horreur si je romps le silence.

Œnone. Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux! A l'horreur de vous voir expirer à mes yeux?

Phèdre. Quand tu sauras mon crime et le sort qui m'accable. Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable.

Œnone. Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

Phèdre. Tu le veux. Lève-toi.

Œnone. Parlez, je vous écoute.

Phèdre. Ciel! que lui vais-je dire, et par où commencer?

Œnone. Par de vaines frayeurs cessez de m'offenser.

Phèdre. 0 haine de Vénus! 0 fatale colère! Dans quels égarements l'amour jeta ma mère!

Œnone. Oublions-les, Madame; et qu'à tout l'avenir1 Un silence éternel cache ce souvenir.

Phèdre. Ariane, ma sœur, de quel amour blessée Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!

Œnone. Que faites-vous, Madame? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui?

Phèdre. Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.

Œnone. Aimez-vous?

Phèdre. De l'amour j'ai toutes les fureurs.

Œnone. Pour qui?

Phèdre. Tu vas ouïr le comble des horreurs. J'aime .... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne. J'aime ....

Œnone. Qui?

Phèdre. Tu connais ce fils de l'Amazone, Ce prince si longtemps par moi-même opprimé?

Œnone. Hippolyte? Grands dieux!

Phèdre. C'est toi qui l'as nommé!9

Œnone. Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glace. O désespoir! 0 crime! ô déplorable race! Voyage infortuné! Rivage malheureux, Fallait-il approcher de tes bords dangereux?

Phèdre. Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée, Mon repos, mon bonheur semblait être affermi; Athènes me montra mon superbe ennemi.

1 On dirait en prose: à tout jamais, ou: à jamais, * TP. 'InnoXvTW avâ^ç; *A. lov xéi\ ovx ifiov xhSuç. La NOURRICE: Ta dis Hippolyte? — Phèdre : Ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est toi. (Euripide, Mipp., v. 362.)

PHÈDRE (ACTE I, SCÈNE m). 197

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue;

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue;

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler;

Je sentis tout mon corps et transir et brûler;

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables;

Bon sang qu'elle poursuit tourments inévitables.

Par des vœux assidus je crus les détourner:

Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner;

De victimes moi-même à toute heure entourée,

Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.

D'an incurable amour remèdes impuissants!

En vain sur les autels ma main brûlait l'encens:

Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,

J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,

Même au pied des autels que je faisais fumer,

J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.

Je l'évitais partout. O comble de misère!

Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.

Contre moi-même enfin j'osai me révolter:

•J'excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,

l'affectai les chagrins d'une injuste marâtre;

Je pressai son exil, et mes cris éternels

L'arrachèrent du sein et des bras paternels.

Je respirais, Œnone; et, depuis son absence,

Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence.

Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,

I>e son fatal hymen je cultivais les fruits.

Vaines précautions! Cruelle destinée!

Par mon époux lui-même à Trézène amenée,

J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné:

Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.

Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée:

C'est Vénus toute entière1 à sa proie attachée.

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur;

J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,

Et dérober au jour une flamme si noire:

Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats;

Je t'ai tout avoué; je ne m'en repens pas,

Pourvu que, de ma mort respectant les approches,

Ta ne m'affliges plus par d'injustes reproches,

Et que tes vains secours cessent de rappeler

î*n reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.

Phèdre est résignée à la mort, lorsque la nouvelle imprévue de la mort ^Thésée change tout à coup la face des choses. Œnone rappelle à Hiédre, d'un côté, que son devoir est d'assurer le trône d'Athènes à son ,*ra fils, de l'antre, que la mort de son époux, en la rendant libre, ôte à son amour pour Hippolyte ce que cette passion avait de criminel. U*rc l'espoir commence à se glisser dans le cœur de l'infortunée reine.

1 Aujourd'hui on écrirait: tout entière.

Au second acte, Hippolyte est allé annoncer à Aricie, sœur des Pallantides, que la mort de Thésée la délivre de l'injuste captivité dans laquelle le roi son père Ta retenue. Il lui fait en môme temps l'aveu d'un amour dont Aricie est loin de s'offenser, et il pousse la galanterie jusqu'à lui dire qu'il se contentera de Trézène, renoncera à ses droits sur Athènes et ira lui-même soumettre cette ville à la sœur des Pallantides. Mais Phèdre demande à Hippolyte un entretien que ce dernier redoute et qu'il n'ose cependant refuser. Dans cet entretien, dont une partie est imitée de Y Hippolyte de Sénèque, Phèdre, qui croit encore à la mort de Thésée, avoue, à mots couverts, sa passion à Hippolyte. Celui-ci, qui en croît à peine ses oreilles, s'écrie (Acte II, Scène V.):

Dieux! qu'est-ce que j'entends? Madame, oubliez-vous Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux?

Phèdre. Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire, Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

Hippolyte. Madame, pardonnez. J'avoue, en rougissant. Que j'accusais à tort un discours innocent. Ma honte ne peut plus soutenir votre vue; Et je vais ....

Phèdre. Ah! cruel, tu m'as trop entendue. Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur. Eh bien! connais donc Phèdre et toute sa fureur. J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime, Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même; Ni que du fol amour qui trouble ma raison Ma lâche complaisance ait nourri le poison. Objet infortuné des vengeances célestes, Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes. Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc Ont allumé le feu fatal à tout mon sang; Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle De séduire le cœur d'une faible mortelle. Toi-même en ton esprit rappelle le passé. C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé; J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine; Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m'ont profité mes mutiles soins? Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes. Il suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un moment pouvaient me regarder. Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire? Tremblante pour un fils que je n'osais trahir, Je te venais prier de ne le point haïr. Faibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime, Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même. Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.

Digiie fils du héros qui t'a donné le jour, Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite. La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!

PHÈDRE (ACTE in, SCÈNE IIl). 100

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point Réchapper.

Voilà mon coeur. C'est là que ta main doit frapper.

Impatient déjà d'expier son offense,

Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.

Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,

n ta haine m'envie un supplice si doux,

On si d'un sang trop vil ta main serait trempée,

Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.

Donne.1

Œnone. Que faites-vous, Madame? Justes dieux! Hais on vient. Évitez des témoins odieux; Venez, rentrez, fuyez une honte certaine.

Hippolyte est encore saisi d'horreur de ce qu'il vient d'entendre, ï-fsqoe Théramène vient lui dire qu'un messager d'Athènes apporte la vjorelle que cette ville se déclare pour le jeune fils de Phèdre, tandis qu'en même temps le bruit se répand que Thésée a reparu en Épire.

An troinème acte, Œnone cherche en vain à ramener Phèdre à la tàsoti et à lui rappeler ses devoirs de mère. La reine, en proie à son faUl amour, s'écrie:

8ers ma fureur, Œnone, et non pas ma raison I

Cependant le bruit de la mort de Thésée, déjà contredit par un autre trait, est démenti par la subite arrivée de ce pnnee à Trézène.

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