TSULLUB (ACTES I ET II). 20Ï
Le premier acte commence par un dialogue entre Abner et le grand- ;r?tre. Abner, général des armées d'Athalie, demeuré fidèle à la mémoire. cr ses rois et au culte du vrai Dieu, Tient de grand matin dans le temple, prendre part à la fête solennelle que Ton va célébrer.
Chu, je Tiens dans son temple adorer l'Éternel.
Je Tiens, selon l'usage antique et solennel,
Célébrer arec tous la fameuse journée,
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
D déplore l'abandon des autels et l'infidélité qui a poussé tant de Juifs i l'apostasie. L'humeur sombre d'Athalie lui fait craindre de nouveaux malins. Mais le grand-prêtre Joad oppose à ses terreurs la puissance et les. punesses de Dieu et le souvenir des miracles récents qui ont été accomplis.. Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots, etc.J
Joad laisse entrevoir au fidèle Abner que la race de David n'est pas Peinte. H annonce ensuite à son épouse Josabeth que le jour est venu it réréler au peuple l'existence de Joas et de replacer cet enfant sur le tfae de ses pères. La tendresse de Josabeth s'alarme de ce péril; maisr fou commande, et devant ses ordres il faut s'incliner. L'acte est. fenoiné par ce beau chœur:
Tout l'univers est plein de sa magnificence.
Qu'on l'adore, ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais!
Son empire a des temps précédé la naissance, Chantons, publions ses bienfaits, etc..
Les chœurs, qui sont chantés par des jeunes filles de la tribu de Lévi, >&i me des principales beautés de la tragédie d'Athalie. Rien, dans a langue française, n'en égale la suavité et l'harmonie; tous [ces vers ^priment facilement dans la mémoire et y demeurent gravés
An second acte, on voit Zacharie, le jeune fils du grand-prêtre, fttarir sur la scène. H raconte, tout ému, qu'Athalie a osé pénétrer àas le temple, au milieu de la sainte cérémonie. A sa vue, les fidèles. ~ *ont troublés; mais Joad s'est avancé pour lui interdire l'entrée de •vw*mte sacrée.
Reine, son, a-t-fl dit, de ce lieu redoutable,
D'où te bannit ton sexe et ton impiété.
Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?
Athalie, arrêtée par le courage du grand-prêtre, revient au vestibule, ^mpaçnée de ses gardes et d' Abner, qui excuse l'audace de Joad. La '*£* fait appeler lîathan, Juif apostat, devenu grand-prêtre de Baal.. Atiilie essaye de justifier ses forfaits:
Je ne veux point ici rappeler le passé.
Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé.
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire, etc.
Elle raconte ensuite l'horrible songe qu'elle a eu, et qui, à trois* •'-Fwes, a troublé son sommeil:
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit;
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée, etc.
. Le fantôme s'est penché vers son lit, lui a annoncé la vengeance dt*
*'3 des Juifs et a disparu, laissant à sa place:
un horrible mélange D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Alors s'est présenté un enfant, le visage plein de douceur, l'air noble et modeste, qui tout à coup lui a plongé un poignard dans le sein- Le lendemain, après avoir eu, mais en Tain, recours à Baal pour retrouver le repos, Athalie a conçu l'idée d'apaiser le Dieu des Juifs. Mais pendant qu'elle essayait de pénétrer dans l'enceinte sacrée, elle a vu et reconnu à l'autel ce même enfant que le songe lui avait montré prêt à la frapper. On Ta fait disparaître. La reine demande à Mathan et à Abner ce qu'elle doit faire pour prévenir le malheur dont elle parait menacée. Mathan conseille de s'emparer de l'enfant et de le mettre & mort; Abner indigné s'écrie:
Hé quoi! Mathan? d'un prêtre est-ce là le langage?
et, d'après son avis, Athalie se borne à interroger le mystérieux enfant. Abner se charge de l'amener, et le jeune Joas paraît devant la reine, accompagné de Josabeth. L'interrogatoire, ménagé avec un art merveilleux, se poursuit en faisant éclater la grâce, la candeur et l'esprit du jeune prince, sans justifier ni calmer complètement les craintes d' Athalie. Elle veut attirer l'enfant à sa cour; il refuse:
Moi, des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?
Il demande à rentrer dans le temple. Abner remet le jeune Joas aux mains de Josabeth. Le chœur, qui a été témoin de cette scène, célèbre par ses chants l'innocence et le bonheur de l'enfance élevée dans l'amour de Dieu et flétrit les maximes impies des méchants.
Quel astre à nos yeux vient de luire? Quel sera quelque jour cet enfant merveilleux?
Il brave le faste orgueilleux,
Et ne se laisse point séduire
A tous ses attraits périlleux, etc.
Au troisième acte, Mathan entre en scène accompagné de son confident Nabal et demande un entretien à Josabeth. En attendant qu'elle vienne il dévoile à Nabal les motifs qui l'ont poussé à l'apostasie, les secrets remords qui l'agitent et les desseins pervers qu'il nourrit au fond de son ame. Il a déclaré la guerre à Dieu même.
Heureux si sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance, Et parmi les débris, le ravage et les morts, A force d'attentats perdre tous mes remords!
Josabeth arrive, et Mathan lui transmet les ordres d1 Athalie. La reine veut qu'on lui livre le jeune Joas comme gage de paix entre elle et le grandprêtre. Joad survient, il est indigné de voir l'apostat dans le temple.
Où suis-ie? De Baal ne vois-je pas le prêtre? Quoi! fille de David, vous parlez à ce traître!
Il le menace de la punition que Dieu lui prépare déjà. Mathan éperdu se précipite hors du temple. Joad, resté seul avec Josabeth, lui annonce que le moment est venu de couronner le jeune Joas et de le montrer au peuple. Puis l'Esprit divin s'empare du grand-prêtre; l'avenir s'ouvre devant lui:
. Çieux, écoutez ma voix; terre, prête l'oreille! Ne dis plus, 6 Jacob! que ton Seigneur sommeille f Pécheurs, disparaissez; le Seigneur se réveille.
Dans cette prophétie, que Racine a composée tout entière d'expressions bibliques, le grand-prêtre prédit la prise de Jérusalem et la destruction du temple, la captivité de Babvlone, puis le triomphe d'une Jérusalem nouvelle, l'Église chrétienne. Ensuite il distribue aux lévites les armes qui se trouvent cachées dans le temple.
(athalib actk m, rv et y). 200
Ce formidable amas de lances et d'épée»
Qui du sang philistin jadis furent trempées,
Et que David vainqueur, d'ans et d'honneurs chargé,
Fit consacrer au Dieu qui l'avait protégé.
L'acte se termine par des chants où le chœur exprime ses craintes €t hs espérances.
Le Seigneur a daigné parler; * .
Vais ce qu'à son prophète il vient de révéler, Qui pourra nous le faire entendre?
B'arme-t-il pour nous défendre?.
S'arme-tril pour nous accabler?
0 promesse! 0 menace! 0 ténébreux mystère! Que de maux, que de biens sont prédits tour à tour! Comment peut-on avec tant de colère Accorder tant d'amour?
An quatrième acte, Joad dévoile au jeune prince sa naissance. Les lévites en armes se rangent autour du roi, que le grand-prêtre proclame fenat eux en les exhortant à sacrifier leur vie pour le salut du fils de David et le triomphe de la cause de Dieu. Joas reçoit le serment des knxm et les conseils du grand-prêtre. On annonce bientôt qu'Athalie prépare tout pour l'attaque du temple. Mais le courage des assiégés o'*t pas ébranlé, et le chœur entonne un chant de guerre, qui est une pito^i l'Eternel, Dieu des combats.
Partez, enfants d'Aaron, partez.
Jamais plus illustre querelle De vos aïeux n'arma le zèle.
Partez, enfants d'Aaron, partez.
C'est votre roi, c'est Dieu pour qui vous combattez, etc.
Où sont les traits que tu lances, Grand Dieu, dans ton juste courroux?
N'es-tu plus le Dieu jaloux?
ITes-ta plus le Dieu des vengeances? etc.
Au dnqttième acte, les lévites sont prêts a soutenir l'assaut des soltas d'Athalie, lorsque Abner, que la reine avait d'abord dépouillé de son '«muadement et jeté dans un cachot, arrive chargé par Athalie elle-même
* promettre la conservation du temple, à condition qu'on lui livre l'enta qui excite ses craintes, et certain trésor amassé, disait-on, par David. •M résiste; mais, voyant au langage d' Abner à quel point ce chef est 4foné i la race de David et à sa religion, il feint de se rendre et consent
* « qu'Athalie pénètre dans le temple, avec une faible escorte, pour raeeroir ce qu'elle réclame. Pendant qu' Abner va porter cette réponse, v jeune Joas prend place sur le trône dressé près du sanctuaire, derrière «i rideau qui se referme avant l'arrivée d'Athalie. Elle entre, la menace
* la bouche, et réclame impérieusement ce qui lui a été promis:
Cet enfant, ce trésor, qu'il faut qu'on me remette. Ou sont-ils?
JOAD. Sur-le-champ tu seras satisfaite: Je te les vais montrer l'un et l'autre a la fois.
\ « moment on tire le rideau, et Joas apparaît assis sur son trône, "oneors lévites, l'épée à la main, sont rangés à ses côtés. Le grandît dit à la reine, en lui montrant l'enfant:
f. Ftafe, Mmmd d§ Utiérahtrê fronçai* 10* éd. 14
210 KACIXE (1Ô8S-1ÔW).
Connais-tu l'héritier du pins saint des monarques, Reine? De ton poignard connais du moins ces marques. Voilà ton roi, ton fils, le fils d'Ochooas. Peuples, et tous, Abner, reconnaisses Joas.
Athalie furieuse donne aux soldats de son escorte l'ordre de la délivrer d'un fantôme odieux. Mais le grand-prêtre s'écrie:
Soldats *â Dieu vivant, défendez votre roil
Alors le fond du théâtre s'ouvre. On voit l'intérieur du temple, et les lévites armés se précipitent de tous côtés sur la scène. Athalie, troublée à cette vue, reconnaît qu'elle est tombée dans un piège. En vain invoque-t-elle le secours de son armée; on ne viendra pas la délivrer. Les lévites ayant annoncé du haut des murailles du temple l'avènement de Joas si miraculeusement sauvé, et le sort d' Athalie enfermée avec son escorte dans le temple et entourée d'un grand nombre de lévites bien armés, une terreur subite saisit les soldats de la reine, et ils se dispersent de tous côtés. Athalie, après avoir exhajé sa rage dans d'affreuses imprécations, est entraînée hors du temple et subit le dernier supplice, digne salaire de ses crimes.
Telle est l'ordonnance de cette tragédie biblique, qui se développe avec la simplicité et la majesté d'une pompe religieuse, et dont les caractères sont tracés de main de maître. Joad est bien le prêtre du Dieu d'Israël, jaloux de ses droits, inexorable dans sa marche vers le but indiqué par la volonté de Jéhova. Il inspire le respect par sa piété, et par le courage altier qu'il apporte à l'accomplissement de la terrible mission qu'il a reçue. Josabeth, aussi fidèle que Joad dans sa piété, aussi dévouée pour l'enfant qu'elle a sauvé, contraste avec son époux par la faiblesse touchante qui convient à une femme. Mathan est le type de l'apostasie ambitieuse: prêtre de Baal, il n'est pas idolâtre, mais hypocrite et impie. C'est le mauvais génie d'Athalie, qu'il pousse sans cesse en avant dans le chemin du crime, pressé lui-même par le désir d'étouffer ses remords. Quant à Abner, on peut trouver qu'il n'agit pas assez pour un soldat, „mais, comme le dit très bien La Harpe (Cours de littérature), si Racine eût fait le rôle d' Abner plus agissant, sa pièce n'aurait pas conservé la caractère religieux qui la distingue et la rend à la fois si originale et si conforme aux mœurs théocratiques." Le jeune roi Joas a toute la naïveté, toute l'innocence de l'enfance parée des grâces qu'y ajoute la précocité de l'esprit.
La seule circonstance qui, dans la pièce, affecte péniblement le lecteur, c'est la ruse de Joad attirant Athalie par un mot à double sens dans le piège où elle doit être impitoyablement frappée. Cette duplicité parait peu digne du grand-prêtre et de la sainte cause qu'il sert, mais elle est parfaitement en accord avec les mœurs du peuple juif à cette époque.
Du reste, les petits défauts de la pièce sont rachetés, dans le cours majestueux de l'action, par la surprenante beauté du langage, qui passe si naturellement de la magnificence à la simplicité, et qui s'élève sans effort jusqu'à l'extase sublime des prophètes.