‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 196 sur 514 · LE DISTRAIT · texte numérisé non relu

LE DISTRAIT

7. Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme: il s aperçoit qu'il est en bonnet de nuit; et, venant à* mieux s'examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, et que ses bas sont rabattus sur ses talons. S'il marche dans les places, il se sent tout d'un coup rudement frapper à l'estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu'à ee qu'ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charette, ou derrière un long ais de menuiserie, que porte un carrier sur ses épaules. On l'a vu une fois heurter du front contre celui d'un aveugle, s'embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui, chacun de son côté, à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tète pour tète à la rencontre d'un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et n'avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s'échauffe, il appelle ses valets l'un après l'autre: on lui perd tout, on lui égare tout; il demande ses gants qu'il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque, lorsqu'elle l'avait sur son visage. D entre à l'appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s'accroche et demeure suspendue ; tous les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, 0 cherche des yeux, dans toute l'assemblée, où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. S'il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s'émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite dans sa maison, d'où il sort précipitamment, croyant qu'il s'est trompé. Il descend du Palais,1 et trouvant au bas du grand degré2 un carrosse qu'il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche,8 et croit remener son maître dans sa maison. Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l'escalier, parcourt l'antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s'assied, il se repose, il est chez soi.4 Le aaltre arrive: celui-ci se lève pour le recevoir; il le traite fort civitancnt, le prie de s'asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; fl parie, il rêve, 0 reprend la parole: le maître de la maison s'ennuie, et deueure étonné; Ménalque ne l'est pas moins, et ne dit pas ce qu'il en pense; il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il l'espère; et il prend patience; la nuit arrive qu'il est à peine détrompé. Une autre fois U rend visite à une femme; et se persuadant bientôt que c'est lui qui la reçoit, il s'établit dans flffl fauteuil et ne songe nullement à l'abandonner: il trouve ensuite qoe cette dame fait ses visites longues, il attend à tous moments qVefle Se lève et le laisse en liberté; mais comme cela tire en longueur, qu'A a faim, et que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper: elle rit, et si haut, qu'elle le réveille.

1 CTttt-à-dire du RUais de Justice. 2 On dit aujourd'hui : au bas du grand *ttfer. • C'est-à-dire it touche les chevaux du fouet. 4 Aujourd'hui ; chez lui.

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