IL DE LA SOCIÉTÉ ET DE LA CONVERSATION
6. L'on voit des gens qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté, et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention2 de leur faire dire. Us ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont; et, ce qui est pire, on en souffre.
7. Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairait-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin ; vous voulez, Acis* me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous: „I1 fait froid"? Vous voulez
1 Ou plutôt tels qu'il les veut, * On dirait aujourd'hui: que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu V intention de leur faire dire.
LES CARACTÈBE8 (CHAPITRE Y). 213
nf apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: „I1 pleut, il neige. M Vous me trouve» bon visage, et vous désirez de m'en féliciter;1 rates: „Je tous trouve bon visage." Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair; et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant? — Qu'importe, Acis? est-ce si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque, Acis, à tous et à vos semblables, les diseurs de phébus? vous ,ne vous en défies point, et je vais vous jeter dans l'étonnement: une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias, de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots, qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit, et je vous dis à l'oreille: Ne songez point à avoir de l'esprit, D'en ayez point, c'est votre rôle; ayez, si vous pouvez, un langage ample, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit: peut-être alors croira-t-on que vous en avez.
8. Qui peut se promettre d'éviter dans la société des hommes la rencontre de certains esprits vains, légers, familiers, délibérés, qui sont toujours dans une compagnie ceux qui parlent, et qu'il faut que les autres écoutent? On les entenddel'antichambre;onentreimpunémentet ans crainte de les interrompre: ils continuent leur récit sans la moindre attention pour ceux qui entrent ou qui sortent, comme pour le rang ou le mérite des personnes qui composent le cercle; ils font taire celui qui commence à conter une nouvelle, pour la dire de leur façon, qui est la meilleure: ils la tiennent de Zamet, de RucceUù, ou de Concini? quïïs ne connaissent point, à qui ils n'ont jamais parlé, et qu'ils traiteraient de Monseigneur s'ils leur parlaient; ils s'approchent quelquefois de l'oreille du plus qualifié de l'assemblée, pour le gratifier d'une tiroons&anee que personne ne sait, et dont ils ne veulent pas que les antres soient instruits; ils suppriment quelques noms pour déguiser l'histoire qu'ils racontent, et pour détourner les applications: vous les pries, vous les pressez inutilement: il y a des choses qu'ils ne diront pas, il y a des gens qu'ils ne sauraient nommer, leur parole t est engagée, c'est le dernier4 secret, c'est un mystère, outre que tous leur demandez l'impossible; car, sur ce que vous voulez apprendre d'eux, Os ignorent le fait et les personnes.
0. Arriaê a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un bonne universel, et il se donne pour tel: il aime mieux mentir que
1 Aujourd'hui on construit ordinairement désirer avec l'infinitif sans préposition: détirer faire q.ch. On dit cependant encore désirer de pour fiarqner un désir qui sort de l'ordre commun, qui suppose des obstacles.
* Les mots phébus et galimatias marquent tous les deux un langage chscur par affectation. Le phébus annonce un défaut littéraire, un manque de goût; c'est dans les matières de raisonnement surtout que parait le jeféwiififli. L'auteur du phébus croit à tort plaire, frapper, être beau; l'auteur du galimatias croit à tort prouver, expliquer, être vrai
a Sans dire monsieur. (La Bruyère.) — La Bruyère transporte ici la tcèae sous le règne de Henri IV. Zamet, Ruccelai et Concim étaient trois Itaheav amenés en France par la reine Marie de Médias, et comblés de ms ùenmn. Le dernier, devenu le maréchal d'Ancre, longtemps le favori de Louis XIII, fut assassiné en 1617 par ordre du roi. * Voyez page 67, note 5.
214 LA B&m%RE (1639-1696).
de 60 taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord: il prend la parole, et l'ote à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées, 0 les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur: Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original: je l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance.— Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit: C'est Sethon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade.1
14. Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle; et il ne vous coûtera bientôt pour le connaître que de l'avoir écouté; vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, son emploi, celui de son père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison: vous comprendrez qu'il est noble, qu'il a un château, de beaux meubles, des valets et un carrosse.1'
15. H y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé. Il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui Ton souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit; Os sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils sont puristes? et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde; rien d'heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté: ils parlent proprement et ennuyeusement.
16. L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres: celui qui sort de votre entretien, content de soi et de son esprit, l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d1 autrui.
17. Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination, dans nos conversations ni dans nos écrits; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs: nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.
18. C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.
19. Dire d'une chose modestement ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens
1 Var. Qui arrive fraîchement. 2 Carrosse, voyez page 122, note 2.
8 „Gens qui affectent une grande pureté de langage." (Note de La Bruyère.) Non-seulement ce mot, qui était un néologisme du temps dv La Bruyère, mais encore celui de purisme est parfaitement reçu aujourd'hui.