IL LES EPITRES
Les neuf premières épîtres de Boileau appartiennent à l'époque de 1* maturité du poète; elles sont, sous le rapport de la forme, supérieure» aux satires. La dixième, la onzième et la douzième épitre correspondent au commencement de sa vieillesse et s'en ressentent.
On a beaucoup reproché à BoïUau de revenir sans cesse, dans se? épîtres, sur l'éloge de Louis XIV, et de rendre à ce monarque un cultt» qui approche de l'idolâtrie. Il est vrai que ces éloges paraissent très exagérés à des lecteurs qui jugent le grand siècle à distance et sans aucune prévention d'amour-propre national. Quand le poète, dans la huitième épttre, apostrophe Louis XIV par ce vers:
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire,
et que nous nous souvenons que ce compliment s'adresse à un monarque qui n'a jamais vaincu que par ses généraux, cette exclamation nous parait tout simplement ridicule.
H en est de même de tout ce beau panégyrique de Louis XIV. objet de la quatrième épttre, le Passage du Rhin, que l'on regarde en France comme le chef-d'œuvre du genre et qui l'est, en effet, si l'on s'attacha uniquement à la beauté de la description et à la perfection du vers. Malheureusement l'histoire nous apprend que ce fameux passage du Rhin, célébré par le poète comme une entreprise des plus hardies, comme le fait d'armes le plus glorieux, pour lequel il fait sonner toutes les trompettes de la renommée, n'est qu'un événement très ordinaire. L'armé^ française et son roi passèrent, sans aucun danger, un bras presque desséché du Rhin, et ce passage ne leur fut guère disputé par l'ennemi.
LES ÉPÎTRES (Vil). 229
Voltaire, qui, à coup sûr, n'est pas un détracteur de Louis XIV, a déjà, par un récit simple et véridique, fait justice deB fanfaronnades des hommes & cour et des Parisiens qui paraissent avoir inspiré la muse de Boileau.1
Cependant, pour ne pas être injuste, il faut ici se rappeler la position to poète vis-à-vis du tout-puissant monarque. C'est aux libéralités de jow XIV que Boileau devait ses loisirs et la possibilité de se consacrer .ci lettres. L'indépendance qu'un écrivain de talent peut aujourd'hui se procurer avec le produit de ses écrits, était impossible dans un temps où J3 éditeurs regardaient la vente de cinq cents exemplaires d'un ouvrage itéraire comme un succès hors ligne. Boileau était un poète de cour: il 2* pouvait se passer de la protection d'un monarque orgueilleux qui regarcst la louange comme un tribut dû à son mérite. Du reste il est permis de croire que Boileau était aussi sincèrement épris de la gloire de son m que la plupart des Français. Aujourd'hui encore, ceux-là sont assez rires en France, qui sont plus frappés des défauts que des qualités de Unis XIV, qui voient les misères de son règne, comme ils en voient la grandeur. Cependant, peu à peu, la vérité sur le grand roi commence i se faire jour.
Nous reproduisons la plus grande partie de la septième épttre (1677), ;m passe, à juste titre, pour Ta plus remarquable. Elle est adressée à Racine, dont une cabale avait fait tomber la belle tragédie de Phèdre, xvr M opposer une mauvaise pièce de Pradon (voyez page 227, note 2).
L'UTILITÉ DBS ENNEMIS. %
Que tu sais bien, Racine, à l'aide d'un acteur, Emouvoir, étonner, ravir un spectateur!
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,2 Va coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, 'jne dans l'heureux spectacle à nos jeux étalé 2n a fait, sous son nom, verser la Champmeslé.3 *e crois pas toutefois, par tes savants ouvrages, Entraînant tous les cœurs, gagner tous les suffrages. *ïtôt que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, 2a cent lieux contre lui les cabales s'amassent; Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent; 2t son trop de lumière, importunant les yeux, % ses propres amis lui fait des envieux. U mort seule ici-bas, en terminant sa vie, Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie, Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits, Et donner à ses vers leur légitime prix.
Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière,4 ftQe de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Forent des sots esprits à nos yeux rebutés, L'Ignorance et l'Erreur à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses,
1 Voyez page 311, Siècle de Louis XIV, par Voltaire. „Le passage à Rhin, dH Napoléon I*r dans ses Mémoires, est une opération militaire fr quatrième ordre.14 * Voyez page 190. • Voyez page 144. note 6.
4 Le curé de BaintrEustache, paroisse de Molière, lui reniflait la •Culture ecclésiastique; mais le roi engagea l'archevêque de Paris à rrtT«nr un scandale, et Molière fut enterré au cimetière Saint- Joseph.
230 BOCLEAU (1636—1711).
Venaient pour diflamer son chef-d'œuvre nouveau, Et secouaient la tète à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte, Le vicomte indigné sortait au second acte.1 L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu, Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu; L'autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre. Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais, sitôt que d'un trait de ses fatales mains, La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée. L'aimable comédie, avec lui terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir. Tel fut chez nous le sort du théâtre comique.
Toi donc qui, t'élevant sur la scène tragique, Suis les pas de Sophocle, et seul de tant d'esprits, De Corneille vieilli sais consoler Paris, Cesse de t'étonner, si l'envie animée, Attachant à ton nom sa rouille envenimée, La calomnie en main, quelquefois te poursuit. En cela comme en tout, le ciel qui nous conduit, Racine, fait briller sa profonde sagesse. Le mérite en repos s'endort dans la paresse; Mais par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monté. Plus on veut l'affaiblir, plus il croît et s'élance. Au Cid2 persécuté Cinna3 doit la naissance: Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.4
Moi-même, dont la gloire ici moins répandue Des pâles envieux ne blesse point la vue, Mais qu'une humeur trop libre, un esprit peu soumis, De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis, Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue, Qu'au faible et vain talent dont la France me loue. Leur venin, qui sur moi brûle de s'épancher, Tous les jours en marchant m'empêche de broncher. Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde, Que d'un œil dangereux leur troupe me regarde; Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs, Et je mets à profit leurs malignes fureurs. Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre, C'est en me guérissant que je sais leur répondre: Et plus en criminel ils pensent m'ériger, Plus, croissant en vertu, je songe à me venger.
1 Le commandeur de Souvré et le vicomte du Broassin.
2 Voyez page 2. 8 Voyez page 33.
4 C'est-à-dire: la tragédie de Britannicus (voyez page 172) doit sa naissance aux censures dirigées contre celle d'Andromaque (v. page 167).
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