‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 213 sur 514 · TROISIÈME CHANT · texte numérisé non relu

TROISIÈME CHANT

Le troisième chant de Y Art poétique, qui traite de la tragédie, de Y épopée et de la comédie, est le plus étendu et le plus important du poème. L'ordre suivi n'est pas rigoureusement méthodique, puisque, historiquement, l'épopée a précédé le genre dramatique, et que les deux formes de ce genre, la tragédie et la comédie, devaient être abordées l'une à la suite de l'autre. Boileau a mieux aimé être moins didactique et plus poétique; il a trouvé de meilleures transitions dans la marche qu'il a suivie.

Nous reproduisons deux fragments de ce chant; le premier traite de la tragédie, le second de la comédie.

Que dès les premiers vers l'action préparée Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.

Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer, De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer; Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D'un divertissement me fait une fatigue.8 J'aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom,

1 Le barbarisme offense le vocabulaire, le solécisme la syntaxe.

2 L'apparente contradiction qui existe entre les deux expressions auteur divin et méchant écrivain cache une allusion satirique à Desmarete de Saint-Sorlin, auteur de Gtovie, poème fort mal écrit, mais divin, en ce sens que ce poète visionnaire s'imaginait en avoir écrit les derniers •hauts sous la dictée de Dieu même.

8 „Ces vers s'appliquent à la tragédie VHéradius, puissante combinaison du génie de Corneille, mais si compliquée, que l'attention la plus soutenue peut à peine suivre les fils de l'intrigue." geruzez.

l'art poétique (m). 233

Et dît: Je suis Oreste, ou bien Àgamemnon,1 ^ae d'aller par un tas de confuses merveilles, Sans rien dire à l'esprit, étourdir les oreilles. U sujet n'est jamais assez tôt expliqué.

Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué. Cn rimeur, sans péril, delà les Pyrénées,9 Sor la scène en un jour renferme des années. Là souvent le héros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier.3 Hais nous, que la raison à ses règles engage, Xous voulons qu'avec art l'action se ménage; Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.4

Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable; y vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas, L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. '"e qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose; Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose, Mais fl est des objets que l'art judicieux M offrir à l'oreille et reculer des yeux.

Que le trouble, toiyours croissant de scène en scène, A son comble arrivé, se débrouille sans peine. L'esprit ne se sent point plus, vivement frappé ^oe lorsqu'on un sujet d'intrigue enveloppé, I)'un secret tout à coup la vérité connue 'lange tout, donne à tout une face imprévue. La tragédie, informe et grossière en naissant, Vêtait qu'un simple chœur, où chacun, en dansant, Et du dieu des raisins entonnant les louanges, ^'efforçait d'attirer de fertiles vendanges. Là. le vin et la joie éveillant les esprits, Du plus habile chantre un bouc était le prix.

Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie, Promena par les bourgs cette heureuse folie; Et d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau, Amusa les passante d'un spectacle nouveau.

Eschyle dans le chœur jeta les personnages, Din masque plus honnête habilla les visages, Sw les ais d'un théâtre en public exhaussé, EH paraître l'acteur d'un brodequin chaussé.*

1 Plusieurs tragédies grecques débutent avec cette simplicité.

1 On dirait en prose: au-delà des Pvrénées.

1 Le poète exagère les libertés du théâtre espagnol.

4 Us trois unités; voyez page 166 et page 597.

1 Ignotum tragicœ genus invenisse Camenm

Katar et plaustns vexisse poêmata Thespis,

Qhsb casèrent, agerentque peruncti fœcibus ora.

roet hmne, persona pallsdque repertor honest»,

ftslijlui et modicis instravit pulpita tignis,

fit doorit magnumque loqui nitique cothurne, horack, ArtptU *tff f.

Sophocle enfin, donnant l'essor à son génie, Accrut encor la pompe, augmenta l'harmonie, Intéressa le chœur dans toute l'action, Des vers trop raboteux polit l'expression, Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine Où jamais n'atteignit la faiblesse latine.

Chez nos dévots aïeux, le théâtre abhorré Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré. De pèlerins, dit-on, une troupe grossière En public à Paris y monta la première; Et, sottement zélée en sa simplicité, Joua les Saints, la Vierge et Dieu, par piété.1 Le savoir, à la fin, dissipant l'ignorance, Fit voir de ce projet la dévote imprudence. On chassa ces docteurs prêchant sans mission;3 On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion. Seulement les acteurs laissant le masque antique, Le violon tint lieu de chœur et de musique.

Des succès fortunés du spectacle tragique, Dans Athènes naquit la comédie antique, Là, le Grec, né moqueur, par mille jeux plaisants, Distilla le venin de ses traits médisants. Aux accès insolents d'une bouffonne joie La sagesse, l'esprit, l'honneur furent en proie. On vit par le public un poète avoué S'enrichir aux dépens du mérite joué, Et Socrate par lui, dans un chœur de Nuées, D'un vil amas de peuple attirer les huées. Enfin de la licence on arrêta le cours: Le magistrat des lois emprunta le secours, Et, rendant par édit les poètes plus sages, Défendit de marquer les noms et les visages. Le théâtre perdit son antique fureur; La comédie apprit à rire sans aigreur, Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre, Et plut innocemment dans les vers de Ménandre.8 Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir, S'y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir: L'avare, des premiers, rit du tableau fidèle D'un avare souvent tracé sur son modèle; Et mille fois un fat finement exprimé, Méconnut le portrait sur lui-même formé.

1 Boileau veut parler des mystères, des miracles et des moralités; voyez notre Introduction, page XXIV et XXV.

2 C'est en 1548, au milieu des orages soulevés par les réformateurs, que parut l'ordonnance qui défendit les représentations des mystères.

8 Ménandre, poète comique grec (342 — 290 avant J.-C), composa des pièces d'un genre nouveau, qui, au lieu de personnalités, présentaient le tableau des vices et des ridicules.

l'art poétique (iv), le luteik. 235

Que la nature donc soit votre étude unique, Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique. Quiconque voit bien l'homme, et, d'un esprit profond. De tant de cœurs cachés a pénétré le fond; Qui sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare, Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre, Sur une scène heureuse il peut les étaler, Et les faire à nos yeux vivre, agir et parler. Présentez-en partout les images naïves:

Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives. La nature, féconde en bizarres portraits, Dans chaque âme est marquée à de différents traits. Un geste la découvre, un rien la fait paraître: Hais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître.

Page 1