‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 227 sur 514 · ACTE IV, SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE XIII

^ Valèeb. Non, l'enfer en courroux et toutes ses furies Vont jamais exercé de telles barbaries.

Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés! Je n'ai plus rien à perdre, et tes vœux sont comblés. ^our assouvir encor la fureur qui t'anime, Ti ne peux rien sur moi: cherche une autre victime. Hictor. (à part). Il est sec.3

Valère. De serpents mon cœur est dévoré; ÎMit semble en un moment contre moi conjuré.

(Il prend Hector à la cravate.) taie. As-tu jamais vu le sort en son caprice Acabler un mortel avec plus d'injustice, U mieux assassiner? Perdre tous les partis,4

1 Covper, terme du jeu de cartes, c'est-à-dire séparer, avant la donne, * jw en deux parties plus ou moins égales.

1 D ne s'agît point ici du commis d'un marchand, mais du commis '*u fermier général. V. page 266, note 2. * En prose: Il est à «m.

4 An lansquenet offrir le parti, donner, prendre, faire tenir le parti j* dit pour parier d'une carte double ou triple contre une carte simple. l*u U plupart des éditions modernes on a remplacé ton les partie par *"* fct parie, ce qui donne le même sens. Mais Regnard a écrit partie.

t^n*, Mmm$l 4ê Littérature frmftoê. 10* «d. 17

258 REONABD (1«W-17W).

Vingt fois le coupe-gorge,1 et totyours premier pris! Réponds-moi donc, bourreau.

Hector. Mais ce n'est pas ma faute.

Valère. As-tu vu de tes jours trahison aussi haute? Sort cruel, ta malice a bien su triompher; Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer. Dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre; Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre.

Hector. Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez, monsieur, acheter un licou.* Voudriez-vous souper?

Valère. Que la foudre t'écrase!

Ah! charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase, A vos seules bontés je veux avoir recours! Je n'aimerai que vous, m'aimerez-vous toujours? Mon cœur, dans les transports de sa fureur extrême, N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.

Hector (à part). Notre bourse est à fond; et, par un sort nouveau, Notre amour recommence à' revenir sur l'eau.

Valère. Calmons le désespoir où la fureur me livre. Approche ce fauteuil. (Hector approche un fauteuil, Valère s'amed.) Va me chercher un livre.

Hector. Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin?

Valère. Celui qui te viendra le premier sous la main; H m'importe peu; prends dans ma bibliothèque.

Hector (sort et rentre tenant un livre). Voilà Sénèque.

Valère. Lis.

Hector. Que je lise Sénèque?

Valère. Oui. Ne sais-tu pas lire?

Hector. Eh! vous n'y pensez pas.

Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.

Valère. Ouvre, et lis au hasard.

Hector. Je vais le mettre en pièces.

Valère. Lis donc.

Hector (lit). > Chapitre six. Du mépris des richesses. »La fortune offre aux yeux des brillants mensongers; »Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers; »Leur possession trouble, et leur perte est légère: »Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire. « Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent. i

Valère. Finis donc.

Hector. »Que faut-il à la nature humaine? »Moin6 on a de richesse, et moins on a de peine. > C'est posséder les biens que savoir s'en passer.* Que ce mot est bien dit! et que c'est bien penser!

1 Le coupe-gorge est le nom du plus malheureux coup du jeu de lansquenet. Il y a coupe-gorge quand celui qui tient les cartes amène sa carte la première. 2 Licou, corde qui sert à lier les bestiaux par le cou.

LE JOUEUR (ACTES IV et V). 259

•"> Sénèque, monsieur, est un excellent homme. Etait-il de Paris?

Vilèbe. Non, il était de Borne.

Dix fois à carte triple être pris le premier!

Hector. Ah! monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier.

Vilère. Il faut que de mes maux enfin je me délivre: J'ai cent moyens tout près1 pour m'empôcher de vivre, La rivière, le feu, le poison et le fer.

Hector. Si vous vouliez, monsieur, chanter un petit air? Votre maître à chanter est ici: la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.

Valère. Que je chante!

Hector. Monsieur ....

Valère. Que je chante, bourreau!

Je veux me poignarder; la vie est un fardeau \fn pour moi désormais devient insupportable.

Hector. Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. 'Qu'on joueur est heureux! sa poche est un trésor: >Sons ses heureuses mains le cuivre devient or«, Deiez-vous.

Valère. Ah! je sens redoubler ma colère.

Hjctob. Monsieur, contraignez-vous, j'aperçois votre père.

¥. Gérante, père du joueur, voit avec autant d'étonnement que de

'Àmx que son fils se plaît à la lecture de Sénèque. H demande si

Valère a enfin obtenu la parole d' Angélique, et il est très mécontent d'ap-

F-odre qu'il n'a pas encore fait de démarche décisive. Le jeune homme

-^presse de réparer sa négligence et de se rendre auprès d'Angélique.

Nous l'y voyons au cinquième acte. Il entre tout joyeux, mais il est

xntôt décontenancé par le froid accueil et la tristesse d'Angélique, qu'il

?ATe en compagnie de Dorante, son oncle et son rival. La jeune fille

•xnme Valère de lui montrer le médaillon de prix, gage de son amour,

, tat elle lui a fait présent. Le joueur, après avoir fouillé dans toutes

| -* poches, fait semblant de se mettre en colère contre son domestique

1 factor. qu'il accuse d'avoir perdu le portrait. Le fripon déclare effronté -

x%t quîl Ta confié à un peintre pour en faire une copie. Valère, aussi

•fonte que son valet, lui ordonne d'aller le chercher promptement. Mais

*it à coup il voit paraître l'usurière, Mmê la Ressource, chez laquelle

* mis le médaillon en gage, et qui, jusque-là, s'était tenue à l'écart.

■>tte honnête bijoutière, étant venue chez Angélique pour lui vendre

"i* diamants, a montré, par hasard, le médaillon sur lequel elle a prêté

4* l'argent à Valère. Angélique indignée rompt décidément avec Valère

'• épouse Dorante.

Mais l'incorrigible joueur n'est pas homme à se désoler longtemps ' cette disgrâce. 11 en prend vite son parti en disant à son valet:

;*, va, consolons-nous, Hector; et quelque jour k jeu m'acquittera9 des pertes de l'amour.

1 La plupart des éditions ont tout près, ce qui veut dire: Je n'ai ;* besoin àTàUcr loin pour chercher ces moyens. — La leçon tout prêts ' tst-à-dire ces moyens sont tout préparés) donne à peu près le même sens.

2 C'est-à-dire: me dédommagera.

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