‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 254 sur 514 · BALIVEAU, DAMIS · texte numérisé non relu

BALIVEAU, DAMIS

Baliveau (à part). Le sot événement!

Damis. Je ne puis revenir de mon êtonnement. Après un tel prodige, on en croira mille autres. Quoi! mon oncle, c'est vous? Et vous êtes des nôtres! Heureux le lieu, l'instant, l'emploi qui nous rejoint!

Baliveau. Raisonnons d'autre chose, et ne plaisantons point. Le hasard a voulu ....

Damis. Voici qui paraît drôle.

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?

Baliveau. C'est moi-même qui parle, et qui parle à Damis. Voilà donc ce que fait mon neveu dans Paris? Qu'a produit un séjour de si longue durée? Que veut dire ce nom: monsieur de l'Empyrée? Sied-il, dans ton état, d'aller ainsi vêtu? Dans quelle compagnie, en quelle école es-tu?

Damis. Dans la vôtre, mon oncle. Un peu de patience. Imitez-moi: voyez si je romps le silence

1 Sous l'ancien régime le mot académie s'entendait dans deux sens qui ont vieilli aujourdhui: il se disait premièrement d'un établissement où les jeunes gens nobles apprenaient l'équitation, l'escrime et d'autres exercices du corps, secondement d'une maison de jeu.

2 Le moment où l'oncle et le neveu se reconnaissent et montrent un êtonnement que M. de Francaleu prend pour un jeu dont il ne saurait assez louer la perfection, est un des plus beaux effets de théâtre.

LÀ MÊTROMANIB (ACTE m, SCÈNE YIl). 311

Sur mâle questions qu'en vous trouvant ici Peut-être suis-je en droit d'oser vous faire aussi. Mais c'est que notre rôle est notre unique affaire, Et que de nos débats le public n'a que faire.

Baliveau (levant sa canne)* Coquin! tu te prévaux du contre-temps maudit ....

Dams. Monsieur, ce geste-là vous devient interdit. Nous sommes, vous et moi, membres de comédie. Notre corps n'admet point la méthode hardie De s'arroger ainsi la pleine autorité, Et l'on ne connaît point, chez nous, de primauté.

Baliveau (à part). C'est à moi de plier, après mon incartade.

Dams (gaiement). Répétons donc en paix. Voyons, mon camarade, Je suis un fils ... .

Baliveau. J'ai ri: me voilà désarmé.

Daxis. Et vous, un père . . . ,

Baliveau. Eh! oui, bourreau! tu m'as nommé; Je n'ai que trop pour toi des entrailles de père, Et ce fût le seul bien que te laissa mon frère. Quel usage en fais-tu? Qu'ont servi tous mes soins?1

Dams. A me mettre en état de les implorer moins. Mon oncle, vous avez cultivé mon enfance. Je ne mets point de borne à ma reconnaissance: Et c'est pour le prouver, que je veux désormais Commencer par tâcher d'en mettre à vos bienfaits, Me suffire à moi-môme en volant à la gloire, Et chercher la fortune au temple de Mémoire.

Baliveau. Où la vas-tu chercher? Ce temple prétendu tPour parler ton jargon) n'est qu'un pays perdu, Où la nécessité, de travaux consumée, Au sein du sot orgueil, se repaît de fumée. Eh, malheureux! crois-moi: fuis ce terroir ingrat;2 Prends un parti solide, et fais choix d'un état Qu'ainsi que le talent, le bon sens autorise; Qui te distingue, et non qui te singularise: Où le génie heureux brille avec dignité: Tel qu'enfin le barreau3 l'offre à ta vanité.

Damis. Le barreau!

Baliveau. Protégeant la veuve et la pupille, C'est là qu'à Thonorable on peut joindre l'utile; ftir la gloire et le gain établir sa maison, Et ne devoir qu'à soi sa fortune et son nom.

Damis. Ce mélange de gloire et de gain m'importune: On doit tout à l'honneur et rien à la fortune. Le nourrisson du Pinde,4 ainsi que le guerrier,

1 En prose on dirait: A quai ont servi tous mes soins?

2 On appelle terroir la terre considérée par rapport à l'agriculture.

1 Le barreau désigne Tordre des avocats. (Le mot vient de la barre VU sépare les défenseurs des accusés, des auditeurs et des témoins.)

* Le Pinde (Pindus), montagne de Thessalie et le Parnasse (Parnassus), montagne de Phocide, étaient consacrés à Apollon et aux Muses.

312 PIBON 0**»-177&)

A tout For du Pérou préfère un beau laurier.

L'avocat se peut-il égaler au poète?

De ce dernier la gloire est durable et complète;

Il vit longtemps après que l'autre a disparu:

Scarron1 môme l'emporte aiyourd'hui sur Patru.*

Vous parlez du barreau de la Grèce et de Borne,

Lieux propres autrefois à produire un grand homme.

L'encre de la chicane et sa barbare voix

N'y défiguraient pas l'éloquence et les lois.

Que des traces du monstre on purge la tribune,

J'y monte: et mes talents, voués à la fortune,

Jusqu'à la prose encor voudront bien déroger.

Mais l'abus ne pouvant sitôt se corriger,

Qu'on me laisse à mon gré, n'aspirant qu'à la gloire,

Des titres du Parnasse ennoblir ma mémoire,

Et primer dans un art plus au-dessus du droit,

Plus grave, plus sensé, plus noble qu'on ne croit.

La fraude impunément, dans le siècle où nous sommes,

Foule aux pieds l'équité, si précieuse aux hommes:

Est-il, pour un esprit solide et généreux,

Une cause plus belle à plaider devant eux?

Que la fortune donc me soit mère ou marâtre,

C'en est fait: pour barreau je choisis le théâtre.

Pour client, la vertu; pour loi, la vérité,

Et pour juges, mon siècle et la postérité!

Baliveau. Eh bien! porte plus haut ton espoir et tes vues: A ces beaux sentiments les dignités sont dues. La moitié de mon bien, remise en ton pouvoir, Parmi nos sénateurs3 s'offre à te faire asseoir. Ton esprit généreux, si la vertu t'est chère, Si tu prends à sa cause un intérêt sincère, Ne préférera pas, la croyant en danger, L'effort de la défendre au droit de la juger.

Damis. Non, mais d'un si beau droit l'abus est trop facile: L'esprit est généreux, et le cœur est fragile. Qu'un juge incorruptible est un homme étonnant! Du guerrier le mérite est sans doute éminent, Mais presque tout consiste au mépris de la vie;4 Et de servir son roi la glorieuse envie, L'espérance, l'exemple, un je ne sais quel prix, L'horreur du mépris même inspire ce mépris. Mais avoir à braver le sourire ou les larmes D'une solliciteuse aimable et sous les armes! Tout sensible, tout homme enfin que vous soyez,

1 Scarron; voyez page 149, note 2.

2 Patru, avocat de Paris (1604 -1681); voyez dans ce Manuel, l'article Voltaire, Siècle de Louis XIV: Aperçu sur V Histoire littéraire, page 34&

8 Le poète désigne ici sous le nom de sénateurs les conseillers des anciens parlements français, qui étaient des cours d'appel.

4 On dirait en prose: consiste dans le mépris de la vie, et, quand le régime est indéterminé, en, p. e. : Sa fortune consiste en propriétés rurales.

LÀ MYTHOMANIE (ACTE III, SCÈNE Vil). 313

Sans oser être ému la voir presqu'à vos pieds!

Jusqu'à la cruauté pousser le stoïcisme!

Je se me sens point fait pour un tel héroïsme.

De tous nos magistrats la vertu nous confond;

Et je ne conçois pas comment ces messieurs font.

La mienne donc se borne au mépris des richesses:

A chanter des héros de toutes les espèces!

A sauver, s'il se peut, par mes travaux constants,

Et leurs noms et le mien des injures du temps.

Infortuné! Je touche à mon cinquièma lustre

Sans avoir publié rien qui me rende illustre,

On m'ignore; et je rampe encore à l'âge heureux

Où Corneille et Racine étaient déjà fameux!

Baliveau. Quelle étrange manie! et dis-moi, misérable, A de si grands esprits te crois-tu comparable? Et ne sais-tu pas bien qu'au métier que tu fais H faut ou les atteindre ou ramper à jamais?

Dams. Eh bien! voyons le rang que le destin m'apprête: U ne couronne point ceux que la crainte arrête. Ces maîtres même avaient les leurs en débutant; Et tout le monde alors put leur en dire autant.

Baliveau. Mais les beautés de l'art ne sont pas infinies. Tu m'avoueras du moins que ces rares génies, Outre le don qui fut leur principal appui, Moissonnaient à leur aise, où l'on glane aiyourd'hui.

Dams. Us ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense. Uors écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance; Mais le remède est simple: il faut faire comme eux. Ils nous ont dérobés, dérobons nos neveux; Et, tarissant la source où puise un beau délire, A tous nos successeurs ne laissons rien à dire. Un démon triomphant m'élève à cet emploi. Malheur aux écrivains qui viendront après moi!

Baliveau. Va, malheur à toi-même, ingrat! cours à ta perte! A qui veut s'égarer la carrière est ouverte. Indigne du bonheur qui t'était préparé, Rentre dans le néant dont je t'avais tiré. Mais ne crois pas que, prêt à remplir ma vengeance, Ton châtiment se borne à la seule indigence. ^ttte soif de briller où se fixent tes vœux S'étendra, mais trop tard, dans des dégoûts affreux. %

Va sabir du public les jugements fantasques, D'nne cabale aveugle essuyer les bourrasques, Chercher en vain quelqu'un d'humeur à t'admirer, Et trouver tout le monde actif à censurer; £* des auteurs sans nom grossir la foule obscure, égayer la satire, et servir de pâture A je ne sais quel tas de brouillons affamés, D°*t les écrits mordants sur les quais sont semés.1

1 Lee bouquinistes, à Paris, étalent leurs livres sur le parapet des quais.

Damis. Que peut contre le roc une vague animée? Hercule a-t-il péri sous l'effort du Pygmée? L'Olympe voit en paix fumer le mont Etna, Zoïle1 contre Homère en vain se déchaîna, Et la palme du Oid,* malgré la môme audace, Crott et s'élève encore au sommet du Parnasse.

Baliveau. Jamais l'extravagance alla-t-elle plus loin? Eh bien! tu braveras la honte et le besoin. Je veux que ton esprit n'en soit que plus rebelle; Et qu'aux siècles futurs ta sottise en appelle; Que, de ton vivant même, on admire tes vers; Tremble, et vois sous tes pas mille abîmes ouverts! L'impudence d'autrui va devenir ton crime: On mettra sur ton compte un libelle anonyme. Poursuivi, condamné, proscrit sur ces rumeurs, À qui veux-tu qu'un homme en appelle?

Damis. A ses mœurs.

Baliveau. A ses mœurs? Et le monde, en ces sortes d'orages. Est-il instruit des mœurs ainsi que des outrages?

Damis. Oui; de mes mœurs bientôt j'instruirai tout Paris.

Baliveau. Et comment, s'il vous plaît?

Damis. Comment? Par mes écrits.

Je veux que la vertu plus que l'esprit y brille, La mère en prescrira la lecture à sa fille; Et j'ai, grâce à vos soins, le cœur fait de façon A monter aisément ma lyre sur ce ton.

Sur la scène aujourd'hui mon coup d'essai l'annonce; Je suis un malheureux, mon oncle me renonce; Je me tais. Mais l'erreur est sujette au retour; J'espère triompher avant la fin du jour: Et peut-être la chance alors tournera-t-elle.

Baliveau. Quoi! vous seriez l'auteur de la pièce nouvelle Que ce soir aux Français8 l'on doit représenter?

Damis. Soyez donc le premier à m'en féliciter.

Baliveau. Puisque vous le voulez, je vous en félicite.

Damis. J'en augure une heureuse et pleine réussite.

Baliveau. Cependant gardez-vous de dire à Francaleu Que de son bon ami vous êtes le neveu.

Damis. Tout comme il vous plaira: mais je vois avec peine Que vous ne vouliez pas que je vous appartienne.

L'oncle est à peine sorti, plus résolu que jamais à faire mettre son neveu en prison, que Dorante paraît. Dans sa jalouse rage, il provoque le poète en duel. Les jeunes cens se donnent rendez-vous au parc, mai* M. de Francaleu survient et retient de force Dorante pour lui lire une de ses tragédies intitulée: La mort de Bucéphale* Obligé de le lâcher an instant pour mettre ses lunettes, lorsqu'il veut commencer sa lecture, lo

1 Zoïle (Zoïlus), fameux critique d'Alexandrie, connu par l'amertume de sa critique d'Homère (troisième siècle avant J.-C). 2 Voyez page 1 et 2. 8 Aux Français, fort usité pour: au Théâtre- Français. 4 Nom du cheval favori d'Alexandre le Grand.

LA MÉTROMANŒ (ACflBS IV «t y). 315

métromane ne retrouve pins son auditeur. Dorante s'est promptement ttqairé pour ne pas manquer sa rencontre avec Damis.

Au quatrième acte, nous apprenons que les jeunes gens se sont battus en duel, mais qu'on les a sépares avant que le sang ait coulé. Du reste, 1* poète s'est montré aussi brave que son adversaire.

Dans une des scènes suivantes, Dorante avoue à Lucile que les vers qu'il loi fait parvenir depuis quelque temps ne sont pas de lui; mais il ajoute qu'il les a inspirés au poète, qui a môme très faiblement rendu n véritable passion. Lucile lui pardonne en faveur de sa sincérité et lui engage sa foi:

De vos rivaux du moins vous n'avez rien à craindre. Mon père pourra bien, en ce commun danger, Désapprouver mon choix, mais jamais le changer.

Lisette, qui vient de surprendre le secret de Damis, apprend à Dorante que ce poète est l'auteur de la pièce que Ton va jouer le soir môme au Théâtre-Français et qui est cause que tous les invités désertent la maison de campagne de M. de Francaleu, ainsi que son théâtre d'amateurs, pour aller à Paris assister à cette première représentation. Elle insinue à Dorante que son prétendu rival vient d'écrire à son père, probablement pour trahir le secret de ses amours avec Lucile; elle lui conseille de monter une cabale pour faire siffler la pièce de Damis, et ajoute:

Monsieur de Francaleu, vous dis-je, va la voir. H n'a déjà que trop ce bel auteur en tôte. S'il le voit triompher, c'est fait, rien ne l'arrête; Il lui donne sa fille, et croirait aujourd'hui S'allier à la gloire en s'alliant à lui.

Dorante. Ah! tu me fais frémir! et des transes pareilles Me livrent en aveugle à ce que tu conseilles.

Le cinquième acte amène le dénoûment de cette intrigue compliquée, suris habilement conduite. M. Baliveau et M. de Francaleu reviennent du tiéitre; ce dernier ne sait pas encore que Damis est l'auteur de la nouvelle pièce qui vient d'être sifflée par une cabale impitoyable.

— — Jamais le public n'eut moins de complaisance. Comment veut-il juger d'une pièce en effet, Au tintamarre affreux qu'au parterre on a fait? Ah! nous avons bien vu des fureurs de cabale; Mais jamais il n'en fut ni n'en sera d'égale. La pièce était vendue aux sifflets aguerris De tous les étourneaux des cafés de Paris.

Cependant le jeune poète ne se décourage pas et se promet de prondre tientôt sa revanche.

M. Baliveau, resté seul avec son vieil ami, M. de Francaleu, le somme

<t«itter, M. de I'Empyrée, s'est chargé de la lui procurer. A ces mots le Ti^u Baliveau éclate. Il dit à son interlocuteur qu'il vient de faire de talle besogne, lui apprend que son Mt de I'Empyrée et le mauvais sujet qu'il ***Çit de mettre en prison sont la même personne, et l'accable de reproches. **w M. de Francaleu répond:

8i j'admire en Damis un don qui vous irrite,

Votre chagrin me touche autant que son mérite;

Afin donc que son sort ne vous alarme plus,

Je lui donne ma fille avec cent mille écus.

316 FBON (1089-1778).

On fait venir le poète, et on lui apprend les excellentes dispositions de M. de Francaleu à son égard. Mais Damis déclare que d'autres enwemente lai défendent d'accepter l'honneur que son protecteur veut hri Zaïre. Ce refus met le vieil oncle hors de lui. M. de Francaleu s'en irrite aussi, mais le noète lui apprend que celle qu'il aime est une personne du plu haut mérite, une muse, qui, depuis longtemps, échange avec lui des ven dans le Mercure, enfin que c'est une noble Bretonne appelée M11* Mériadee de Kersic, de Quimper-Corentin. A ces mots le vieux M. de Francaleu s'écrie, en pouffant de rire:

Oh! disposez-vous donc, monsieur, à m'épouser; A m'épouser, vous dis-je. Oui, moi! moi! C'est moi-même Qui suis le bel objet de votre amour extrême. C'est le vieux métromane qui, sous le pseudonyme de M116 Mériadee de Kersic, collaborait au Mercure.

Damis. Vous ne plaisantez point?

Francaleu. Non; mais, en vérité, J'ai bien à vos dépens jusqu'ici plaisanté, Quand, sous le masque heureux qui vous donnait le change, Je vous faisais chanter des vers à ma louange. Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goût! L'ouvrage est peu de chose, et le seul nom fait tout.

Après cet éclaircissement burlesque, rien ne paraît plus s'opposer au mariage que le vieillard projette depuis longtemps entre sa fille et son; nrotégé. liais alors surviennent Lucile et Lisette. La servante découvre a M. de Francaleu que Damis est l'auteur de la pièce sifflée, ce qui refroidit singulièrement l'enthousiasme du métromane pour le jeune poète. Lucile avoue qu'elle aime Dorante, qui paraît à son tour et, de nouveau, reproche à Damis sa trahison. Quel est son étonnement et sa confusion quand il apprend que Damis, cet ami généreux et méconnu, a écrit à son père et vient d'obtenir le consentement de l'ancien ami de M. de Francaleu an mariage de Dorante et de Lucile.

Dorante. Je suis un monstre!

Damis. Non: mais, en termes honnêtes, Amoureux et Français, voilà ce que vous êtes.

Dorante (aux autres). Un furieux! qui, plein d'un ridicule effroi, Tandis qu'il agissait si noblement pour moi, Impitoyablement ai fait siffler sa pièce.

Damt8. Quoi? . . . Mais je m'en prends moins à vous qu'à la traîtresse Qui vous a confié que j'en étais l'auteur. Je suis bien consolé: j'ai fait votre bonheur.

Dorante. J'ai demain, pour ma part, cent places retenues; Et veux, après-demain, vous faire aller aux nues.

Davis. Non; j'appelle, en auteur soumis, mais peu craintif, Du parterre en tumulte au parterre attentif, Qu'un si frivole soin ne trouble pas la fête. Ne songez qu'aux plaisirs que l'hymen vous apprête. Vous à qui cependant je consacre mes jours, Muses, tenez-moi lieu de fortune et d'amours.

FRANÇOIS-MARIE AROUET, qui a pris le nom de VOLTAIRE, naquit en 1694 à Châtenay, village voisin de Paris. H eut pour premier instituteur l'abbé de Châteauneuf, qui lui apprit dès sa plus tendre enfance à bégayer des paroles d'incrédulité. Le collège Louis-le-Grand, à Paris, dirigé par les jésuites, le reçut tout jeune et déjà tout imbu des doctrines irréligieuses de l'époque: néanmoins ses brillants succès et la vivacité de son esprit éblouirent ses maîtres, dont les plus habiles demeurèrent ses amis.

Le père d'Arouet, qui était notaire, destinait son fils à la magistrature, et le croyait perdu depuis qu'il savait que le jeune homme faisait des vers. Cependant il lui permit de tenter la diplomatie et d'accompagner à la Haye le marquis de Ch&teauneuf, ambassadeur de France en Hollande. Cet essai fut malheureux et de courte durée. Le jeune Arouet, de retour à Paris, se résigna à entrer chez un procureur; mais il ne s'occupa qu'à faire des vers badins et satiriques, qui le firent connaître dans le monde. Cette gloire précoce eut l'intonrénient de le faire soupçonner, injustement cette fois, d'être l'auteur d'une satire sanglante contre le gouvernement et de le faire envoyer a la Bastille. Son innocence reconnue, il en sortit et reçut, en guise d'indemnité, une gratification du régent, le duc d'Orléans. Le jeune poète gagna les bonnes grâces du prince par un mot spirituel. «Monseigneur, lui dit-il, je remercie Votre Altesse Royale de vouloir bien continuer à se charger de ma nourriture, mais je la prie de fie plus se charger de mon logement.4*

En 1718, Voltaire (c'est alors qu'il prit ce nom) fit son véritable début littéraire par Œdipe, tragédie qu'il avait ébauchée à dix-sept ans, et qu'il venait de terminer à vingt-quatre. Plusieurs pièces médiocres qui suivirent Œdipe échouèrent au théâtre. En 1725, une indiscrétion d'un des amis du poète rendit public, sous le titre de la Ligue, le poème encore inachevé de la Henriade, que Voltaire mit commencé à dix-neuf ans, et dont il avait écrit le second chant a la Bastille. Malgré ses lacunes et les interpolations de l'éditeur, le poème réussit: et Voltaire, qui dans un moment de dépit, avait routa détruire le manuscrit, se décida à l'achever. Mais il ne devait pas le publier en France.

Le jeune poète avait répondu par des paroles piquantes au mépris que lui avait témoigné un seigneur de la cour, le chevalier de Rohan. Ce gentilhomme résolut de se venger, sans compromettre sa sûreté personnelle. H eut la lâcheté d'attirer Voltaire dans un guet-apens H de le faire maltraiter par ses domestiques. Le grand seigneur qui commit cette indignité était trop haut placé pour pouvoir être atteint par les lois, et lorsque le poète lui demanda raison et le provoqua en duel, fl fut mis à la Bastille. Relâché après six mois de détention, A reçut l'ordre de quitter Paris. Il se retira à Londres.

C'est en Angleterre que la Henriade fut éditée avec luxe et par

1 D'après les Études de Geruzez et la Vie de Voltaire par Condorcet.

318 YOLTÀIRE (1694-1778).

voie de souscription. Ce fut, dit-on, la première assise de la fortune de Voltaire, augmentée depuis et portée jusqu'à l'opulence par des spéculations hardies et heureuses et aussi, il faut le dire, par l'usure. Pendant son exil en Angleterre, il étudia la langue, la littérature, la philosophie sensualiste des Anglais, et fortifiasonpenchantàrincrédulité par le commerce avec des hommes tels que le célèbre Bolingbroke.

Son 6éjour en Angleterre dura trois ans (1727, 28, 29); il en rapporta les tragédies de Brutus et de la Mort de César. UOtiullo de Shakespeare inspira à Voltaire Zaïre, la plus populaire et la plus touchante de ses tragédies.

Revenu sans autorisation à Paris, en 1730, il publia, outre les tragédies que nous venons de nommer, la Vie de Cliarles XII, roi de Suède, chef-d'œuvre de narration dont nous parlerons plus loin en détail: Mais Voltaire ne devait pas rester longtemps tranquille. Le scandale causé par l'édition française des Lettres philosophiques ou Lettres anglaises, qu'il avait déjà publiées en anglais dans son exil, le força de nouveau à quitter Paris. Cette fois il chercha un asile au château de Cirey, en Lorraine, où il se retira chez la marquise du Châtelet. 11 y cultiva les sciences, y composa Ahire, Mahomet, Mérove* qui soutinrent sa gloire de poète tragique; il y commença le Siècle ae Louis XIV, qu'il termina plus tard à Berlin, et prépara son Essai sur les mœurs et Vesprit des nations. C'est dans ce temps que commença la correspondance de Voltaire avec le prince royal de Prusse, qui fut plus tard le grand Frédéric. Cette liaison fut en partie la cause pour laquelle Voltaire eut un moment de faveur à la cour de France. En 1743, on le choisit pour une mission politique secrète auprès de Frédéric II, mission dont il s'acquitta avec habileté. A son retour en France, il obtint, outre le titre d'historiographe du roi, une charge de gentilhomme ordinaire. 11 fut admis à l'Académie française, mais seulement après avoir écrit au père de Latour une lettre où il protestait de 6on respect pour la religion et de son attachement aux jésuites.

La faveur de Voltaire dura peu. Pour le dégoûter, on affecta à la cour de Versailles de lui préférer le vieux poète Crébillon. Voltaire, qui était vaniteux au plus haut degré, en fut piqué au vif: il se vengea en homme d'esprit en refaisant avec une grande supériorité plusieurs des pièces de son rival. Telle fut l'origine des tragédies de Sèmiramis (1748), A'Oreste (1749) et de Rome sauvée (1752). Vers le même temps il écrivit Nanine, sa meilleure comédie. Fatigué de la cour de France, négligé par Louis XV, dont il ne put jamais gagner la faveur, Voltaire se rendit aux invitations réitérées du grand Frédéric et vint se fixer en Prusse. Le roi le nomma son chambellan, le logea dans son palais et lui donna 20 000 francs de pension, sans autre obligation que celle de corriger les vers français de Sa Majesté. Mais bientôt le roi et le poète comprirent qu'ils étaient plutôt faits pour s'admirer de loin et par correspondance que pour vivre ensemble. Voltaire excita l'envie; son penchant pour la raillerie lui fit des ennemis acharnés, surtout parmi les écrivains français établis à Berlin; son humeur altière, sa duplicité, son avarice et sa cupidité le rendirent insupportable. Voltaire eut de violentes querelles avec Maupertuis, prérident de l'Académie des sciences de Berlin, qu'il livra à la risée publique dans sa Diatribe du docteur Akakia. Le roi, après avoir

Page 1