‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 257 sur 514 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

NÉBSSTAK, CHATILLON.

Chàttllon. 0 brave Nérestan, chevalier généreux, Vous qui brisez les fers de tant de malheureux, Vous, sauveur des chrétiens, qu'un Dieu sauveur envoie, Paraissez, montrez-vous, goûtez la douce joie De voir nos compagnons pleurant à vos genoux, Baiser l'heureuse main qui nous délivre tous. Aux portes du sérail en foule ils vous demandent; Ne privez point leurs yeux du héros qu'ils attendent, Et qu'unis à jamais sous notre bienfaiteur . . . .

NÉBB8TAN. Illustre Chàtillon, modérez cet honneur; J'ai rempli d'un Français le devoir ordinaire; J'ai fait ce qu'à ma place on vous aurait vu faire.

Ohattllon. Sans doute; et tout chrétien, tout digne chevalier Pour sa religion se doit sacrifier; Et la félicité des cœurs tels que les nôtres Consiste à tout quitter pour le bonheur des autres. Heureux, à qui le ciel a donné le pouvoir De remplir comme vous un si noble devoir! Pour nous, tristes jouets du sort qui nous opprime, Nous, malheureux Français, esclaves dans Solyme, Oubliés dans les fers, où longtemps, sans secours, Le père d'Orosmane abandonna nos jours, Jamais nos yeux sans vous ne reverraient la France.

Nérestan. Dieu s'est servi de moi, Seigneur; sa providence De ce jeune Orosmane a fléchi la rigueur. Mais quel triste mélange altère ce bonheur! Que de ce fier Soudan la clémence odieuse Répand sur ses bienfaits une amertume affreuse! Dieu me voit et m'entend; il sait si dans mon cœur J'avais d'autres projets que ceux de sa grandeur. Je faisais tout pour lui; j'espérais de lui rendre Une jeune beauté qu'à l'âge le plus tendre

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Le cruel Noradin fit esclave avec moi,

Lorsque les ennemis de notre auguste foi,

Baignant de notre sang la Syrie enivrée,

Surprirent Lusignan, vaincu dans Oésarée.

Do sérail des sultans sauvé par des chrétiens,

Remis depuis trois ans dans mes premiers liens,

Renvoyé dans Paris sur ma seule parole,

Seigneur, je me flattais, espérance frivole!

De ramener Zaïre à cette heureuse cour

Où Louis1 des vertus a fixé le séjour.

Déjà même la reine, à mon zèle propice,

Lm tendait de son trône une main protectrice.

Enfin, lorsqu'elle touche au moment souhaité

Qui la tirait du sein de la captivité,

On la retient .... Que dis-je? .... Ah! Zaïre elle-même,

Oubliant les chrétiens pour ce Soudan qui l'aime ....

N'y pensons plus. . . . Seigneur, un refus plus cruel

Vient m'accabler encor d'un déplaisir mortel;

Des chrétiens malheureux l'espérance est trahie.

Ghaullon. Je vous offre pour eux ma liberté, ma vie; Disposez-en, Seigneur, elle vous appartient.

NtBisTAH. Seigneur, ce Lusignan, qu'à Solyme on retient, Ce dernier d'une race en héros si féconde, Ce guerrier dont la gloire avait rempli le monde, Ce héros malheureux, de Bouillon descendu, Aux soupirs des chrétiens ne sera point rendu.

Chaullon. Seigneur, s'il est ainsi, votre faveur est vaine) Quel indigne soldat voudrait briser sa chaîne, Alors que dans les fers son chef est retenu? Lusignan, comme à moi, ne vous est pas connu. Seigneur, remerciez le ciel dont la clémence A pour votre bonheur placé votre naissance Longtemps après ces jours, à jamais détestés, Après ces jours de sang et de calamités, Où je vis sous le joug de nos barbares maîtres Tomber ces murs sacrés conquis par nos ancêtres. Ciel! si vous aviez vu ce temple abandonné, Du Dieu que nous servons le tombeau profané, Nos pères, nos enfants, nos filles et nos femmes, An pied de nos autels expirant dans les flammes, Et notre dernier roi, courbé du faix des ans, Massacré sans pitié sur ses fils expirants! Lusignan, le dernier de cette auguste race, Dans ces moments affreux ranimant notre audace, An milieu des débris des temples renversés, Des vainqueurs, des vaincus, et des morts entassés, Terrible, et d'une main reprenant son épée, Dans le sang infidèle à tout moment trempée,

1 Louis IX, que les Français appellent saint Louis, régna de 1226 à 1270. U mourut pendant la septième croisade entreprise contre Tunis.

Et de l'autre à nos yeux montrant avec fierté

De notre sainte foi le signe redouté,

Criant à haute voix: Français, soyez fidèles ....

Sans doute, en ce moment, le couvrant de ses ailes,

La vertu du Très Haut, qui nous sauve aujourd'hui

Aplanissait sa route et marchait devant lui;

Et des tristes chrétiens la foule délivrée

Vint porter avec nous seB pas dans Oésarée.

Là, par nos chevaliers, d'une commune voix,

Lusignan fut choisi pour nous donner des lois.

O mon cher Nérestan! Dieu, qui nous humilie,

N'a pas voulu sans doute, en cette courte vie,

Nous accorder le prix qu'il doit à la vertu;

Vainement pour son nom nous avons combattu.

Ressouvenir1 affreux, dont l'horreur me dévore!

Jérusalem en cendre, hélas! fumait encore,

Lorsque dans notre asile attaqués et trahis,

Et livrés par un Grec à nos fiers ennemis,

La flamme dont brûla Sion désespérée

S'étendit en fureur aux murs de Oésarée:

Oe fut là le dernier de trente ans de revers;

Là je vis Lusignan chargé d'indignes fers:

Insensible à sa chute, et grand dans ses misères,

Il n'était attendri que des maux de ses frères.

Seigneur, depuis ce temps, ce père des chrétiens,

Besserré loin de nous, blanchi dans ses liens,

Gémit dans un cachot, privé de la lumière,

Oublié de l'Asie et de l'Europe entière.

Tel est son sort affreux; qui pourrait aujourd'hui,

Quand il souffre pour nous, se voir heureux sans lui?

Nébe8tak. Ge bonheur, il est vrai, serait d'un coeur barbare. Que je hais le destin qui de lui nous sépare! Que vers lui vos discours m'ont sans peine entraîné: Je connais ses malheurs, avec eux je suis né: Sans un trouble nouveau je n'ai pu les entendre; Votre prison, la sienne, et Oésarée en cendre, Sont les premiers objets, sont les premiers revers Qui frappèrent mes yeux, à peine encore ouverts. Je sortais du berceau; ces images sanglantes Dans vos tristes récits me sont encor présentes. Au milieu des chrétiens dans un temple immolés, Quelques enfants, Seigneur, avec moi rassemblés, Arrachés par des mains de carnage fumantes Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes, Nous fûmes transportés dans oe palais de rois, Dans ce même sérail, Seigneur, où je vous vois. Noradin m'éleva près de cette Zaïre, Qui depuis .... pardonnez si mon cœur en soupire,

1 Le ressouvenir est le souvenir renouvelé d'une chose éloignée de notre esprit, un souvenir persistant qui obsède.

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Qui depuis, égarée en ce funeste lieu,

Pour un maître barbare abandonna son Dieu.

Chatillon. TeUe est des musulmans la funeste prudence: De leurs chrétiens captifs ils séduisent l'enfance; Et je bénis le ciel, propice à nos desseins, Qui dans vos premiers ans tous sauva de leurs mains. Mais, Seigneur, après tout, cette Zaïre même, Qui renonce aux chrétiens pour le Soudan qui l'aime, De son crédit au moins nous pourrait secourir: Qu'importe de quel bras Dieu daigne se servir? M'en croirez-vous? le juste, aussi bien que le sage, Du crime et du malheur sait tirer avantage. Vous pourriez de Zaïre employer la faveur A fléchir Orosmane, à toucher son grand cœur, A nous rendre un héros que lui-même a dû plaindre, Que sans doute il admire, et qui n'est plus à craindre.

Néustan. Mais ce même héros, pour briser ses liens, Voudra-t-il qu'on s'abaisse à ces honteux moyens? Et quand il le voudrait, est-il en ma puissance D'obtenir de Zaïre un moment d'audience? Croyez-vous qu'Orosmane y daigne consentir? Le sérail à ma voix pourra-t-il se rouvrir? Quand je pourrais enfin paraître devant elle, Que faut-il espérer d'une femme infidèle, A qui mon seul aspect doit tenir lieu d'affront, Et qui lira sa honte écrite sur mon front? Seigneur, il est bien dur, pour un cœur magnanime, D'attendre des secours de ceux qu'on mésestime: Leurs refus sont affreux, leurs bienfaits font rougir.

Chatillon. Songez à Lusignan, songez à le servir.

Nérbbtan. Eh bien! .... Mais quels chemins jusqu'à cette infidèle Pourront .... On vient à nous. Que vois-je? ô ciel! c'est elle.

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