‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 256 sur 514 · I. LA HENRIADE · texte numérisé non relu

I. LA HENRIADE

(1788.) I. LA SAINT-BARTHÉLÉMY. (Fragment du deuxième efamut)

Le véritable sujet de la Henriade c'est la lutte de Henri IV contre les ligueurs, qui lai disputent le royaume de ses ancêtres. Ce sujet, le poète ne l'aborde qu'au cinquième chant; dans les quatre premiers c'est Henri de Valois qui règne; Henri de Bourbon, ne combattant que pour faire rentrer dans la capitale le roi, son maître, joue un rôle secondaire dans le poème dont il est le héros. C'est surtout cette disposition que les critiques ont reprochée à Voltaire, qui, comme le dit la Harpe, traite l'épopée on historien plutôt qu'en poète. La véritable action du poème ne commence qu'au quatrième chant; le premier sert d'introduction; le second et le troisîètne sont un récit des événements qui précèdent le siège de Paris, récit que Voltaire met habilement dans la bouche de Henri de Bourbon. Ce prince le fait à Elisabeth, reine d'Angleterre, à laquelle il est envoyé en ambassade secrète pour solliciter son secours contre la Ligue. C'est de ce récit que nous reproduisons un fragment.

«Après dix ans entiers de succès et de pertes, Médicis,1 qui voyait nos campagnes couvertes D'un parti renaissant qu'elle avait cru détruit, Lasse enfin de combattre et de vaincre sans fruit, Voulut, sans plus tenter des efforts inutiles, Terminer d'un seul coup les discordes civiles. La cour de ses faveurs nous offrit les attraits; Et n'ayant pu nous vaincre, on nous donna la paix. Quelle paix, juste Dieu! Dieu vengeur que j'atteste, Que de sang arrosa son olive funeste!

Ciel! faut-il voir ainsi les mattres des humains Du crime à leurs sujets aplanir les chemins!

Coligny, dans son cœur à son prince fidèle, Aimait toujours la France en combattant contre elle: Il chérit, il prévint l'heureuse occasion Qui semblait de l'État assurer l'union.

1 Catherine de Médicis (1519 — 1589). veuve de Henri II, mère de François H, de Charles IX, et de Henri III.

LA HBNBIÀDÊ (CHANT u). 321

fiarement un héros connaît la défiance:

Parmi ses ennemis il vint plein d'assurance; Jusqu'au milieu du Louvre il conduisit mes pas. Médias en pleurant me reçut dans ses bras, Me prodigua longtemps des tendresses de mère, Assura Coligny d'une amitié sincère, Voulait par ses avis se régler désormais, L'ornait de dignités, le cemblait de bienfaits, Montrait à tous les miens, séduit par l'espérance, Des faveurs de son fils la flatteuse apparence. Hélas! nous espérions en jouir plus longtemps.

Quelques-uns soupçonnaient ces perfides présents: Les dons d'un ennemi leur semblaient trop à craindre; Plus ils se défiaient, plus le roi savait feindre. Dans l'ombre du secret, depuis peu Médicis A la fourbe, au parjure avait formé son fils, Façonnait aux forfaits ce cœur jeune et facile : Et le malheureux prince à ses leçons docile, Par son penchant féroce à les suivre excité, Dans sa coupable école avait trop profité.

Enfin, pour mieux cacher cet horrible mystère, D me donna sa sœur,1 il m'appela son frère. 0 nom qui m'as trompé! vains serments! nœud fatal! Hymen qui de nos maux fut le premier signal! Tes flambeaux, que du ciel alluma la colère, Éclairaient à mes yeux le trépas de ma mère. Je ne suis point injuste, et je ne prétends pas A Médicis encore imputer son trépas:

J'écarte des soupçons peut-être légitimes, Et je n'ai pas besoin de lui chercher des crimes. Xa mère enfin mourut. Pardonnez à des pleurs Qu'on souvenir si tendre arrache à mes douleurs. Cependant tout s'apprête, et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénoûment la reine a réservée.

Le signal est donné sans tumulte et sans bruit; C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière: Coligny languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable: H se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités ; Il voit briller partout les flambeaux et les armes, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés, Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix: » Qu'on n'épargne personne;

1 Marguerite de Valois. Elle épousa Henri de Bourbon le 18 août 1572. C ftata. Manuel de Littérature française. 10« 6JL 21

822 VOLTAOl (ieW-1776).

C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne !c Il entend retentir le nom de Coligny; U aperçoit de loin- le jeune Téligny, Téligny dont l'amour a mérité sa fille,. L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte: Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux Avec cet œil serein, ce front majestueux, Tel que dans les combats, maître de son courage, Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.

A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. „ Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, Que le sort des combats respecta quarante ans; Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne .... J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous." Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux: L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds, qu'il trempe de ses larmes; Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré.

Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; Des assassins trop lents il veut hâter les coups; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible: Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide: Coligny l'attendait d'un visage intrépide; Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée, en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage Ne fît trembler son bras et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort. On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort. Son corps percé de coups* privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle et digne de son fils.

ZAÏRE (agtb i). 828

Médias la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance, Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens Et comme accoutumée à de pareils présents.

Qui pourrait cependant exprimer les ravages Dont cette nuit cruelle étala les images? La mort de Coligny, prémices des horreurs, Tétait qu'un faible essai de toutes leurs fureurs. D'un peuple d'assassins les troupes effrénées, Par devoir et par zèle au carnage acharnées, Marchaient le fer en main, les yeux étincelants, Sur lee corps étendus de nos frères sanglants. Grise était à leur tète, et, bouillant de colère, Vengeait sur tous les miens les mânes de son père. Xevers, Gondi, Tavanne, un poignard à la main, Échauffaient les transports de leur zèle inhumain; Et, portant devant eux la liste de leurs crimes, Les conduisaient au meurtre et marquaient les victimes.

n. ZAÏRE.

Voltaire a emprunté à YOtheUo de Shakespeare l'idée de la tragédie de Zaïre: un amant qui, dans un accès de jalousie, tue la femme qu'il tdore et dont il est aimé. Tout le reste diffère. Voltaire développe ce tWme dramatique en le rattachant à un grand fait historique, les Croisades. L'iction se passe à Jérusalem, au XHl* siècle.

Le premier acte fait l'exposition de la pièce; il développe les sentiments et les qualités qui font que nous nous intéressons aux deux principaux personnages de la tragédie, Zaïre et Orosmane. Zaïre, jeune esclave élevée dans la religion musulmane, mais d'origine chrétienne, confie son bonheur prochain à sa compagne Fatime. Le sultan Orosmane, prince jeune et victorieux, plein de sentiments nobles et généreux, va élever Zaïre au rang de sultane. Fatime lui rappelle qu'elle est née chrétienne, qu'elle porte «tore sur elle une croix, symbole de la religion de ses pères, et qu'un chevalier français, Nérestan, a promis de venir payer sa rançon. Zaïre lui répond qu'ayant perdu ses parents dans sa plus tendre enfance, elle a été élevée dûs la loi musulmane; que Nérestan, qui depuis deux ans n'a pas accompli sa promesse, est peut-être hors d'état de la tenir, qu'enfin elle aime Orosmme et qu'elle en est aimée. Bientôt Orosmane entre lui-même en scène; H confirme à Zaïre son amour et sa résolution de ne partager le trOne qu'avec elle seule, de vaincre ses passions, de régner en véritable souverain qui connaît toute l'étendue de ses devoirs, et de ne pas ressembler à tant de ses prédécesseurs qui se sont laissé corrompre par la volupté. Zaïre déclare au sultan qu'elle répond à ses nobles sentiments, lorsqu'on annonce Nérestan, jeune chevalier français, autrefois prisonnier fOrosmane, qui lui a permis d'aller en France chercher sa rançon et celle de dix antres chrétiens. H apporte la rançon de ses compagnons de captivité ainsi que celle de Zaïre et de Fatime, mais il ne cent plus payer la sienne et vient se reconstituer prisonnier. Orosmane lm répond:

Chrétien, je suis content de ton noble courage;

Mais ton orgueil ici se serait-il flatté

D'effacer1 Orosmane en générosité?

Reprends ta liberté, remporte tes richesses,

AJ'or de ces rançons joins mes justes largesses;

1 En prose on dirait: surpasser en générosité. On efface les actions fc quelqu'un par les siennes.

Au lieu de dix chrétiens qne je dos t'aceorder, Je t'en yeux donner cent: tu les peux demander. Cependant le sultan excepte Ltuignan, 1 ancien roi de Jérusalem, qui doit finir ses jours dans les fers, et Zaïre.

Pour Zaïre, crois-moi, sans que ton cœur s'offensa, Elle n'est pas d'un prix qui soit en ta puissance, Tes chevaliers français et tous leurs souverains S'uniraient vainement pour l'ôter de mes mains. Comme Nérestan s'étonne que Zaïre, née chrétienne, et le vieux Lusignan, dont la liberté lui a pourtant été promise, ne doivent point le suivre, le sultan lui ordonne de sortir le lendemain de Jérusalem et de quitter ses États. Orosmane a bien remarqué que le chevalier chrétien montrait pour Zaïre un intérêt qui semble trahir la passion; mais il ne veut pas s'abaisser jusqu'à la jalousie, et il a foi dans l'amour de Zaïre. Il ordonne à son confident de tout préparer pour la cérémonie qui va faire de Zaïre son épouse et la sultane.

Le second acte est la plus belle partie de la tragédie. Noos le reproduisons en entier.

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