‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 259 sur 514 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

ZAÏRE, LUSIGNAN, CHATILLON, NÉRESTAN, plusieurs esclaves chrétiens.

Lusignan. Du séjour du trépas quelle voix me rappelle? Suis-je avec des chrétiens? .... Guidez mes pas tremblants. Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ans. (En Rasseyant) Suis-je libre en effet?

Zaïre. Oui, seigneur, oui, vous l'êtes.

Chàtillon. Vous vivez, vous calmez nos douleurs inquiètes. Tous nos tristes chrétiens ....

Lusignan. O jour! ô douce voix!

Chàtillon, c'est donc vous? c'est vous que je revois! Martyr, ainsi que moi, de la foi de nos pères, Le Dieu que nous servons finit-il nos misères! En quels lieux sommes-nous? Aidez mes faibles yeux.

Chàtillon. C'est ici le palais qu'ont bâti vos aïeux; Du fils de Noradin c'est le séjour profane.

Zaïre. Le maître de ces lieux, le puissant Orosmane, Sait connaître, Seigneur, et chérir la vertu. (En montrant Nérestan.) Ce généreux Français, qui vous est inconnu Par la gloire amené des rives de la France, Venait de dix chrétiens payer la délivrance:

ZAÏBE (acis d, scène ni). 8^9

Le Soudan, comme lui, gouverné par l'honneur, Croit, en tous délivrant, égaler son grand cœur.

Lusignah. Des chevaliers français tel est le caractère; Lear noblesse en tout temps me Ait utile et chère. Trop digne chevalier, quoi! vous passez les mers Pour soulager nos maux et pour briser nos fers? Ah! parlez, à qui dois-je un service si rare?

Nébsstan. Mon nom est Nérestan; le sort longtemps barbare, Qui dans les fers ici me mit presque en naissant, Me fit quitter bientôt l'empire du croissant. A la cour de Louis, guidé par son courage, De la guerre sous lui j'ai fait l'apprentissage; Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi, Si grand par sa valeur, et plus grand par sa foi. Je le suivis, Seigneur, au bord de la Charente, Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante, Cédant à nos efforts trop longtemps captivés, Satisfit en tombant aux lis qu'ils ont bravés. Venez, prince, et montrez au plus grand des monarques De vos fers glorieux les vénérables marques: Paris va révérer le martyr de la croix,

Et la cour de Louis est l'asile des rois.

LuaiQNAN. Hélas! de cette cour j'ai vu jadis la gloire.

Quand Philippe à Bovine1 enchaînait la victoire,

Je combattais, Seigneur, avec Montmorency,

ïehm, dlSstaing, de Nesle, et ce fameux Coucy.

Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre:

Vous voyez qu'au tombeau je suis prêt à descendre:

•le vais an roi des rois demander aujourd'hui

L* prix de tous les maux que j'ai soufferts pour lui.

Vous, généreux témoins de mon heure dernière,

Tandis qu'il en est temps, écoutez ma prière:

Xérestan, Chfttillon, et vous .... de qui les pleurs

Dans ces moments si chers honorent mes malheurs,

Madame, ayez pitié du plus malheureux père

Qui jamais ait du ciel éprouvé la colère,

Qui répand devant vous des larmes que le temps

Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants.

tue fille, trois fils, ma superbe espérance,

Me forent arrachés dès leur plus tendre enfance:

0 mon cher Châtillon, tu dois t'en souvenir!

Chàullon. De vos malheurs encor vous me voyez frémir. Luao5AN. Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme,

Te» yeux virent périr mes deux fils et ma femme.

Châtillon. Mon bras chargé de fers ne les put secourir. Lusighan. Hélas! et j'étais père, et je ne pus mourir!

Veillez du haut des cieux, chers enfants que j'implore,

Sur mes autres enfants, s'ils sont vivants encore.

1 Bovine* ou Bouvine* (l'orthographe Bovine est une licence poétique), wg an département du Nord, est célèbre par la victoire remportée, en 1216, Ptf le roi de France Philippe- Auguste sur l'empereur Othon tV et ses alliés.

Mon dernier fils, ma fille, aax chaînes réservés, Par de barbares mains pour servir conservés, Loin d'un père accablé, forent portés ensemble Dans ce même sérail où le ciel nous rassemble.

Ohatillon. H est vrai, dans l'horreur de ce péril nouveau, Je tenais votre fille à peine en son berceau ; Ne pouvant la sauver, Seigneur, j'allais moi-même I

Répandre sur son front l'eau sainte du baptême. Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants, Revinrent l'arracher à mes bras tout sanglants. (

Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années, Trop capable déjà de sentir son malheur, Fut dans Jérusalem conduit avec sa sœur. i

Nérbstan. De quel ressouvenir1 mon âme est déchirée! A cet âge fatal j'étais dans Césarée; Et tout couvert de sang, et chargé de liens, Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens.

Lusionân. Vous. . . . Seigneur! ce sérail éleva votre enfance?

(En les regardant.) Hélas! de mes enfants auriez-vous connaissance! Ils seraient de votre âge, et peut-être mes yeux .... Quel ornement, madame, étranger en ces lieux? Depuis quand l'avez-vous?

Zaïre. Depuis que je respire, Seigneur .... Hé quoi! d'où vient que votre âme soupire?

Lusionân. Ah! daignez confier à mes tremblantes mains. . . «

(Elle lui donne la croix.)

Zaïre. De quel trouble nouveau tous mes sens sont atteints! Seigneur, que faites-vous?

(Il rapproche de sa boudie en pleurant.) Lusionân. O ciel! 6 Providence! , Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance; Serait-il bien possible? oui, c'est elle .... je voi Ce présent qu'une épouse avait reçu de moi, Et qui de mes enfants ornait toiyours la tête, Lorsque de leur naissance on célébrait la fête: Je revois .... je succombe à mon saisissement.

Zaïre. Qu'entends-je? et quel soupçon m'agite en ce moment? Ah, Seigneur! ....

Lusionân. Dans l'espoir dont j'entrevois les charmes, Ne m'abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes! Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous, Parle, achève, 6 mon Dieu! ce sont là de tes coups. Quoi! Madame, en vos mains elle était demeurée? Quoi! tous les deux captifs, et pris dans Césarée?

Zaïre. Oui, Seigneur.

Nérestan. Se peut-il?

Lu8ionan. Leur parole, leurs traits, De leur mère en effet sont les vivants portraits.

1 Voyez page 326, note 1.

ZA&KB (ACTB H, SCÈNE in). 831

Oui, grand Dieu! tu le veux, tu permets que je voie! ....

Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie!

Madame .... Néreetan .... Soutiens-moi, Ohfrtillon ....

Néreetan, si je dois vous nommer de ce nom,

Avex-vous dans le sein la cicatrice heureuse

Du fer dont à mes yeux une main furieuse ....

Néeeotan. Oui, Seigneur, il est vrai.

Lusignan. Dieu juste! heureux moments!

Néhwtan. (se jetant à genoux). Ah, Seigneur! Zaïre!

Lusignan. Approches, mes enfants.

NinsTAN. Moi, votre fils!

ZaTbb. Seigneur!

Lusignan. Heureux jour qui m'éclaire ! Mt fille, mon cher fils! embrassez votre père.

Chaulum. Que d'un bonheur si grand mon cœur se sent toucher!

Lusignan. De vos bras, mes enfants, je ne puis m'arracher. Je tous revois enfin, chère et triste famille, Hoo fils, digne héritier .... vous .... hélas! vous, ma fille! Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur, Ce trouble qui m'accable au comble du bonheur. Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne, Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne? Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux! Tu te tais! je t'entends! 6 crime! 6 justes cieux!

Zaïre. Je ne puis vous tromper: sous les lois d'Orosmane .... Punissez votre fille .... elle était musulmane.

Lusignan. Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi! Ah, mon fils! à ces mots j'eusse expiré sans toi. Mon Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire: Ju vu tomber ton temple et périr ta mémoire: Dans un cachot affreux abandonné vingt ans, Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants: Et lorsque ma famille est par toi réunie, Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie! •le sois bien malheureux .... c'est ton père, c'est moi, C«t ma seule prison qui t'a ravi ta foi. jf* fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines! ^eet le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi; r"e«t le sang des héros, défenseurs de ma loi; reet le sang des martyrs .... 0 fille encor trop chère! Çtmnaie-tu ton destin? sais-tu queUe est ta mère? ^is-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour re triste et dernier fruit d'un malheureux amour, J* la vis massacrer par la main forcenée, Par la main des brigands à qui tu t'es donnée! Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, ~ ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des cieux. Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes; Ea ces lieux où mon bras le servit tant de fois,

En ces lieux où son sang te parle par ma voix.

Vois ces mors, vois ce temple envahi par tes maîtres:

Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. i

Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais;

C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits,

Il voulut expirer sous les coups de l'impie,

C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.

Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,

Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu;

Et tu n'y peux rester sans renier ton père,

Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.

Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir;

Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir:

Je vois la vérité dans ton cœur descendue;

Je retrouve ma fille après l'avoir perdue;

Et je reprends ma gloire et ma félicité

En dérobant mon sang à l'infidélité.

Nébebtan. Je revois donc ma sœur! .... Et son âme . . .

ZaTre. Ah! mon père Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire?

Lusignan. M'ôter, par un seul mot, ma honte et mes ennuis, Dire: Je suis chrétienne.

ZaIre. Oui .... Seigneur .... je le suis.

Lusignan. Dieu, reçois son aveu du sein de ton empire! |

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