‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 274 sur 514 · LETTRE DE FRÉDÉRIC LE GRAND A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE FRÉDÉRIC LE GRAND A VOLTAIRE

d'esprit et le bon sens imaginables. Il me parla de môme le samedi, le dimanche, et le lundi, paraissant très tranquille, très résigné, et soutenant ses souffrances avec beaucoup de fermeté. Il résigna la régence1 entre mes mains le mardi2 matin à cinq heures, prit tendrement congé de mes frères, de tous les officiers de marque, et de moi. La reine, mes frères et moi, nous l'avons assisté dans ses dernières heures; dans ses angoisses il a témoigné le stoïcisme de Caton. H est expiré avec la curiosité d'un physicien sur ce qui se passait en lui à l'instant même de sa mort, et avec l'héroïsme d'un grand homme, nous laissant à tous des regrets sincères de sa perte, et sa mort courageuse comme un exemple à suivre.

Le travail infini qui m'est échu en partage depuis sa mort, laisse à peine du temps à ma juste douleur. J'ai cru que depuis la perte de mon père je me devais entièrement à la patrie. Dans cet esprit, j'ai travaillé autant qu'il a été en moi pour prendre les arrangements les plus prompts et les plus convenables au bien public.

J'ai d'abord commencé par augmenter les forces de l'État de seize bataillons, de cinq escadrons de houssards, et d'un escadron de gardes-dû-corp. J'ai posé les fondements de notre nouvelle académie. J'ai fait acquisition de "Wolf,3 de Maupertuis,4 d'AIgarotti.5 J'attends la réponse de s'Gravesande,6 de Vaucanson,7 et d'Euler.8 J'ai établi un nouveau collège9 pour le commerce et les manufactures; j'engage des peintres et des sculpteurs; et je pars pour la Prusse, pour y recevoir l'hommage, etc.

Mon genre de vie est assez déréglé quant à présent, car la faculté10 a jugé à propos de coordonner, ex officio, de prendre les eaux de Pyrmont. Je me lève à quatre heures, je prends les eaux jusqu'à huit, j'écris jusqu'à dix, je vois les troupes jusqu'à midi, j'écris jusqu'à cinq heures, et le soir je me délasse en bonne compagnie. Lorsque les voyages seront finis, mon genre de vie sera plus tranquille et plus uni; mais jusqu'à présent, j'ai le cours ordinaire des affaires à suivre, j'ai les nouveaux établissements de surplus, et avec cela beaucoup de compliments inutiles à faire, d'ordres circulaires à donner.

1 Frédéric le Grand emploie ici le mot régence dans l'ancienne ac- <%ption où il signifiait gouvernement. Aujourd'hui régence ne se dit plus ws ce sens, mais il désigne la dignité de la personne qui gouverne un État pendant la minorité ou l'absence du souverain. Il se dit encore des sohdmsÙHis administratives des provinces prussiennes, enfin des pays de Tmi$ et de Tripoli, subordonnés à l'autorité du sultan. ' Le 31 mai 1740.

' Voyez page 361, note 1. * Maupertuis (1698—1759), mathé-

maticien et physicien, membre de l'Académie Française, et président de l'Académie de Berlin, où il se fixa en 1745. 5 Algarotti (1712—1764), ferivain italien, un des plus grands connaisseurs de son temps en sculpture, en peinture et en architecture. * s'Gravesande (1688—1742), uvat hollandais, professeur à l'université de Leyde. 7 Vaucanson (1701—1783), un des plus grands mécaniciens qui aient existé. 8 Buler (1707—1782), célèbre géomètre qui vint se fixer à Berlin en 1741.

* CoUège (collegium) ne se «fit plus dans le sens de autorité, assemblée, W dans les expressions sacré collège et collège électoral.

u Faculté se dit absolument pour faculté de médecine et familièreotst pour les médecine.

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