PAUL ET VIRGINIE
ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne trouveraient pas quelque iicurriture plus solide, Virginie aperçut parmi les arbres de la forêt ;;n jeune palmiste.1 Le chou que la cime de cet arbre renferme au nilieu de ses feuilles est un fort bon manger; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité, le bois de cet arbre n'est formé que Ton paquet de filaments ; mais son aubier2 est si dur qu'il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. I/idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras: il n'avait point de briquet, et d'ailleurs, dans cette île si couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus miséra- Mes. Paul résolut d'allumer du feu à la manière des noirs. Avec l'angle d'une pierre il fit un petit trou sur une branche d'arbre lien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds; puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèche, mais d'une espèce de bois différent. Il posa ensuite < e morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui était -ous ses pieds, et le faisant rouler rapidement entre ses mains 'onune un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu 'le moments il vit sortir, du point de contact, de la fumée et des «'tincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches d'arbres et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientôt après, tomba ivec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou <ie l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et l'autre cuite >ous la cendre, et ils les trouvèrent également savoureuses. Us firent re repas frugal, remplis de joie par1 le souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin; mais cette joie était troublée par l'inluiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies, l'assura qu'ils ne îarderaient pas à tranquilliser leurs parents.
Après dîner ils se trouvèrent bien embarrassés; car ils n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s'étonnait ■Je rien, dit à Virginie: „Notre case est vers le soleil du milieu du jour: il faut que nous passions, comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses trois pitons. Allons, marchons, mon amie.4* — Us descendirent donc le morne de la Rivière-Neire lu côté du nord et arrivèrent, après une heure de marche, sur les Wds d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de 111e, toute couverte de forêts, est si peu connue, même aujourd'hui, que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n'y f,nt pas encore de nom. La rivière, sur le bord de laquelle ils étaient, 'ûule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux
1 Le pafonUU est un genre de palmier, dont la cime porte une espèce de chou, appelée chou-palmiste, que Ton mange.
2 L'aubier est la partie blanchâtre qui est entre l'écorce et le corps <fe Tartre.
effraya Virginie ; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa, ainsi chargé, sur les roches glissantes de la rivière, malgré le tumulte de ses eaux. — „N'aie pas peur, lut disait-il; je me sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la Rivière-Noire t'avait refusé la grâce de son esclave, je me serais battu avec lui. — Comment! dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant? A quoi t'ai-je exposé? Mon Dieu! qu'il est difficile de faire le bien! il n'y a que le mal de facile à faire.41 — Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne, qu'il voyait devant lui à une demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors: „Mon frère, le jour baisse; tuas encore des forces, et les miennes me manquent; laisse-moi ici et retourne seul à notre case pour tranquilliser nos mères. — Oh! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dan? ces bois, j'allumerai du feu, j'abattrai un palmiste; tu en mangeras le chou, et je te ferai avec ses feuilles un àjoupa1 pour te mettre à l'abri.* — Cependant Virginie, s' étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d'un vieil arbre penché sur le bord de la rivière de longues feuilles de scolopendre9 qui pendaient de son tronc. Elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s'entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang ; car, dans l'empressement d'être utile, elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en s'appuyant d'une main sur ce roseau et de l'autre sur son frère.
Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d'un grand arbre, pour découvrir au moins la montagne; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de toute sa force: Venez, venez au secours de Virginie! — Mais les seuls
1 Ajoupa, espèce de hutte portée sur des pieux, grossièrement recouverte de branchages, de feuilles, de paille ou de jonc.
8 Scolopendre, plante de la famille des fougères: elle croît dans les fentes des vieilles murailles et dans les lieux humides et ombragés.