PAUL ET VIRGINIE. 40Ï
échos de la forêt répondirent à sa voix et répétèrent à plusieurs reprises: Virginie! .... Virginie!
Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu; mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son expérience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit: *Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m'accabler de chagrin. C'est moi qui suis la cause de toutes tes peines et de celles qu'éprouvent maintenant nos mères. Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh! j'ai été bien imprudente!* — Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul: >Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de nous.« — A peine avaient-ils achevé leur prière, qu'ils entendirent un chien aboyer. — >0'est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient le soir tuer des cerfs à l'affût.* — Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. »H me semble, dit Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre case. Oui, je reconnais sa voix: serions-nous si près d'arriver, et au pied de notre montagne?*' — En effet, un moment après, Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperçurent Domingue,1 qui accourait à eux. A l'arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens: >0 mes jeunes maîtres, leur dit-il, que vos mères ont d'inquiétude! comme elles ont été étonnées quand elles ne vous ont plus retrouvés au retour de la messe, où je les accompagnais! Marie, qui travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su nous dire où vous étiez allés. J'allais, je venais autour de l'habitation, ne sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin j'ai pris vos vieux habits à l'un et à l'autre, je les ai fait flairer à Fidèle; et, sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m'eût entendu, 0 s'est mis à quêter9 sur vos pas. Il m'a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. C'est là où j'ai appris d'un habitant que vous lui aviez ramené une négresse marronne, et qu'il vous avait accordé sa grâce. Mais quelle grâce! il me Ta montrée attachée, avec une chaîne au pied, à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour du cou. De là, Fidèle, toujours quêtant, m'a mené sur le morne de la Rivière-Noire, où il s'est arrêté encore en aboyant de toute sa force. C'était sur le bord d'une source, auprès d'un palmiste abattu, et près d'un feu qui fumait encore: enfin il m'a conduit ici. Nous sommes au pied de la montagne, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez et prenez des forces. « — Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits et une grande calebasse3 remplie d'une liqueur composée d'eau, de
1 L'esclave de la mère de Virginie.
1 Quêter, terme de chasse: quêter un cerf, un lièvre, des perdrix. H s'emploie quelquefois absolument, comme dans notre passage, p. e. Ce chien quête bien.
' Nom qu'on donne aux fruits de diverses espèces de courges et de niques antres plantes, lesquels ont à peu près la forme d'une bouteille, et servent, lorsqu'on les a vidés et sèches, à contenir des boissons.
vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois: »Oh! qu'il est difficile de faire le bien! « — Pendant que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu: et ayant cherché dans les rochers un bois tortu1 qu'on appelle bois de ronde, et qui brûle tout vert en jetant une grand*flamme, il en fit un flambeau, qu'il alluma; car il était déjà nuit Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut ?e mettre en route: Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher; leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dau> ce lieu la nuit avec eux. — >Où est le temps, leur disait-il, où je vous portais tous deux à la fois dans mes bras? Mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux. « — Comme il était dan? cette perplexité, une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe s'approchant de Paul et de Virginie, leur dit: >Bons petits blancs, n'ayez pas peur; nous vou> avons vus passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire; vous alliez demander sa grâce à son mauvais maître. En reconnaissance, nous vous reporterons chez vous sur nos épaules, c — Alors il fit un signe, et quatre noirs marrons des plus robuste? firent aussitôt un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules; et, Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route, aux cris de joie de toute la troupe, qui les comblait de bénédictions. Virginie, attendrie, disait à Paul: »0 mon amil jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. «
Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne, dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. A peine ils la montaient, qu'Us entendirent des voix qui criaient: >Est-ce vous, mes enfants?* — Ils répondirent, avec Îe6 noirs: >Oui, c'est nous.* — Et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie qui venaient au-devant d'eux avec des tisons flambants. — Malheureux enfants! dit madame de la Tour, d'où venez-vous? dans quelles angoisses vous nous avez jetées ! — Nous venons, dit Virginie, de la Rivière- Noire, de demander la grâce d'une pauvre esclave marronne, à qui j'ai donné, ce matin, le déjeuner de la maison, parce quelle mourait de faim: et voilà que les noirs marrons nous ont ramenés* — Madame de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère, lui dit: >Vou8 me payez de tout le mal que j'ai souffert !« — Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses bras, et lui disait: »Et toi aussi, mon fils, tu as fait une bonne action.* — Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec leurs enfants, elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s'en retournèrent dans leurs bois, eu Jour souhaitant toutes sortes de prospérités.
1 Tortu (du participe latin tortm); ce qui n'est pas droit, ce qui est de travers. Jambe tortue, nez tortu, arbre tortu.