‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 314 sur 514 · DOTATION DE DON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

DOTATION DE DON QUICHOTTE

„Non, répondit don Quichotte, je n'ai jamais lu qu'aucun chevalier se fût muni de ce vil métal. — Vous êtes dans Terreur, reprit l'aubergiste; si les historiens n'en parlent pas, c'est qu'ils ont pensé qu'il allait sans dire que les chevaliers ne marchaient jamais sans une chose aussi nécessaire que l'argent. Je puis vous assurer qu'ils portaient tous une bourse bien garnie, des chemises blanches et une petite boîte d'onguent pour les blessures qu'ils pouvaient recevoir. Vous sentez bien qu'ils n'étaient pas toujours sûrs, après un combat terrible, de voir arriver sur un nuage une demoiselle ou un nain qui vint leur faire boire de ces eaux divines dont une seule goutte guérissait leurs plaies. Pour plus grande précaution, ils chargeaient leurs écuyers d'avoir avec eux de la charpie, de l'onguent et de l'argent. Quand ils n'avaient point d'écuyer, ce qui était rare à la vérité, ces messieurs portaient leurs provisions dans un petit porte -manteau, qui ne paraissait presque point, sur la croupe du cheval, et qui n'était permis que pour ce seul cas. Ainsi, je vous ordonne, comme à mon fils en chevalerie, de ne jamais voyager sans argent; vous verrez que vous et les autres s'en trouveront à merveille.4*1

Bon Quichotte promit de n'y pas manquer. Pressé de commencer la veille des armes, il alla chercher les siennes, qu'il vint porter au milieu de la cour sur une auge près du puits. Il prit seulement son écu,2 sa lance, et se mit à se promener en long et en large devant l'auge. La lune, au plus haut de son cours, brillait dan6 un ciel sans nuage. Les habitants de l'auberge, à qui l'hôte avait raconté les folies du chevalier, vinrent le contempler de loin. Don Quichotte, sans y prendre garde, continuait sa promenade, s'appuyait de temps en temps sur sa lance, et regardait fixement les armes, affectant toujours une contenance aussi tranquille que fière.

11 arriva qu'un des muletiers logés dans l'hôtellerie voulut donner à boire à ses mulets, et s'en vint pour débarrasser l'auge. Don Quichotte, le voyant approcher, lui cria d'une voix terrible: „Qui que tu sois, présomptueux chevalier, tremble de toucher ces armes: elles appartiennent au plus vaillant de tous ceux qui ont ceint l'épée : ta mort expierait ton audace.*4 — Le malheureux muletier, écoutant peu le héros, prit les armes et les jeta loin de lui. Don Quichotte alors levant les yeux au ciel, et s'adressant à Dulcinée: „0 dame de mon cœur, s'écria-t-il, n'abandonnez pas dans ce premier danger le chevalier, votre esclave, et que votre intérêt pour lui vienne redoubler sa valeur!" — En disant ces mots, il jette son bouclier, saisit sa lance à deux mains, et la fait tomber avec tant de force sur la tète du muletier, qu'il l'étend par terre sans mouvement. Cela fait, il va relever ses armes, les remet froidement sur l'auge, et recommence à se promener. L'instant d'après, un autre muletier, ignorant ce qui venait d'arriver à son confrère, qui restait là tout étourdi, voulut de môme abreuver ses mulets et retira les armes de dessus l'auge. Cette fois-ci don Quichotte, sans lui dire une parole et sans invoquer Dulcinée, lève sa lance et la lui casse sur la tôte, qu'il ouvre en trois ou quatre endroits. L'au- Wgiste et tous les gens de la maison accourent vers le chevalier, qui

1 Plus correctement: Vous et les autres, vous voua trouverez 1 Écu, c'est-à-dire bouclier, du latin scutum.

se couvrant de son écu, s'écrie: »0 dame de beauté, soutien et force de mon âme, animez-moi d'un de vos regards dans cette terrible aventure!.

Cela dit, il se sentit tant de courage, que tous les muletiers d' l'univers ne l'auraient pas fait reculer d'un pas. Les camarades des blessés commencèrent à prendre des pierres, qu'ils firent pleuvoir sur notre héros. Celui-ci s'en garantissait de son mieux avec son bouclier, et ne s'éloignait pas de l'auge. L'aubergiste se tuait de crier que c'était un fou; qu'il les avait avertis; qu'ils n'y gagneraient qu-1 des coups. Don Quichotte criait plus fort qu'ils étaient tous delâches, des traltres;que le seigneurchâtelainétaitlui-mèmeun chevalier félon, puisqu'il souffrait chez lui des trahisons pareilles; qu'il saurait bien l'en punir aussitôt qu'il aurait reçu l'ordre de la chevalerie. — »Mais vous autres, ajoutait-il, indigne et vile canaille, venez. approchez, attaquez; vous aurez le prix de votre insolence.*

Il pronosçait ces paroles d'un air si ferme, 6i résolu, que les muletiers, effrayés, finirent par suivre le conseil de l'hôte. Ils cessèrent de jeter des pierres, emportèrent les deux blessés, et don Quichotte reprit sa promenade aussi tranquillement qu'auparavant. L'aubergiste, qui commençait â ne plus rire des plaisanteries du héros, résolut de lefaire finir en lui conférant le plus tôt possible ce malheureux ordre de 1 » chevalerie. Il vint lui demander excuse de la grossièreté de ces rustres qu'il avait si bien châtiés, l'assurant que tout s'était passé à son insu, et ajouta qu'au surplus, ayant satisfait à l'obligatiton de la veille dearmes, qui n'exigeait que deux heures, il pouvait, au défaut de la chapelle, recevoir dans tout autre lieu l'accolade et le coup de plat d'épée sur le dos, seules choses nécessaires, suivant les rites de l'ordre.

Bon Quichotte le crut aisément, le supplia de se dépêcher, pan ^ qu'une fois armé chevalier, son dessein, si l'on venait encore le provoquer, était de ne laisser personne en vie dans le château. Le châtelain n'en fut que plus pressé d'aller chercher le livre où il écrivait ses rations de paille, et, suivi d'un petit garçon qui portait un bout de chandelle et de deux demoiselles, il revint trouver dcm Quichotte, qu'il fit mettre à genoux devant lui. Marmottant alor< dans son livre, comme s'il eût dit quelque oraison, il leva sa main. la fit tomber assez rudement sur le cou de don Quichotte, et, san> s'interrompre, le frappa de môme avec le plat de son épée. L'une des dames lui ceignit l'épée; l'autre lui chaussa l'éperon. Don Quichotte, reconnaissant, voulut savoir comment elles se nommaient, afin de les faire jouir d'une portion de sa gloire. Les modestes demoiselles lui avouèrent que l'une d'elles était la fille d'une ravaudeuse de Tolède et s'appelait la Tolosa; que l'autre, étant la fille d'un meunier, n'avait d'autre nom que la Meunière. Don Quichotte leur rendit grâces et les pria de vouloir bien prendre le don pour l'amour de lui, et de s'appeler désormais dona Tolosa et dona Meunier*1.

Toutes les cérémonies achevées, notre nouveau chevalier qui brûlait d'aller chercher des aventures, courut seller Rossinante, monta dessu?. et tout à cheval vint embrasser l'aubergiste, en le remerciant de la faveur qu'il avait reçue de lui dans des termes si extraordinaires, qu'il me serait impossible de les rapporter. L'hôte, qui désirait fort d» s'en voir défait, répondit plus brièvement, mais dans le même langage, et, sans rien lui demander de sa dépense, le vit partir avec grande joie.

SÉGTJR (LE PERE),

LoUIS-PHILIPPE, COMTE DE SÉGUR, fils d'un maréchal de France, naquit en 1753 et mourut en 1883. Il fit la guerre d'Amérique avec La&vette, puis fut, quoique bien jeune, envoyé comme ambassadeur en Rome, et jouit d'un grand crédit auprès de l'impératrice Catherine II. Il retint en France à la révolution, vécut quelque temps de sa plume, et fot reçu à l'Académie française. Rappelé aux affaires par le premier causal, il fut nommé conseiller d'État, et plus tard grand-maître des cérémonies de l'empereur Napoléon Ier. En 1813, il devint sénateur et, en 1318, pair de France. On a de lui un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels on remarque la Décade historique et des Mémoires pleins d'intérêt, dont nous extrayons le passage suivant.

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