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LA FRANCE A LA FIN DB

Le prince de Kaunitz, honoré constamment de la confiance de Marie-Thérèse, avait conservé le môme ascendant sur l'esprit de l'empereur Joseph II. Ce ministre expérimenté était l'un des hommes les plus habiles du dernier siècle; mais à un génie étendu il unissait des caprices singuliers et des manies bizarres. Toutes ses bizarreries étaient supportées sans murmure par les personnages de Vienne et par les étrangers les plus considérables.

Quoiqu'il fût vieux, il affectait encore, dans sa parure, des prétentions qui auraient rendu un jeune homme ridicule: sa coiffure était composée d'une inconcevable quantité de boucles, et, pour qu'elles fussent poudrées avec une égalité parfaite, il passait dans un cabinet destiné à cet usage, entre une haie de plusieurs valets de chambre qui, armés de grands soufflets, l'enveloppaient d'un nuage de poudre.

Malade souvent imaginaire et extrêmement sensible aux variations de la température, on le voyait changer de vêtements vingt ou trente fois par jour.

L'un des mérites auxquels il attachait le plus de prix, et qu'il s'attribuait, c'était d'être le plus habile écuyer de l'Europe. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de se rendre dans un grand manège où il passait une longue partie de la journée, et d'y admirer la dextérité avec laquelle il se livrait à tous les exercices de l'équitation.

Jamais l'heure de ses repas n'était réglée, de sorte que ses wnviveô couraient le double risque, ou d'arriver trop tard, ou d'être obligés de l'attendre pendant quelques heures.

Au dessert, on apportait devant lui un miroir, un bassin, des cure-dents, une éponge, et, sans se gêner, il nettoyait lentement sa bouche et ses dents, sans que personne voulût ou osât quitter la table: le pli était pris, tout le monde se prêtait à ses fantaisies.

Ayant reçu une invitation de ce premier ministre, M. le marquis de Noailles m'y conduisit. Son accueil fut poli, mais assez froid. A la fin du dîner, adressant la parole, d'une voix haute, au marquis de Noailles, il lui dit: »J'ai reçu, monsieur l'ambassadeur, des nouvelles de France: on y pille, on y égorge plus que jamais; toutes les têtes J sont renversées: c'est un pays attaqué de démence et de frénésie.c

a Pista, Mmmtêl de UtUratmê françaiH. 10» éd. 27

418 SÉGUB LE PÈSE (1758-1888).

Je croyais que l'ambassadeur allait répondre; mais il garda le silence, croyant, sans doute, que ce silence était une improbation assez marquée d'une sortie si inconvenante.

Moi, plus jeune, assez impatient, et ne pouvant alors me contenir, je dis très haut: >11 est vrai, mon prince, que la France, dans ce moment, est attaquée d'une fièvre très ardente; on prétend môme que cette maladie est contagieuse, et qu'elle nous est venue de Bruzelles.c1

Cette saillie imprévue fit sourire les assistants et parut vivement étonner le premier ministre, qui n'y répondit pas; mais il n'acheva point sa toilette accoutumée et sortit de table presqu'à l'instant»

Je m'attendais qu'il me montrerait9 quelque humeur de ma vivacité, mais il en fui tout autrement: sa froideur se changea en accueil amical, et même, pendant le peu de jours que je restai à Vienne, il m'invita plusieurs fois à venir le matin chez lui, pour parler avec moi des affaires du temps.

Je dois convenir que, dans ces entretiens, il développa cette supériorité de raison et de lumières qui lui avait acquis en Europe une si grande réputation.

Le prince de Kaunitz n'ignorait pas qu'il existait en France un parti très opposé à l'alliance de notre cour avec la sienne, et que ce parti devenait de jour en jour plus influent, soit par inimitié pour la reine, soit par le souvenir des pertes que cette alliance nous avait fait éprouver pendant la guerre de Sept ans, soit enfin par le seul esprit d'opposition. Ce qui est certain, c'est que, dès l'époque des affaires de la Hollande, ce même parti avait accusé faussement l'infortunée Marie -Antoinette de sacrifier l'argent et la considération de la France aux intérêts de l'empereur, son frère.

Aussi le prince de Kaunitz me pressa de combattre ce parti et de réfuter les écrits qu'il répandait avec profusion; pour m'y engager, il me prodigua tous les éloges qui pouvaient flatter la vanité d'un jeune diplomate.

Malgré l'intérêt de ces conférences, ne pouvant me résoudre à prolonger une absence déjà si longue, je partis pour la France; et ce ne fut pas sans une émotion qui alla jusqu'aux larmes que je franchis la frontière et que je revis une patrie livrée à tous les périls et à toutes les calamités d'une révolution.

Sur ma route même, et avant de parler à personne, j'éprouvais une vive surprise; car tout présentait à mes regards un spectacle imprévu: les bourgeois, les paysans, les ouvriers, les femmes même me montraient dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier, d'indépendant et d'animé, que je ne leur avais jamais connu.

Un mouvement extraordinaire régnait partout; j'apercevais dans les rues, sur les places, des groupes d'hommes qui se parlaient avec vivacité: le bruit du tambour frappait mes oreilles au milieu des villages, et les bourgs mitonnaient par le grand nombre d'hommes armés que j'y rencontrais.

1 Allusion à l'insurrection de la Belgique soulevée contre Joseph H en 1789.

2 On dit ordinairement: Je m'attendais à ce qu'il me montrerait.

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