‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 317 sur 514 · SOCRATE ET GLAUCON · texte numérisé non relu

SOCRATE ET GLAUCON

Toi qui fus autrefois le plus sage des hommes, Tu le serais encor dans le temps où nous sommes, Bon Socrate, ou plutôt tu serais parmi nous Le seul sage au milieu d'une bande de fous. Hélas! que dirais-tu du bon peuple de France? Que de celui d'Athène1 il a bien l'inconstance; Qu'avec fureur toiyours embrassant chaque excès, L'exagération est le vrai mal français.

Mais n'allons pas du siècle entamer la satire: Elle serait trop longue, et j'aurais trop à dire; Voyons comment Socrate instruisit certain fat, Qui voulait s'emparer du timon de l'État.

Glaucon avait trente ans, bon air, belle figure; Mais parmi les présents que lui fit la nature, Bile avait oublié celui du jugement.

Glaucon se croyait fait pour le gouvernement. Pour avoir eu jadis un prix de rhétorique, D s'estimait au monde un personnage unique; Sitôt qu'à la tribune il s'était accroché, Aucun pouvoir humain ne l'en eût détaché: Parler à tout propos était sa maladie.

Socrate l'abordant: »Plus je vous étudie, Plus je vois, lui dit-il, le but où vous visez. Votre projet est beau, s'il n'est des plus aisés. Vous voulez gouverner; vous désirez qu'Athènes De l'État en vos mains remette un jour les rênes? -7 Je l'avoue. — Et sans doute à vos concitoyens Vous paîrez* cet honneur en les comblant de biens?

1 Attent, licence poétique pour Athènes. 2 Pour : vous payerez ou paierez.

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— C'est là toiit mon désir. — U est louable, et j'aime Que Ton serre à la fois sa patrie et soi-même.

A ce plan dès longtemps vous avez dû penser: Par oû^donc, dites-moi, comptez-vous commencer? Glaucon resta muet contre son ordinaire. Il cherchait sa réponse. — Un très grand bien à faire, Ce serait, dit Socrate, en ce besoin urgent, Dans le trésor public d'amener de l'argent. N'allez-vous pas d'abord restaurer nos finances,. Grossir les revenus, supprimer les dépenses?

— Oui: ce sera bien là le premier de mes soins.

— H faut recevoir plus, il faut dépenser moins. Vous avez, à coup sûr, calculant nos ressources, Des richesses d'Athène approfondi les sources? Vous savez quels objets forment nos revenus?

— Pas très bien, ils me sont, la plupart, inconnus.

— Vous êtes plus au fait, je crois, du militaire?

— Six mois, sous Périclès, j'ai servi volontaire.

— Ainsi nous vous verrons, de nos braves guerriers, Par vos vastes projets, préparer les lauriers?

Vous savez comme on fait subsister une armée, Par quels soins elle doit être instruite et formée?

— Je n'ai pas ces détails très présents à l'esprit.

— Vous avez, là-dessus, quelque mémoire écrit,

J'entends. — Mais non. — Tant pis, vous me l'auriez fait lire:

J'en aurais profité. Du moins vous pouvez dire

Si, payant nos travaux par des dons suffisants,

L'Attique peut nourrir ses nombreux habitants:

Prenez- y garde au moins: une erreur indiscrète,

Une mauvaise loi produirait la disette.

Sur ce point important qu'avez-vous su prévoir?

— En vérité, Socrate, on ne peut tout savoir.

— Pourquoi donc parlez-vous sur toutes les matières? Je suis un homme simple et j'ai peu de lumières; Mais retenez de moi ce salutaire avis:

Pour savoir quelque chose il faut l'avoir appris.

De régir les États la profonde science

Vient-elle sans étude et sans expérience?

Qui veut parler sur tout souvent parle au hasard.

On se croit orateur, on n'est que babillard.

Allez, instruisez-vous, et quelque jour peut-être

Vous nous gouvernerez.* — Glaucon sut se connaître:

Il devint raisonnable; et depuis ce jour-là,

H écouta, dit-on, bien plus qu'il ne parla.

Chez le doux Xénophon, l'élève de Socrate,

Son ami, son vengeur au sein d'Athène ingrate,

J'ai lu ce dialogue, et je vous le tradui;1

Puisse-t-il corriger les Glaucons d'aqjourd'hui!

1 Licence poétique pour traduis; voyez page 15, note 3.

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