BEAUMARCHAIS
Pierre-auguste caron de Beaumarchais naquit en
1732 à Paris, où son père était horloger. Il montra de bonne heure tin grand talent pour la musique instrumentale, ce qui le fit admettre comme maître de harpe et de guitare des princesses, filles de Louis XV. La vivacité de son esprit et la souplesse de son caractère plurent à la cour. Il se lia avec le banquier Pâris-Duverney, se lança dans les affaires, etr déploya, dans différentes spéculations, un tel génie qu'en peu d'années il acquit une fortune considérable.
La position brillante qu'il s'était faite avait suscité à Beaumarchais beaucoup d'ennemis qui, pour le perdre, eurent recours aux plus atroces calomnies. L'orage éclata en 1771 à l'occasion d'un procès qu'il eut avec les héritiers de Pâris-Duverney. Beaumarchais se trouvait devoir à la succession une somme de 15 000 francs. Il avouait cette dette, mais le légataire de Duverney réclamait de lui 150000 francs. De là un procès dont Goëzmann, conseiller au parlement Maupeou* fut rapporteur. Selon l'habitude du temps, Beaumarchais voulait aller le voir; il ne put obtenir une audience que moyennant cent louis et une montre à brillants. Il perdit son procès. Les cent louis et la montre furent rendus, mais Beaumarchais prétendait qu'on avait oublié de rendre quinze louis donnés en surcroît de cadeau à M™ Go&zmann. Ces quinze louis devinrent l'objet d'un immense scandale.3 Accusé comme calomniateur, Beaumarchais se défendit non -seulement devant le parlement, mais aussi devant le public avec une adresse qui sut mettre le droit de son côté. Beaumarchais et M Be GoBzmann furent tous deux condamnés par le parlement à une amende insignifiante, mais de plus à être blâmés à genoux. Cet arrêt souleva des réclamations universelles; car, par ses mémoires contre le sieur de Goèamann, Beaumarchais avait depuis longtemps gagné son procès devant l'opinion publique. Ces mémoires sont un modèle de verve et de fine plaisanterie. Ses adversaires y deviennent des personnages de théâtre, qu'il arrange de façon à divertir les spectateurs; les interrogatoires, les confrontations se changent en scènes de comédie et en incidents dramatiques.
Ces écrits révélèrent au public et à Beaumarchais lui-même son rentable talent. Il avait déjà donné au théâtre deux drames monotones, qui n'avaient eu qu'un demi-succès. En 1775, il fit repré-
1 D'après la Notice sur Beaumarchais par Saint-Marc Girardin et une série d'articles de M. de Loménie, Beaumarchais, sa Vie et son Temps, publiés dans la Revue des Deux-Mondes (1862—1854).
1 En 1771, le chancelier Manpeou, qui s'était élevé an pouvoir par la faeur de la fameuse Dnbarry, fit exiler le parlement de Paris, afin de débarrasser le roi, par on coup d'Etat, des entraves que cette cour de justice importait sans cesse à ses volontés. On installa à sa place un Conseil du iô\ auquel le public donna par dérision le nom de parlement Maupeou.
1 De là ce jeu de mots, qui courut Paris: Louis quinze détruit l'ancien parlement, quinte louis détruisent le nouveau.
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8enter la comédie du Barbier de SèviUe, qui Ta rendu célèbre. Figaro, la principale figure de cette comédie, laquelle est très loin d'être sans défaut, a acquis une véritable importance politique et sociale. S'il est très vrai que Figaro représente Beaumarchais lui-même, dont il a l'esprit et l'humeur, il est encore moins incontestable qu'il personnifie admirablement le tiers état avec toutes ses qualités, ses défauts et surtout avec toutes ses convoitises. D'un côté l'esprit, l'industrie, l'activité, très peu de scrupules dans l'emploi des moyens et avec tout cela une condition inférieure: voilà le sort de Figaro; c'était aussi celui du peuple. De l'autre, la naissance, la richesse sans avoir rien fait pour les obtenir, sans faire grand'chose pour les mériter: voilà le comte Almaviva, voilà aussi ce qu'étaient la noblesse et la cour.
Le rôle de Figaro devint bientôt un type si populaire, que Beaumarchais résolut de l'exploiter une seconde fois.
En 1785 parut sur la scène du Théâtre-Français le Mariage d$ Figaro, comédie d'intrigue étincelante d'esprit, qui eut soixante-huit représentations presque consécutives, avec un succès jusqu'alors inout1 Cette pièce, qui fut encore autre chose qu'un événement littéraire, et que l'on peut appeler, à juste titre, un des précurseurs de la révolution, dut son succès surtout aux sarcasmes impitoyables qu'elle lançait contre la cour, contre la noblesse, 'contre tous les pouvoirs que l'esprit révolutionnaire allait détruire. Le roi Louis XVI, qui avait d'abord fait interdire cette comédie, dont les situations sont aussi immorales que le. langage en est libre et hardi, se vit contraint de céder aux exigences de l'esprit public et de sa propre cour, qui ne voyait qu'un amusement dans un ouvrage dont le succès extraordinaire était un symptôme frappant de la terrible crise qui approchait. Le Mariage dé Figaro est l'expression la plus franche de la haine sanglante, du profond mépris que la bourgeoisie et le peuple ressentaient alors en France . pour les classes privilégiées et pour dea institutions qui excluaient la majorité de la nation de toute participation au pouvoir et aux honneurs
Pour compléter la trilogie, Beaumarchais mit une troisième fois son Figaro sur la scène dans la Mère couvable, drame d'une action fausse et maussade, qui est oublié depuis longtemps, tandis que ses aînés, le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro sont encore de nos jours représentés avec succès au Théâtre-Français.
Dans ces deux pièces, les seules qui aient fait sa célébrité comme auteur dramatique, Beaumarchais montre de précieuses qualités, surtout un fonds inépuisable de gaieté, de verve et d'esprit, mais aussi de grands défauts. Si son stye est souvent d'une naïveté charmante, plein de grâce et de simplicité, quelquefois ses phrases sont péniblement travaillées, ses expressions entortillées et de mauvais goût.
En 1787, Beaumarchais publia le Mi moire en réponse à celui de Guillaume Kornmann, dans lequel se trouve le récit dramatique de 6ee rapports avec le célèbre auteur espagnol Clatrigo, écrit dontGœthe a fait la tragédie qui porte ce nom, et auquel le poète allemand a emprunté quelques scènes presque textuellement.
1 On sait que les sujets des deux comédies de Beaumarchais <rat fourni le libretto de deux opéras célèbres: Les Noces de Fi$aro par Mozart et le Barbier de SéviUe par Rossini.
LE BARBIER DE SÉVILLE (ACTE L, SCÈNE n). 499'
Beaumarchais, pendant quelque temps l'idole des Pari/riens, perdit ientôt la faveur publique. On sut qu'il avait trempé dans beaucoup 'intrigues, qu'il s'était chargé, pour la cour corrompue de Louis XY, e missions secrètes très équivoques. Nommé à l'époque de la révortion membre provisoire de la commune de Paris, il dut bientôt lutter les affaires publiques. Il se lança alors dans de nouvelles péculations, mais il n'eut pas de chance cette fois: il se ruina resque en voulant fournir d'armes les troupes de la république, emprisonné à l'Abbaye sous la Terreur, il échappa cependant à échafaud et chercha un refuge à l'étranger. Rentré en France pour «cueillir les débris de son ancienne fortune, il mourut, en 1799, ans un état voisin de l'indigence.
Pour faire connaître à nos lecteurs le style et la manière de Beanarchais, nous reproduisons en partie une scène du premier acte du krbier de SéviUe, et le fameux monologue du cinquième acte du Mariage If Figaro presque en entier.