‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 327 sur 514 · I. RENCONTRE DE FIGARO ET DU COMTE ALMAVIVA · texte numérisé non relu

I. RENCONTRE DE FIGARO ET DU COMTE ALMAVIVA

(barbier de séville, acte I, scène n.) L* scène se passe dans une rue de Séville. Figaro, une guitare sur I* dos, attachée en bandoulière avec un large ruban, chantonne galment, » écrivant sur son genou. En se retournant, il aperçoit le comte Almaviva déguisé en abbé.

Figaro. J'ai vu cet abbé-là quelque part. (R %e relève.) .

Le Comte (à part). Cet homme ne m'est pas inconnu.

Figaro (de même). Eh! non, ce n'est pas un abbé. Cet air titier et noble ....

Le Comte. Cette tournure grotesque ....

Figaro. Je ne me trompe point; c'est le comte Almaviva.

Le Comte. Je crois que c'est ce coquin de Figaro.

Figaro. C'est lui-même, monseigneur.

Le Comte. Maraud! si tu dis un mot ....

Figaro. Oui, je vous reconnais; voilà les bontés familières font vous m'avez toujours honoré.

Le Comte. Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros *t si grag . . .

Figaro. Que voulez-vous, monseigneur, c'est la misère ....

Le Comte. Pauvre pet»! Mais que fais-tu à Séville? Je t'mis autrefois recommandé dans les bureaux pour un emploi.

Figaro. Je l'ai obtenu, monseigneur, et ma reconnaissance ....

Le Comte. Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas à mon déguise- °^t que je veux être inconnu? .... Eh bien, cet emploi?

Figaro. Le ministre, ayant égard à la recommandation de votre Excellence, me fit nommer sur-le-champ garçon apothicaire ....

Le Comte. Dans les hôpitaux de l'armée?

Figaro. Non, dans les haras d'Andalousie.

Li Comte (riant J. Beau début!

Figaro. Le poste n'était pas mauvais, parce que, ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent aux honmes de bonnes médecines de cheval ....

430 BRÀUMÀBCHAIS (I782-I7W),

Le Comte. Qui tuaient les eiyets du roi! ... .

Figàbo. Ah! Ah! il n'y a point de remède universel; mais qui n'ont pas laissé de guérir des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.

Le Comte. Pourquoi donc l'as-tu quitté?

Figàbo. Quitté? C'est bien lui-môme; on m'a desservi auprès des puissances ....

>L'envie aux doigts crochus, au teint pâle et livide* ....

Le Comte. Ah! grâce, grâce, ami! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là, griffonnant sur ton genou et chantant dès le matin. —

Figàbo. Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire asses joliment, des bouquets à Chloris, que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma façon; en un mot* quand il a su que j'étais imprimé tout vif; il a pris la chose au tragique et m'a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.

Le Comte. Puissamment raisonné! Et tu ne lui fis pas représenter ....

Figàbo. Je me crus trop heureux d'en être oublié, persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.

Le Comte. Tu ne dis pas tout Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez mauvais sujet.

Figàbo. Eh! mon Dieu! monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre soit sans défauts.

Le Comte. Paresseux, dérangé .... j

Figàbo. Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'Ôtre valets?

Le Comte (riant). Pas mal! Et tu t'es retiré en cette ville?

Figàbo. Non, pas tout de suite. De retour à Madrid, je voulu»! essayer de nouveau mes talents littéraires, et le théâtre me parât un champ d'honneur.

Le Comte. Ah! miséricorde!

Figàbo. En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs;1 des mains .... comme des battoirs; j'avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds; et, d'honneur, avant la pièce, le café1 m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale

Le Comte. Ah, la cabale! monsieur Fauteur tombé!

Figàbo. Tout comme un autre .... pourquoi pas? ils m'ont sifflé; mais si jamais je puis les rassembler ....

Le Comte. L'ennui te vengera bien d'eux?

Figàbo. Ah! comme je leur en garde! morbleu!

Le Comte. Tu jures! Sais -tu que l'on n'a que vingt-quatre heures, au palais,2 pour maudire ses juges?

Figàbo. On a vingt-quatre ans au théâtre; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.

Le Comte. Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait quitter Madrid.

1 Les daqueurs qui se réunissent dans un café ou estaminet avant le commencement de la représentation. 2 C'est-à-dire: au palais de justice.

LE MARIAGE DE FIGÀBO (ACTE Y, SCÈNE Ul). 431

Fiqabo. C'est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins,1 les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevaient de déchiqueter et de sucer le peu de substance qui leur restait: fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abjmé de dettes et léger d'argent, à la fin convaincu que Futile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadure, la Sierra-Moréna, l'Andalousie; accueilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, partout supérieur aux événements, loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là; aidant au bon temps, supportant le mauvais; me moquant des sots, bravant les méchants, riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde; tous mevoyez enfin établi dans Séville et prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira de réordonner.

Le Comte. Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?

Pigaeo. L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer.

n. MONOLOGUE DE FIGARO.

(MABIAGE DE FIGABO, ACTE V, SCÈNE ni.)

.... Monsieur le comte, parce que vous êtes un grand seigneur, tous vous croyez un grand génie! Noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si fier! Qu'avez-vous fait pour tant de biens? tous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus: du reste, homme assez ordinaire! tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes; et vous voulez jouter? . ... (Il s'assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée! Fils de je ne sais pas qui,' volé par des bandits, élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et Teux courir une carrière honnête, et partout jesuis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire! — Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre; me fussé-je mis une pierre an cou! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail. Auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule: à l'instant n envoyé .... de je ne sais où, se plaint que j'offense dans mes vers la sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, tonte l'Egypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate,* en nous disant: Chiens de chrétiens! — Ne pouvant

1 &kâjvm&t. 2 On dit plus souvent: de je ne sais qui.

* Omoplate se dit familièrement du plat de l'épaule. Proprement

432 BEÀUllABCHilS (1T«-17W).

avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues se creusaient : mon terme était échu; je voyais de loin arriver l'affreux recors,1 la plume fichée dans sa perruque: en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question sur la nature des richesses; et comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sou, j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net: aussitôt je vois, du fond d'un fiaore, baisser pour moi le pont d'un château fort,' à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil! Je lui dirais .... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours; que, sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied)* Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue; et comme il faut dîner quoiqu'on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question: on me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend môme à celles de la presse: et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j'annonce un écrit périodique, et, croyant n'aller sur les brisées d'aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou! je vois s'élever contre moi mille pauvres diables à la feuille; on me supprime, et me voilà derechef sans emploi! — Le désespoir m'allait saisir; ob pense à moi pour une place; mais par malheur j'y étais propre: il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu'à voler; je me fais banquier de pharaon: alors, bonnes gens! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m'ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me remonter; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient séparer, lorsqu'un Dieu bienfaisant m'appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse1 et mon cuir anglais; puis laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à an piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci.

c'est l'os qui forme la partie postérieure de l'épaule et auquel se joint l'os du bras.

1 Les recors sont les gens que l'huissier mène avec lui pour servir de témoins et d'auxiliaires dans les exploits d'exécution. Il se dit quelquefois de Y huissier lui-même. * Allusion à la Bastille.

» Trousse, étui où les barbiers mettent tout ce qui est nécessaire pour faire la barbe. Trousse se dit aussi d'une sorte de portefeuille* dans lequel les chirurgiens mettent les instruments dont ils se serrent pour les opérations ordinaires.

HoNORE-GABRIELRIQUETTI, comte de MIRABEAU, le plus grand orateur de l'Assemblée constituante, naquit à Bignon, près de Nevers, en 1749, et mourut à Paris, en 1791. H eut une jeunesse très désordonnée; la rigueur avec laquelle le traitait son père, qui le fit emprisonner plusieurs fois, ne fit qu'aigrir son caractère indomptable. Revenu de ses égarements dans l'Age mûr, il s'occupa de politique, fut chargé, en 1787, done mission diplomatique secrète en Prusse, et se fit connaître par quelques écrits. La noblesse ayant refusé de l'élire député aux étatsgénéraux, en 1789, il se fit nommer par le tiers état de la ville d'Aix. Bientôt il domina tous les orateurs de l'assemblée nationale, éclipsa toutes les réputations et devint le centre autour duquel se groupa ce qull y avait d'hommes de talent dans le tiers état. Après s'être montré audacieux réformateur, Mirabeau se rapprocha de la royauté, gagné, à ce qu'on prétend, par l'or de la cour. Quoi qu'il en soit, en essayant d'arrêter le torrent révolutionnaire, le grand orateur, dont l'idéal était la royauté constitutionnelle, parait avoir agi par conviction. Déjà sa popularité commençait & être ébranlée, lorsqu'il succomba tout à coup aux fatigues de sa vie orageuse.

Nous reproduisons un fragment du célèbre discours de Mirabeau sur la banqueroute. Par ce discours, l'orateur soutenait devant l'assemblée nationale le projet de Necker, son adversaire politique, qui voulait établir l'impôt énorme du quart de revenu pour aider le trésor public à payer ses dettes.

Mes amis, écoutez un mot, un seul mot: Deux siècles de déprédations et de brigandage1 ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler, ce gouffre effroyable;9 eh bien! voici la liste des propriétaires français; choisissez les plus riches afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez Tordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes; précipitez-les dans j'abîme;3 il va se refermer .... Vous reculez d'horreur .... Hommes inconséquents 1 hommes pusillanimes! eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable, sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mule fois plus criminel, et, chose inconcevable, gratuitement criminel? car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit, itais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, que les millions d'hommes qui perdront en un instant par l'explosion terrible ou par ses contrecoups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être

1 Le terme n'est guère parlementaire, mais il peint très bien le* dilapidations des cours de Louis XIII, de Louis XIV et de Louis XV.

* Le déficit.

1 Allusion à faction du chevalier romain Curtius qui, selon la tradition, se précipita dans l'abîme ouvert à Borne, lequel se referma aussitôt, e. Plou, Mtmud de Littérature français*. 10« M. 28

l'unique moyen de la sustenter, tous laisseront paisiblement jouir de votre crime?

Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, ètes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer ces mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? Non, vous périrez; et, dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. Voilà où nous marchons J'entends parler de patriotisme,

d'invocations au patriotisme, d'élans du patriotisme. Ah! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. H est donc bien magnanime, l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède! Eh! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris qu'inspirera sa stupidité.

Oui, messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est l'intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois: Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus: Eh! quels titres avez-vous à la liberté? Quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès votre premier pas vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre constitution? Je vous dis: Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes. —

Votez donc ce subside extraordinaire, et puisse-t-il être suffisant! votez-le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclairés, vous n'en avez point sur la nécessité et sur notre impuissance à le remplacer. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que vous seriez comptables1 de tout délai. Gardez-vous de demander du temps: le malheur n'en accorde pas. Eh ! messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Eoyal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés: Càtiltna est aux portes, et Von délibère! et certainement, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Eome; mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là; elle menace de consumer tout, vos propriétés, votre honneur; et vous délibérez!

1 C'est-à-dire responsables.

AlïDKÉ CHÉNIER ET JOSEPH CHÉNIER.

ANDRÉ DE CHENIER naquit en 1762, à Constantinople, où son père était consul de France, et mourut à Paris, sur l'éehafaud, en 1794, trois jours avant la chute de Robespierre. 11 avait d'abord embrassé avec enthousiasme les principes de la révolution; mais rérolté par ses excès, il avait osé les blâmer hautement dans des lettres qu'il fit insérer dans le Journal de Paria. Les poésies lyri- (jues d'André Chénier, qui n'ont été publiées qu'en 1819,. se distinguent par un retour direct à l'imitation antique dans toute sa naïveté, par une délicatesse exquise de sentiments et une grande finesse d'eipression.

Son frère, MARIE-JOSEPH DE CHÉNIER, naquit en 1764, également à Constantinople et mourut à Paris, en 1811. Il cultiva plusieurs genres, mais surtout le théâtre. Enthousiaste des idées républicaines, fl leur dut le plus souvent ses inspirations poétiques. Il fit représenter successivement les tragédies de Charles ÏX, Henri VIII, h Mort de Calas, Gracchus, Fénelon, Timoléon qui eurent pour la plupart un succès prodigieux, dû en grande partie à leur conformité avec les idées démocratiques du temps. Marie-Joseph de Chénier fit partie de toutes les assemblées politiques qui se succédèrent depuis 1792 jusqu'en 1802; il devint, lors du rétablissement des écoles, inspecteur général des études, mais il fut destitué sous l'Empire. On l'a faussement accusé de n'avoir rien fait pour soustraire son frère à l'échafaud,, accusation qu'il a repoussée avec une grande éloquence dans YEpître sur la Calomnie, que nous reproduisons.

LA JEUNE CAPTIVE,1 pab ANDRÉ CHÉNIER.

L'épi naissant mûrit de la faux respecté, Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été,

Boit les doux présents de l'aurore,* Et moi, comme lui belle et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,9

Je ne veux point mourir encore.

Cette ode si mélancolique fut faite pour mademoiselle de Coigny, retenue en prison en même temps que Chénier, mais mise en liberté après la chute de Robespierre, le 9 thermidor (voyez page 550, note 8).

2 Les gouttes de rosée.

1 Dana le style soutenu ennui signifie chayiin, malheur, peine.

436 ANDRÉ CHÉHŒB (ntt-llM).

Qu'un stolque aux yeux secs yole embrasser la mort, Moi, je pleure et j'espère: au noir souffle du nord,

Je plie et relève ma tète.

S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts:

Quelle mer n'a point de tempête?

L'illusion féconde habite dans mon sein; D'une prison sur moi les murs pèsent en vain:

J'ai les ailes de l'espérance.

Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel,

Philomèle chante et s'élance.

Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille; et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux

Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encore pleine.

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson Et, comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin;

Je veux achever ma journée.

O Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,

Le pâle désespoir dévore, Pour moi Paies1 encore a des asiles verts; Les amours, des baisers; les Muses, des concerts:

Je ne veux pas mourir encore.

Ainsi, triste et captif, ma lyre, toutefois, S'éveillait; écoutant ces plaintes, cette voix,

Oes vœux d'une jeune captive, Et, secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.

1 Déesse de l'ancienne Italie, qui présidait aux troupeaux et aux bergen* Sa ffite, appelée les PaWits, était célébrée le 21 avru, jour qui, d'après la légende, était celui de la fondation de Rome.

J08HPH CHENUE (17M-1811). 437

Ces chante, de ma prison témoins harmonieux. Feront à quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle:

La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de Toir finir leurs jours

Ceux qui les passeront près d'elle.

LA CALOMNIE, pis JOSEPH CHÉNIEB.

Ceux que la France a tus ivres de tyrannie, Ceux-là mêmes, dans l'ombre armant la calomnie, Me reprochent le sort d'un frère infortuné Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!

L'injustice agrandit une âme libre et fière. Ces reptiles en vain, sifflant dans la poussière, En vain sèment le trouble entre son ombre et moi! Scélérats, contre vous elle invoque la loi! Hélas! pour arracher la victime aux supplices, De mes pleurs chaque jour fatiguant mes complices, J'ai courbé devant eux mon front humilié; Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié. Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire, Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère,1 Qu'au fond des noirs cachots Dumont? avait plongé, Et qui, deux jours plus tard, périssait égorgé, Auprès d'André Ohénier avant que de descendre J'élèverai la tombe où manquera sa cendre, Maïs où vivront du moins et son doux souvenir Et sa gloire, et ses vers dictés pour l'avenir! Là, quand de thermidor la neuvième journée8 Sous les feux du lion ramènera Tannée, 0 mon frère, je veux, relisant tes écrits, Chanter l'hymne funèbre à tes mânes proscrits; Là souvent tu verras, près de ton mausolée, Tes frères gémissants, ta mère désolée, Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs, Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs!

Un troisième frère, qui lut mis en liberté après la mort de Robes-

1 André Dûment, commissaire de la Convention dans le département delà Somme.

' Le neuf thermidor (27 juillet) 1794 est la date de la chute de Botapierre.

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