‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 339 sur 514 · LA CHUTE DBS FEUILLES · texte numérisé non relu

LA CHUTE DBS FEUILLES

De la dépouille de nos bois Et je meurs ! De leur froide haleine

L'automne avait jonché la terre; M'ont touché les sombres autans? Le bocage était sans mystère, Et j'ai vu, comme une ombre vaine. Le rossignol était sans voix. S'évanouir mon beau printemps. Triste, et mourant à son aurore, Tombe, tombe, feuille éphémère 1 Un jeune malade, à pas lents, Couvre, hélas! ce triste chemin; Parcourait une fois encore Cache au désespoir de ma mère

Le bois cher à ses premiers ans: La place où je serai demain. »Boisquej'aune!adieu.je8uccombe. Mais si mon amante voilée Ton deuil m'avertit de mon sort; Au détour de la sombre allée Et dans chaque feuille qui tombe Venait pleurer quand le jour fuit, Je vois un présage de mort. Éveille par un léger bruit Fatal oracle drÉpidaure,1 Mon ombre un instant consolée. <

Ta m'as dit: »Les feuilles des bois U dit, s'éloigne ... et, sans retour . .. •A tes yeux jauniront encore; La dernière feuille qui tombe »Mais c'est pour la dernière fois. A signalé son dernier jour. «L'éternel cyprès se balance; Sous le chêne on creusa sa tombe... «Déjà sur ta tète en silence Mais son amante ne vint pas »H incline ses longs rameaux: Visiter la pierre isolée; >Ta jeunesse sera flétrie Et le pâtre de la vallée

«Avant l'herbe de la prairie, Troubla seul du bruit de ses pas » Avant le pampre des coteaux. « Le silence du mausolée.

1 Épidawre, en Argolide, sur le golfe Saronique. Eaculape, le dieu 4e la médecine, en était la divinité principale et y avait un temple magnifique avec un oracle renommé.

2 Autan, en poésie: vent violent.

PAUL-LOUIS COURIER naquit à Paris en 1773. Son père, riche bourgeois, homme d'esprit et lettré, dirigea lui-même la première éducation de son fils. Destiné à la carrière des armes, le jeune Courier reçut les leçons d'excellents mathématiciens, dont 0 sut profiter; mais il conserva une prédilection marquée pour l'étude des lettres et spécialement de la langue grecque. Envoyé à l'École d'artillerie de Ohfilons, il en sortit, en 1793, avec le rang d'officier d'artillerie, servit dans l'armée du Rhin, et passa, en 1798, à celle d'Italie. Il y fit plusieurs campagnes; mais il s'intéressa plus aux monuments de l'antiquité et aux chefs-d'œuvre de l'art qu'à la guerre. Aussi, quand il donna sa démission, en 1808, après quinze ans de service en temps de guerre, n'avait-il que le grade de chef d'escadron, ce qui était très peu de chose à une époque où l'avancement de ceux que les halles épargnaient était rapide. En 1809 il rentra, pour un moment au service, et assista à la bataille de Wagram. Cette horrible boucherie le dégoûta pour toujours du métier de soldat, qu'il quitta définitivement pour se consacrer tout entier aux lettres.

P.-L. Courier découvrit dans la bibliothèque Laurentine, à Florence, un manuscrit complet du roman de Daphnie et Chloé, de Lotigus,2 dans lequel il était resté jusque-là une lacune, et il en donna une nouvelle édition. Il traduisit le traité de Xénophon Sur la Cavalerie, et publia encore d'autres travaux d'érudition.

Après la restauration commence le rôle de P.-L. Courier comme écrivain politique. Il avait vu, sans regret, tomber l'empire, dont il croyait depuis longtemps la chute inévitable. Marié depuis quelque temps, retiré dans sa terre de Touraine pour se vouer à ses études, il voyait la paix et le retour de la monarchie légitime plutôt avec espérance qu'avec crainte, et ne nourrissait aucune idée d'opposition contre le gouvernement qui venait de s'établir. Mais lorsqu'il vit une poignée d'émigrés insolents et pour la plupart sans mérite traiter la France en pays conquis, lorsqu'il vit d'affreuses persécutions éclater jusqu'en Touraine, la plus paisible et, de tout temps, la moins révolutionnaire des provinces, il fut indigné et prit la plume.

Au mois de décembre 1816, P.-L. Courier adressa aux chambres, au nom des habitants de Luynes, la fameuse pétition: Messieurs, je suis Tourangeau, qui, livrée à la publicité, fut son premier pamphlet et révéla, du premier coup, la force de son talent. La sensation fat des plus vives. Ce n'était que le tableau de la réaction royaliste dans un village de Touraine, mais la France entière pouvait s'y reconnaître, car partout la situation était la même, et partout 0 était aussi difficile de publier la vérité. Courier rendit à la nation cet immense service. Cet écrit, qui n'était long que de quelques pages, mais qui étincelait d'esprit, fut universellement lu. Le duc Decazes, alors ministre de la police, s'en servit contre le parti de l'extrême réaction, qu'il ne gouvernait plus et qui voulait le renverser lui-même.

1 D'après Armand Carrel, Essai sur la Vie et les Écrits de P.-L. Courier.

2 Longos, écrivain grec, que l'on place au 4« et au 5« siècle après J.-C.

PÉTITION ÀUI DEUX CHAKBUS. 461

En 1820, Courier publia la Lettre à Messieurs de F Académie des inscriptions et beUes4ettres, satire à la fois bouffonne et sérieuse, et véritable chef-d'œuvre. Dans les Lettres au rédacteur du Censeur, Courier revint à son rôle de pamphlétaire politique, qu'il continua dans le Simple Discours de Paul-Louis, vigneron. Oe pamphlet, qui parut en 1821, sur la souscription nationale dont l'objet était de faire donner le château de Ohambord au duo de Bordeaux, héritier présomptif du trône et âgé d'un an, est un autre chef-d'œuvre. Il valut à Courier une condamnation à deux mois de prison et à trois cents francs d'amende. La broohure dans laquelle il rend compte de son procès est elle-même un spirituel pamphlet. - Après une série d'autres brochures, que nous ne pouvons toutes énumérer, et dont la plupart se cachaient sous le voile de l'anonyme, P.-L. Courier publia, en 1823, son dernier ouvrage, le Pamphlet des pamphlets, qui devait être une justification de tous ses écrite politiques. En 1825, il fut assassiné à quelques pas de sa maison par un de ses garde-chasse.

Quoique tous les écrits de P.-L. Courier soient de peu d'étendue, la verve caustique et la perfection de son style, qui est simple, concis, nerveux, lui assignent un rang distingué dans la littérature française. On ne peut lui reprocher qu'une trop grande recherche de l'archaïsme. Ses Lettrée le mettent au nombre des meilleurs auteurs épistolairee français de ce siècle.

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